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L'installation des réseaux 5G est au coeur des nouvelles tensions avec la Chine. En quoi accroîtrait-elle le risque d'espionnage par les sociétés chinoises ? Tout réseau de communication connaît un risque d'interception. Mais le problème est plus sensible avec la 5G parce que ce réseau est prévu pour être opérationnel partout, c'est-à-dire dans les bâtiments, les voitures autonomes, les villes intelligentes... Cela signifie qu'en cas d'interception, l'impact sur la société peut être considérablement plus grand, notamment dans des secteurs critiques comme l'énergie, l'eau, les transports... Le deuxième risque réside dans la possibilité accrue d'attaques actives, sur le modèle de Stuxnet, ce virus informatique conçu par les Etats-Unis et Israël contre les infrastructures d'enrichissement d'uranium nucléaire en Iran, ou avec le raid, probablement des Russes, contre le système électrique en Ukraine. Cela ouvre la porte à une guerre cybernétique. Les soupçons formulés par des pays comme les Etats-Unis à l'encontre des sociétés Huawei et ZTE sont-ils fondés ? Il est clair que toutes les nations pratiquent l'espionnage à grande échelle. Grâce aux documents dévoilés par Edward Snowden, on connaît les actions en ce sens des Etats-Unis et du Royaume-Uni. Les révélations remontent à avant 2013. On peut supposer qu'ils sont plus avancés encore aujourd'hui. Et on peut raisonnablement imaginer que la Russie et la Chine disposent d'infrastructures similaires ou sont en train de les constituer. Toutes les nations importantes disposent de budgets pour de tels projets. Un exemple, il est avéré que Paris avait installé des microphones dans les fauteuils première classe des avions d'Air France pour espionner ce que les industriels pouvaient raconter. En matière d'espionnage industriel, un pays comme la Chine, qui doit encore rattraper un certain retard technique et industriel, a tout intérêt à copier des produits provenant d'économies plus avancées. Il y a aussi des indications que les routeurs (NDLR : outil qui assure le routage des données au sein d'un réseau) des sociétés chinoises Huawei et ZTE sont beaucoup moins sûrs que ceux d'entreprises américaines comme Cisco ou Juniper. Leur savoir-faire n'est d'ailleurs pas souvent clairement décrit et certifié. Cela procure un argument plus ou moins correct aux Américains et aux Britanniques pour refuser d'installer les routeurs de ces entreprises. Même si le souci du protectionnisme joue aussi dans cette décision. L'Europe devrait-elle adopter le même principe de précaution et interdire d'activités sur son territoire les sociétés chinoises ? En fait, on pourrait choisir qui nous écoute selon le choix de tel ou tel routeur, américain ou chinois. Mais les failles de sécurité avec les équipements chinois étant plus grandes, on risque en choisissant ceux-là d'être écoutés tant par les Chinois que par les Américains. Une solution résiderait dans la fabrication de routeurs européens, ce qui n'écarterait pas le risque d'espionnage par les grands Etats qui les produiraient. Donc, des petits pays comme la Belgique ou l'Estonie auraient tout intérêt à construire des routeurs à source ouverte. Car dans l'hypothèse où on investit dans l'évaluation de leur sécurité, on pourrait vérifier s'ils contiennent ou non des trappes de nature à favoriser l'espionnage. La volonté de développer une industrie technologique européenne qui nous rendrait moins dépendants des Etats-Unis ou de la Chine existe-t-elle ? Cela devrait être perçu comme une question majeure de sécurité nationale et européenne. Pour protéger nos économies, nos systèmes de communication devraient se baser sur des réseaux soit ouverts, soit locaux. Ou faire comme en Chine : quand un producteur veut vendre un équipement, il doit fournir tous les codes sources aux autorités pour vérification. L'Europe est un peu naïve. Elle devrait développer une stratégie pour se protéger en tant qu'entité. Or, les grands pays européens qui disposent des budgets et de l'expertise pour le faire continuent de se méfier du voisin et de s'espionner mutuellement ; ce qui suscite les moqueries des Américains et des Chinois. La sécurité nationale n'est pas encore considérée comme une prérogative de l'Union européenne alors que la cybersécurité a aussi une grande dimension économique. Les craintes envers les sociétés technologiques chinoises portent-elles aussi sur le respect de la vie privée ? C'est un grand défi parce que toutes les données personnelles se retrouvent dans le cloud. Grâce au Réglement genéral sur la protection des données (RGPD), la protection de la vie privée en Europe est un modèle pour le monde. Subsiste cependant une hypocrisie de l'Union européenne qui garantit abusivement que la protection des données aux Etats-Unis est la même qu'en Europe et autorise à ce titre Google, Facebook, Amazon et Microsoft de les analyser outre-Atlantique. Or, on sait depuis la publication des " documents Snowden " que toutes les données du cloud arrivent à la NSA (NDLR : Agence nationale de sécurité) parce que la loi américaine prévoit que les droits humains ne sont applicables qu'aux nationaux.