Dix-sept députés français ont créé, le mardi 19 mai, un groupe autonome à l'Assemblée nationale dénommé Ecologie démocratie solidarité. Sept sont issus de La République en marche (LREM) et neuf avaient quitté le parti d'Emmanuel Macron ou en avaient été exclus précédemment. Une dernière, l'ancienne ministre de François Hollande Delphine Batho, vient d'un autre horizon. La macronie connaît ainsi sa première dissidence au moment où elle est appelée à " se réinventer " avec une orientation plutôt sociale à la suite de la crise sanitaire. Comment se profile la fin du mandat du président Macron ? Eléments de réponse avec le politique Roland Cayrol, directeur de recherche associé à la Fondation nationale des sciences politiques, à Paris.
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Dix-sept députés français ont créé, le mardi 19 mai, un groupe autonome à l'Assemblée nationale dénommé Ecologie démocratie solidarité. Sept sont issus de La République en marche (LREM) et neuf avaient quitté le parti d'Emmanuel Macron ou en avaient été exclus précédemment. Une dernière, l'ancienne ministre de François Hollande Delphine Batho, vient d'un autre horizon. La macronie connaît ainsi sa première dissidence au moment où elle est appelée à " se réinventer " avec une orientation plutôt sociale à la suite de la crise sanitaire. Comment se profile la fin du mandat du président Macron ? Eléments de réponse avec le politique Roland Cayrol, directeur de recherche associé à la Fondation nationale des sciences politiques, à Paris. Quel préjudice la création du groupe Ecologie démocratie solidarité à l'Assemblée nationale peut-elle causer au gouvernement et au président ? Au regard du fonctionnement du Parlement, cela n'a à peu près aucune importance. Il y a une telle majorité non pas de La République en marche mais du système majoritaire avec le MoDem (NDLR : le Mouvement démocrate de François Bayrou) et le groupe Agir (NDLR : parti de centre-droit composé notamment de députés exclus des Républicains) qu'il n'y pas de péril. Cela ne changera rien. Mais c'est un petit symbole d'alerte pour le président et pour le gouvernement. Au moment où beaucoup dans la majorité pensent que la crise sanitaire et ce qu'elle a révélé des insuffisances françaises méritent une inflexion plus à gauche et plus écologiste, ceux qui au sein même du groupe majoritaire y auraient été les plus favorables s'en vont. La promesse de La République en marche était de réunir les progressistes de droite et de gauche et d'abandonner les conservatismes. Or, explique le député ex-LREM Aurélien Taché, les conservateurs sont dans la majorité. Partagez-vous cette analyse ? Il y a eu une évolution des soutiens à Emmanuel Macron depuis son élection. Au premier tour de la présidentielle où il remporte 24 % des suffrages, il réussit ce prodige d'avoir 12 % d'électeurs qui viennent de la gauche et 12 % qui sont issus de la droite. L'équilibre absolument parfait. Aujourd'hui, les sondages indiquent que 40 % des électeurs socialistes qui l'avaient rallié sont repartis. En revanche, une partie de la droite modérée a été convaincue par la politique économique du président Macron et par le travail du Premier ministre Edouard Philippe qui vient de ses rangs. Pensez-vous qu'à la suite de la crise sanitaire, l'inflexion à gauche est inévitable et sincèrement souhaitée par Emmanuel Macron ? Pour le moment, le principal désir des Français est de retrouver la façon dont ils vivaient avant. On ne se projette pas encore dans des options très nettes, dans un sens ou dans l'autre, de la politique globale. On veut d'abord retrouver le " bonheur de vivre " que l'on a connu auparavant. Cela étant, pas seulement avec la crise sanitaire mais déjà auparavant à travers la bataille sur les retraites et la crise des gilets jaunes, la préoccupation qui gagne du terrain dans l'opinion est, selon la formule d'Alexis de Tocqueville, la passion des Français pour l'égalité, alors que les inégalités en Europe ne sont pourtant pas les plus fortes. Les mécanismes de redistribution sont plus nombreux en France qu'ailleurs ; on l'a encore observé à l'occasion de cette crise sanitaire à travers le chômage partiel. Malgré cela, la volonté est grande de lutter encore plus efficacement contre les inégalités. A mon avis, le président Macron y est sensible. Mais, en même temps, le " rien ne sera jamais comme avant " ne s'appliquera pas. Parce que les problèmes auxquels nous serons confrontés dans la nouvelle phase seront économiques, sociaux, culturels, démocratiques... Donc, on retrouvera forcément en France une vie politique qui ressemblera à celle d'avant, malgré les inflexions sociales qui vont être données par le président et le gouvernement. Et s'imposera aussi la nécessité de réformer la société dans son fonctionnement pervers, qui n'est pas nécessairement de droite ou de gauche. Le personnel soignant est nettement moins bien payé en France que la moyenne européenne. L'inflexion sociale pour y remédier est indispensable. Mais il reste vrai aussi que la France dépense pour l'hôpital, secteurs public et privé confondus, en parts de PIB autant que l'Allemagne. Et clairement, la France a moins bien affronté la crise. C'est donc qu'il