Son 1,80 mètre juché sur des bottes en cuir d'ananas, elle porte un sweat-shirt sombre qui proclame qu'" aucune chair n'est à vendre ". Solveig Halloin, figure du collectif Boucherie abolition, n'est pas végane. Elle est antispéciste. Radicale, " évidemment " ! " Quand la loi est injuste, il faut désobéir. Alors oui, on fait des choses illégales ", s'emporte-t-elle, attablée à la terrasse d'un café parisien, un oeil inquisiteur sur la prise de notes du journaliste durant l'entretien. C'est que l'antispécisme fait généralement mauvais ménage avec les médias, accusés de simplification, voire de complicité avec l'Etat boucher.
...

Son 1,80 mètre juché sur des bottes en cuir d'ananas, elle porte un sweat-shirt sombre qui proclame qu'" aucune chair n'est à vendre ". Solveig Halloin, figure du collectif Boucherie abolition, n'est pas végane. Elle est antispéciste. Radicale, " évidemment " ! " Quand la loi est injuste, il faut désobéir. Alors oui, on fait des choses illégales ", s'emporte-t-elle, attablée à la terrasse d'un café parisien, un oeil inquisiteur sur la prise de notes du journaliste durant l'entretien. C'est que l'antispécisme fait généralement mauvais ménage avec les médias, accusés de simplification, voire de complicité avec l'Etat boucher. Solveig Halloin a les larmes aux yeux et les mâchoires serrées à l'évocation des millions d'animaux, ses " frères et soeurs ", sacrifiés sur l'autel de la société de consommation. Le visage de cette ex-Femen de 43 ans n'est pas inconnu. Son irruption sur les plateaux télé, sa novlangue faite de " zoophagie " et d'" humanimaux ", sa rhétorique sur le thème de la " Shoah animale " et sa vision d'un monde divisé catégoriquement entre " collabos " et " résistants " ont frappé l'opinion. Comme cette activiste, ils sont en France quelques milliers à rêver de " libération animale ". Aux yeux des militants les plus jusqu'au-boutistes, cela ne se produira qu'en renversant la table, c'est-à-dire le " système ". Et leur cause, logiquement éclipsée par les gilets jaunes, inquiète jusqu'au sommet de l'Etat. Le mouvement antispéciste radical prône l'action directe. Avec le Front de libération des animaux (ALF), né dans les années 1970 outre-Manche, il dispose même d'un bras armé, coutumier des sauvetages de cobayes, accompagnés de sabotages. En janvier 2005, le département de la Sécurité intérieure des Etats-Unis est allé jusqu'à classer l'ALF parmi les groupes " écoterroristes ". Depuis, la mouvance a fait des émules et connaît des regains de vigueur, comme en France, où se multiplient les attaques de boucheries depuis avril 2018. " On compte des dizaines de vitrines caillassées, des centaines de dégradations ", recense Jean-François Guihard, président de la Confédération française de la boucherie, boucherie-charcuterie et traiteurs. En septembre, les artisans ont appelé Emmanuel Macron à enrayer ces " offensives sectaires qui ne peuvent qu'aboutir à une guerre civile ".Une rencontre a eu lieu en juillet 2018 entre le ministère français de l'Intérieur et les représentants de la filière viande. " Nous sommes en relation permanente avec les renseignements territoriaux ", assure Jean-François Guihard. " Au niveau national, surtout dans les départements qui vivent de l'élevage, l'antispécisme inquiète les autorités ", abonde un gendarme souvent confronté à des tensions entre éleveurs et militants." Nous suivons cela depuis deux ans ", résume un haut responsable d'un service de renseignement. Les actions coups de poing font régulièrement l'objet, en amont, de notes confidentielles que nous avons pu consulter. L'identité des meneurs, la nature de leurs cibles y sont consciencieusement consignées. Une attention justifiée par l'augmentation des " troubles à l'ordre public ", estime notre source, qui observe une " montée en puissance ". Le 2 mai prochain, une militante de 21 ans sera jugée à Lille pour " dégradations volontaires en réunion ". Manon* a été interpellée à la mi-octobre. En cause : le saccage de trois commerces - une boucherie, une poissonnerie et un McDonald's lillois - entre mai et août. Des actions menées de nuit, visage masqué, avec lesquelles la jeune femme assure n'avoir " rien à voir ". " On fantasme sur un mobile politique, mais on en ferait moins si elle avait volé la caisse ", minimise Muriel Ruef, l'avocate de cette membre de 269 Libération animale (269 LA), une association francophone qui compterait quelque 500 membres. Particulièrement insaisissable, l'animalisme radical fonctionne en réseaux, parfois en cellules. En " fronts ", disent ses militants. " Parmi eux, on trouve un peu de tout, précise un pandore. De jeunes couples, comme ceux à l'origine de diverses associations, des gens plus âgés qui assurent la logistique. Des