Il va fêter ses 90 ans mais il se rend toujours chaque matin à son bureau dans la banlieue de Padoue. S'il a depuis longtemps transmis les rênes du groupe à ses enfants, Mario Carraro n'a jamais tout à fait décroché. Son entreprise, c'est sa vie. " Mon grand-père, chaudronnier, l'a créée il y a plus d'un siècle, raconte cette figure historique du patronat vénète. Dans les années 1930, nous avons commencé à produire des machines agricoles. Nous avons failli disparaître lors de la terrible crise des années 1970, mais nous avons su nous diversifier. Et, aujourd'hui, nous réalisons la majeure partie de notre chiffre d'affaires à l'étranger. "
...

Il va fêter ses 90 ans mais il se rend toujours chaque matin à son bureau dans la banlieue de Padoue. S'il a depuis longtemps transmis les rênes du groupe à ses enfants, Mario Carraro n'a jamais tout à fait décroché. Son entreprise, c'est sa vie. " Mon grand-père, chaudronnier, l'a créée il y a plus d'un siècle, raconte cette figure historique du patronat vénète. Dans les années 1930, nous avons commencé à produire des machines agricoles. Nous avons failli disparaître lors de la terrible crise des années 1970, mais nous avons su nous diversifier. Et, aujourd'hui, nous réalisons la majeure partie de notre chiffre d'affaires à l'étranger. " De tels patrons, on en trouve des milliers dans cette Italie du Nord réputée pour son dynamisme. De Milan à Venise, les entrepreneurs, souvent à la tête d'entreprises de taille moyenne, ont beaucoup contribué à la réputation d'excellence du pays, que ce soit dans la mode, l'agroalimentaire ou la métallurgie. Près de 90 % des biens manufacturés italiens sont réalisés dans le Nord, qui concentre 70 % des exportations. Le coeur de l'économie italienne, c'est ici. Aujourd'hui, pourtant, ces chefs d'entreprise sont inquiets. " En quelques années, l'Italie a perdu 25 % de sa capacité industrielle, poursuit Mario Carraro. Nous accusons de gros retards en matière d'investissement et d'innovation, mais nos politiciens préfèrent se voiler la face. " Rarement a-t-on senti en Italie un tel fossé entre business et politique. A Padoue et à Trévise, selon un récent sondage de l'Association des entreprises de Vénétie centrale, un patron sur deux critique le travail effectué par l'ancien gouvernement, issu de la coalition entre la Ligue et le Mouvement 5 étoiles. Pour comprendre cette grogne des entrepreneurs, Le Vif/L'Express est allé les rencontrer dans les plaines vénètes. Première surprise : tous tirent à boulets rouges sur Matteo Salvini, qui, avant l'été, était l'homme fort du gouvernement italien et s'est longtemps présenté comme leur meilleur avocat. En 2013, lorsqu'il prend la tête de la Ligue du Nord, Salvini le clame haut et fort : il défendra coûte que coûte les intérêts des patrons qui ne veulent plus subventionner ce " Sud fainéant ". Dès qu'il le peut, il fustige les terroni (culs-terreux) qui vivent aux crochets de l'Etat. En 2017, pourtant, Salvini change de cap. Il transforme sa formation régionaliste, qui culmine à 6 % des voix, en parti d'envergure nationale, la Ligue. Oubliés, les rêves sécessionnistes ! Salvini part à la conquête des Calabrais et des Napolitains. Stratégie gagnante : la Ligue dépasse 17 % lors des élections générales de 2018 et double ce score lors des récentes européennes. " Cette transformation a créé une tension au sein du parti, observe Marc Lazar, professeur d'histoire et de sociologie politique à Sciences po Paris. Le président de la région vénète, Luca Zaia, lui en veut notamment d'avoir renoncé aux revendications nordistes. " Rares sont toutefois les patrons qui claquent la porte de la Lega. " Dans ce parti, on suit le chef sans discuter, commente Enrico Berto, PDG de Berto's (fabrication d'équipements culinaires). Il n'y a pas de culture du débat. De toute façon, il est difficile de désavouer un homme qui a porté la Ligue aussi haut. " De nombreux patrons cultivent cette