y a un réel problème de fonctionnement, de gestion, de finances de l'hôpital qui doit être remis à plat. D'une certaine façon, c'est une invitation à poursuivre ce qu'était déjà la macronie, à savoir la transformation de la France. Dans la première année et demie de son mandat, Emmanuel Macron n'arrêtait pas de dire qu'il fallait transformer la France alors que le Premier ministre Edouard Philippe disait tout le temps qu'il fallait la réparer. Aujourd'hui, il s'agit à la fois de la réparer mais aussi de continuer à la transformer. Les divergences évoquées entre le président Emmanuel Macron et son Premier ministre Edouard Philippe sont-elles réelles ? Ce sont deux hommes de formation politique différente. Le jour où le Premier ministre a été nommé par le président, il a rappelé qu'il était un homme de droite. Alors que Macron vient du centre-gauche. De surcroît, ils ne se connaissaient pas du tout. Ils ont dû apprendre à vivre ensemble. En regard de l'histoire de la Ve République, c'est probablement l'un des meilleurs, sinon le meilleur, exemples de collaboration réussie. Edouard Philippe a respecté de façon sourcilleuse les principes de la Constitution : le président donne les grandes orientations et le Premier ministre gère, selon celles-ci. Il y a sans doute pu y avoir ici ou là des différences d'approche, de méthodes, des agacements réciproques. Mais dans l'ensemble, Emmanuel Macron ne peut que se féliciter de la collaboration d'Edouard Philippe comme Premier ministre, y compris pendant cette crise sanitaire. Ce constat dressé, si le président veut faire accroire à l'opinion qu'on entre dans un acte III de la macronie au pouvoir, il lui faut quelques gestes symboliques. Or, les moyens constitutionnels ne sont pas très nombreux. Il ne peut pas dissoudre l'Assemblée nationale parce qu'il serait battu aux élections. Il ne peut organiser un référendum parce qu'il le perdrait. Il peut demander au Premier ministre de prononcer devant le Parlement une nouvelle déclaration de politique générale, avec un nouveau programme. Mais pour l'opinion publique, ce ne serait pas très marquant. Un simple remaniement ministériel ne peut pas davantage suffire. Dès lors, la seule initiative qui puisse convaincre de la réalité d'une évolution, c'est de changer de Premier ministre, quand on sera sorti de la crise sanitaire, à mon avis en septembre. Encore faut-il savoir à ce moment-là qui on met à sa place. Ce n'est pas simple. Bruno Le Maire, le ministre de l'Economie ? Je ne suis pas sûr que le choc soit suffisamment fort dans l'opinion. Jean-Yves Le Drian, qui est en charge des Affaires étrangères et est le plus populaire des ministres ? Il n'est pas certain non plus que cela procure un enthousiasme fou. Alors, on en vient à parler de Nathalie Kosciusko- Morizet (NDLR : ancienne députée Les Républicains, officiellement retirée de la vie politique) ou dieu sait qui. Changer oui, mais pour qui ? Il faudrait donc une figure qui imprime une orientation sociale plus affirmée au gouvernement ? Sociale et orientée vers la négociation en vue d'intégrer pleinement désormais les corps intermédiaires, les syndicats, les partenaires sociaux, les collectivités locales, les associations et les citoyens eux-mêmes. Ce n'est pas seulement un problème de méthode. C'est surtout une question de vision de la gestion de la société. Le président Macron semblait sortir affaibli de la crise sanitaire au plan européen, notamment en regard du bilan de sa gestion par rapport à l'Allemagne. Dans ce contexte, la convergence avec Angela Merkel sur un plan de relance européen ne relève-t-elle pas de la divine surprise ? Le credo européen a toujours été absolument central dans le programme d'Emmanuel Macron. On constatait cependant qu'il avait du mal à convaincre les autres, et notamment l'Allemagne, de la nécessité de renforcer la décision au niveau européen. Découvrir ce plan franco-allemand et cette conférence de presse étonnamment affectueuse entre Angela Merkel et Emmanuel Macron le lundi 18 mai relève effectivement de la divine surprise pour le président français d'autant plus que les Allemands ont accepté de tourner le dos à leur poncif économique jusque-là dogmatique. Mais l'histoire n'est pas finie. On voit bien que les Autrichiens, les Néerlandais, les Scandinaves sont en train d'essayer de faire en sorte que le plan ne soit pas accepté tel quel. Mais qu'il le soit ou pas, le fait même qu'il y ait ce rapprochement franco-allemand spectaculaire est évidemment une victoire politique pour Macron. " Libérer et protéger " était un des slogans d'Emmanuel Macron quand il est arrivé à l'Elysée. Va-t-on entrer dans une phase où la protection sera la préoccupation centrale ? Oui, le thème de la protection est devenu très important. Emmanuel Macron l'a mis en avant dans chacune de ses quatre grandes interventions pendant la crise sanitaire. La pression de l'opinion va largement dans ce sens. Mais il faudra aussi libérer la société des maux français, notamment l'omnipotence de l'Etat souverain et de la fonctionnarisation de la décision publique. L'après-crise du coronavirus sera- t-il propice à cette mutation ? Plus on protège, plus on se donne la légitimité en même temps de transformer.