employés, ouvriers, étudiants, enseignants... " " En fonction de la prise de risque, les "résistants" acceptent de participer ou non à nos opérations ", détaille Solveig Halloin. Celles-ci peuvent être coordonnées. Comme le 9 novembre dernier, lorsque 110 miradors et des cabanes de chasse sont détruits simultanément en France, en Belgique et en Suisse. Une action, comme d'autres, répertoriée sur Bite Back, qui recense les faits d'armes de l'écologie radicale. Sur le même site, encore à Lille, le 17 janvier, les images du caillassage d'une boutique Max Mara, d'un traiteur spécialiste du canard et d'un restaurant. Les slogans en lettres de sang sont signés ALF : " Leur peau, pas la vôtre ", " Foie gras = torture ". Une quinzaine d'associations sont particulièrement suivies par le renseignement. " C'est le cas de 269 LA, implantée dans presque la moitié des départements ", indique notre interlocuteur. Sa spécialité : occuper les abattoirs. Ses membres ont une approche quasi militaire. Leurs opérations visent le spectaculaire. L'objectif n'est plus de sensibiliser, mais d'engager un " rapport de force " avec les autorités. " Leur code vestimentaire, leur vocabulaire guerrier se rapprochent de ceux de l'ultragauche. Les procès à venir diront si nos soupçons sur les liens entre ces mouvances sont justifiés ", explique un expert. Si la majorité des actions se limitent à des happenings et à des intrusions, certains activistes vont plus loin. Les dégradations de vitrines paraîtraient presque anecdotiques au regard des incendies volontaires qui se multiplient, comme à l'abattoir de Haut-Valromey, dans l'Ain (est de la France), en septembre ; au zoo de Peaugres, en Ardèche (sud), cet été ; ou celui des véhicules de la société Vern aliments, au mois de mars, en Ille-et-Vilaine (ouest). " Chacun de ces incendies a été relayé sur des sites d'ultragauche ", ajoute notre spécialiste. Et nos sources le soulignent : " Le noyau dur est souvent issu des milieux anarcho-autonomes, même si ce n'est pas le cas du gros de la troupe. " Les meneurs sont-ils particulièrement surveillés ? Font-ils à l'occasion l'objet d'une fiche S (Sûreté de l'Etat) ? La question est sensible. Têtes pensantes de 269 LA, Tiphaine Lagarde et son compagnon, Ceylan Cirik, ont été plusieurs fois condamnés. Six mois de prison ferme ont été requis contre eux en novembre après l'occupation de l'abattoir Sicarev de Roanne (centre de la France), il y a un an. " A ma connaissance, il n'y a pas d'antispécistes fichés en tant que tels. Mais certains le sont pour leur radicalité dans d'autres domaines ", dévoile un expert.Ni revendiqués ni dénoncés au sein du mouvement animaliste, attaques de boucheries et incendies révèlent les lignes de fracture d'une galaxie hétérogène. L214, par exemple, qui revendique 33 000 adhérents en France et 2 000 militants actifs, rejette ces modes d'action. " Nous sommes contre le bris de vitrines, qui pose le débat de façon clivante et agressive ", expose Brigitte Gothière, sa cofondatrice. " Mais on n'est pas timides. Pour montrer des images dans les abattoirs, on entre illégalement ", assume l'association. Leurs caméras cachées, révélant de nombreuses maltraitances, ont attiré la sympathie d'un large public dépassant la sphère animaliste. Cet activisme est pourtant considéré comme trop modéré par sa frange la plus décidée. " L214, ils sont réformateurs. Nous sommes révolutionnaires ", tranche Solveig Halloin, qui confie sa crainte : " On va finir en prison, mais on continue. " Car, pour la tête de gondole de Boucherie abolition, " on n'est jamais assez radical ". Face à la judiciarisation de leurs actions, ces antispécistes flirtent avec la clandestinité. " Vous êtes les derniers journalistes à qui on se risque à parler ", nous confie un membre de Boucherie abolition. Et lorsque nous nous invitons, début décembre, dans une de leurs actions au Forum des Halles, à Paris, nous voilà tenus à l'écart du briefing opérationnel. Leur cible - le sapin de Noël du centre commercial, redécoré avec des peluches ensanglantées - ne sera dévoilée qu'à la dernière minute. Tandis que le véganisme gagne en popularité, les produits spécialisés envahissent les rayons des supermarchés. La sociologue Marianne Celka voit dans cette évolution à la fois " une victoire et une faillite " des activistes : " Le mouvement végan est devenu inoffensif, son potentiel révolutionnaire a été neutralisé par le capital. " C'est d'ailleurs le point sur lequel tous s'accordent. Pendant que les vitrines tombent, l'exploitation animale se poursuit, pour le plus grand bénéfice des multinationales, qui écoulent désormais aussi bien du tofu que des produits carnés. Façon de gagner sur les deux tableaux, au grand désarroi des animalistes. Par Anna Benjamin et Benoist Fechner.