ambiguïté avec Salvini : ils applaudissent son succès politique, mais n'en contestent pas moins ses positions, notamment à l'égard de l'Union européenne. Qu'il affirme, comme en 2018, que l'euro est une " erreur " ou qu'il se sent " davantage chez (lui) à Moscou qu'à Bruxelles " ne rassure guère les entrepreneurs vénètes. " Comment adhérer à ce discours quand on réalise comme nous la moitié de son chiffre d'affaires dans l'Union européenne ? " s'insurge Enrico Berto. " Nous condamnons son discours antieuropéen, opine Maria Cristina Piovesana, présidente de l'Association des entreprises de Vénétie centrale. Nous avons besoin de l'Europe, même si elle doit, c'est certain, se réinventer. " D'autres reprochent à Salvini d'avoir fait trop de concessions au Mouvement 5 étoiles lorsque les deux partis se partageaient le pouvoir, de juin 2018 au 5 septembre dernier. " Qu'a-t-il fait pour le Nord ? fulmine Agostini Bonomo, président d'une association d'artisans installée à Mestre, près de Venise. Nous avons un besoin criant d'infrastructures. Les trains sont lents, les routes, mauvaises. Sur le plan technologique, nous n'avons toujours pas de bande passante large. Au lieu d'effectuer ces investissements qui nous rendraient plus compétitifs, le gouvernement a privilégié les dépenses : retraite anticipée, revenu de citoyenneté pour les personnes démunies... Et pour nous, rien ! " Giorgio Polegato est du même avis. " Les politiciens ne nous soutiennent pas, lâche-t-il, fataliste. Nous ne pouvons compter que sur nos propres forces. " Lovée dans les collines de Conegliano, dans un somptueux paysage de vignes et de terrasses verdoyantes, sa société Astoria fabrique l'un des meilleurs proseccos de la région. Popularisé dans le monde par le spritz, un cocktail ambré prisé des bobos, ce vin effervescent a le vent en poupe. Chaque année, les producteurs vénètes en fournissent 450 millions de bouteilles, destinées en grande partie au marché anglais. Même si son affaire se porte bien, Giorgio Polegato n'en critique pas moins la politique menée par le chef de la Ligue : " Pour transporter nos produits, nous avons besoin d'une meilleure liaison routière entre Conegliano et Vicence, mais, à Rome, personne ne défend notre cause. Nous contribuons pourtant largement au budget national. " Dans cette région qui a été administrée par l'empire d'Autriche pendant un demi-siècle (1815-1866), on parle de la capitale avec une certaine condescendance. " Les Vénètes se sentent très éloignés de l'Etat italien, jugé tatillon et bureaucratique ", explique Marc Lazar. " Notre modèle, c'est Milan, pas Rome, confirme Enrico Berto. Nous sommes las de cette excitation politique permanente. Nous voulons de la stabilité. Mais, pour ça, il faudrait que nos élus soient compétents. " Il n'est pas le seul à le penser. Dans l'usine Luxardo, à Torreglia, une odeur fruitée flotte dans l'air, ce 5 septembre. Dans d'immenses cuves, on fabrique du maraschino, une liqueur à base de griottes. Plus loin, des palettes de limoncello sont chargées dans des camions. Dans son bureau, Franco Luxardo découvre la composition du nouveau gouvernement, une alliance inédite entre le Parti démocrate et le Mouvement 5 étoiles. " Certains ministres sont des gens très bien, commente-t-il, mais le Movimento n'est pas à la hauteur. Pensez, son chef, Luigi Di Maio, se retrouve ministre des Affaires étrangères alors qu'il ne parle pas un mot d'anglais ! " Et si l'on renvoyait les hommes politiques à l'école ? C'est l'idée de Massimo Pavin, le très volubile dirigeant de la société Sirmax : " Les Italiens ont une fâcheuse tendance à croire les candidats qui leur promettent une meilleure vie, puis ils déchantent au bout d'un an, ironise ce chef d'entreprise, qui vient d'inaugurer sa 12e usine de polymères. Quitte à leur donner les clés du pouvoir, ils devraient d'abord s'assurer qu'ils sont qualifiés. Di Maio n'a jamais rien fait, à part vendre des sandwichs dans des stades. Il aurait dû suivre une formation avant de devenir ministre... A contrario, avant de devenir gouverneur de la Vénétie, Luca Zaia a d'abord été président de province, puis vice-gouverneur et enfin ministre. Personne ne conteste sa légitimité. " Les capitaines d'industrie ne sont pas plus emballés par la nouvelle coalition au pouvoir à Rome que par la précédente. " Dans le Nord-Est du pays, un entrepreneur sur trois pense que l'attelage ne durera que quelques mois, déclare Ilvo Diamanti, professeur de sciences politiques à l'université d'Urbino. S'ils sont 63 % à accorder leur confiance au président du Conseil, Giuseppe Conte, les entrepreneurs du Nord-Est ne sont que 38 % à croire en Luigi Di Maio. " Et Salvini ? " En septembre 2018, 82 % des patrons du Nord lui faisaient confiance, précise-t-il. En mai 2019, ils n'étaient plus que 60 %, et ce chiffre a encore baissé en septembre. " Pourtant, tous le disent : l'Etat doit être remanié en profondeur. " Il faut mener les réformes électorale et fiscale, estime Agostino Bonomo. Ensuite, il faut accorder davantage d'autonomie aux régions. " " Autonomie ", le mot est lâché ! En Vénétie, tout le monde la réclame. " Lors d'un référendum sur le sujet organisé en octobre 2017, elle avait remporté 98 % des suffrages, déclare Filiberto Zovico, fondateur du groupe d'édition ItalyPost, spécialisé dans le monde du business. Fort de ce résultat, le gouverneur avait envoyé à Rome une liste de 23 domaines pour lesquels la région demandait un transfert de compétences. Parmi ceux-ci, l'éducation, la santé et les transports. Pour l'instant, elle est restée lettre morte. " Pourquoi ne pas s'inspirer du modèle fédéral allemand ? " suggère de son côté Carlo Carraro, directeur scientifique d'une autre structure patronale, la Fondation Nord-Est. L'idée fait briller bien des yeux. Ici, on se sent vénète avant d'être italien. Le mythe du self-made-man est très fort dans cette province qui compte, dit-on, un entrepreneur pour sept habitants. " Dans l'après-guerre, cette région était l'une des plus pauvres d'Italie, rappelle Marc Lazar. On appelait ses habitants des polentoni, car ils mangeaient de la polenta bouillante le dimanche. " " Ils se battaient pour les rares morceaux de viande, et frottaient la polenta contre un morceau de salami pour que leurs enfants sentent le parfum de la viande ", se souvient Franco Luxardo. Puis il y a eu l'exode dans les années 1950, les premières usines... Les Vénètes sont fiers de leur histoire. Ils revendiquent une place à part et, parfois même, un statut spécifique. " La république de Venise a duré plus de mille ans. Nous ne sommes pas une région, mais une nation ! Inspirons-nous de la Catalogne ! " Avec ses cheveux en bataille, Roberto Brazzale a un petit air de Roberto Benigni. Accrochés sur les murs de son bureau, des portraits sépia de ses aïeux. Voilà plus de deux cents ans que la famille produit du fromage. " Ici, nous sommes 100 % vénètes ", s'exclame-t-il. Et l'Italie, dans tout ça ? " L'Etat ne fonctionne plus, répond-il. Le Sud ne produit plus de biens et de services. Il est rongé par la criminalité. Il est temps de passer à autre chose. " " La Vénétie pourrait être une petite Suisse ", se prend à rêver Giorgio Polegato. L'indépendance, tout le monde y pense, personne n'y croit. " Jamais les 5 étoiles ne nous céderont la moindre marge de manoeuvre, car cela déplairait à leurs électeurs, qui vivent surtout dans le Sud ", poursuit le producteur de prosecco. Le fossé avec le reste du pays pourrait bien continuer à s'agrandir. A moins, bien sûr, qu'un homme providentiel ne s'installe au palais Chigi à Rome. " S'il existe, il est bien caché, soupire Mario Carraro. Mais ne sombrons pas dans le désespoir, car nous avons échappé au pire. Moi qui ai grandi dans l'Italie de Mussolini, je suis très soulagé que Matteo Salvini ne soit plus au pouvoir, car c'est un vrai fasciste... " Par Charles Haquet.