Après trois ans et demi à Dublin, João Pegado a eu envie de rentrer. A 25 ans, tout juste diplômé en génie informatique, le Lisboète avait quitté le Portugal en pleine crise économique. " Une partie de mes camarades de promo sont aussi partis, à Amsterdam, Londres ou Berlin. " Il n'a pas eu de mal à trouver un travail en Irlande, dans un cabinet de conseil, puis à la Deutsche Bank. " Mais les amis et la famille me manquaient. Le climat aussi. J'attendais une opportunité. " En janvier dernier, il a été embauché par l'entreprise de logistique suisse Panalpina, qui a ouvert deux ans plus tôt un centre high-tech dans le quartier des affaires de Saldanha, à Lisbonne.
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Après trois ans et demi à Dublin, João Pegado a eu envie de rentrer. A 25 ans, tout juste diplômé en génie informatique, le Lisboète avait quitté le Portugal en pleine crise économique. " Une partie de mes camarades de promo sont aussi partis, à Amsterdam, Londres ou Berlin. " Il n'a pas eu de mal à trouver un travail en Irlande, dans un cabinet de conseil, puis à la Deutsche Bank. " Mais les amis et la famille me manquaient. Le climat aussi. J'attendais une opportunité. " En janvier dernier, il a été embauché par l'entreprise de logistique suisse Panalpina, qui a ouvert deux ans plus tôt un centre high-tech dans le quartier des affaires de Saldanha, à Lisbonne. Le parcours de João Pegado fait rêver sur les bords du Tage, où le gouvernement a lancé, en juillet dernier, le programme Regressar (Revenir) pour attirer des professionnels diplômés de la diaspora. Il y a urgence : pays de 10,2 millions d'habitants, le Portugal se vide et vieillit. L'an passé, il comptait 14 410 habitants de moins que l'année précédente, selon l'Institut national de statistique. " En 2030, notre population risque d'être aussi âgée qu'au Japon ", soupire Miguel Peixoto, chargé de mission pour la fondation de l'Association des entrepreneurs portugais (AEP). Plusieurs raisons à cela. Avec un taux de fécondité parmi les plus bas d'Europe (1,41 enfant par femme), les naissances sont inférieures aux décès. S'y ajoute l'exode ininterrompu des enfants du pays : en moyenne, 70 000 Portugais quittent le pays chaque année. Après la crise mondiale de 2008, la récession et les mesures d'austérité imposées par la " troïka " - le Fonds monétaire international, la Commission européenne, la Banque centrale européenne - ont aggravé la saignée. Près d'un demi-million de personnes ont quitté le sol portugais de 2010 à 2015, selon le gouvernement. Maintenant que la croissance est revenue et que le taux de chômage, qui a culminé à 17,7 % en 2013, est redescendu à 6,7 %, les autorités multiplient les initiatives pour tenter de ramener au bercail les Portugais de l'étranger. " De nombreux secteurs, dont le tourisme, l'informatique et l'industrie mécanique, se plaignent de ne pas trouver de salariés ", pointe Joaquim Moura, responsable du programme Regressar à l'Institut de l'emploi et de la formation professionnelle. L'objectif est d'endiguer la fuite des cerveaux formés au pays et partis exercer leurs compétences chez les voisins. Sans tarder : " Les statistiques montrent que ceux qui ne sont pas revenus dans les cinq ans ne reviennent plus, " observe Miguel Peixoto. L'appel au retour s'adresse aussi à la diaspora portugaise : " Nous voulons accueillir tous ceux qui veulent revenir au Portugal ", déclarait début septembre le Premier ministre socialiste Antonio Costa, en visite à Paris. Un mois avant les élections législatives du 6 octobre, dont il est sorti renforcé, il s'adressait à la première communauté de Portugais en Europe, 1,5 million de " lusodescendants ", dont 600 000 de nationalité portugaise. " C'est quand même mieux, convient João Pegado, que l'ancien chef du gouvernement, Pedro Passos Coelho (PSD, centre-droit), qui, en 2012, nous invitait à sortir de notre "zone de confort" et à aller chercher fortune ailleurs. " Pour couvrir les frais de retour, une indemnité comprise entre 2 600 et 6 000 euros - selon la situation familiale - est accordée à ceux qui décrochent un emploi salarié. C'est le cas de Nuno Marinho. L'ingénieur va lâcher son travail chez EDF (Electricité de France)où il a terminé son doctorat quatre ans après son arrivée en France. Recruté par l'équivalent portugais de son ancien employeur, EDP, il travaillera dans la recherche & développement. Le programme offre aussi aux rapatriés 50 % d'exonération fiscale les cinq premières années, et les travailleurs indépendants qui veulent investir bénéficient de facilités de crédit. Mais rien ne semble avoir été prévu pour ceux qui, comme Ana Cristina Braz, ancienne enseignante en lettres à Paris et à Nanterre, rentrent avec un contrat à durée déterminée. Le patronat portugais est lui aussi très impliqué dans les efforts destinés à faire venir de la main-d'oeuvre qualifiée. La fondation de l'AEP a cofinancé une étude détaillée sur le profil des expatriés et proposé des pistes pour les faire revenir. Depuis deux ans, elle organise des salons de recrutement avec les entreprises, entre Noël et le Nouvel An, afin de toucher les jeunes au moment où ils rentrent passer les fêtes en famille. Elle développe par ailleurs une plateforme de réseautage, Rede Global da Diaspora, pour faire circuler les offres d'emploi et soutenir les PME portugaises à l'international. L'émigration est une constante de l'histoire du pays le plus occidental du continent européen. Vers le Brésil, surtout, jusqu'au milieu du xxe siècle ; aux Etats-Unis aussi, avant la Première Guerre mondiale. Dans les années 1960, du temps de la dictature de Salazar, la France devient la première destination des émigrés. Les uns pour échapper à la pauvreté, les autres aux guerres de la décolonisation. Puis vient le tour de l'Allemagne, dans les années 1970, et de la Suisse, la décennie suivante. Pendant toute cette période, les candidats au départ viennent surtout du nord du pays. La vague postérieure à la crise de 2008, elle, affecte l'ensemble du territoire ; ces exilés récents ont choisi en priorité de s'établir en Allemagne et au Royaume-Uni. En 2018, 13,6 % des citoyens portugais vivaient dans un autre pays européen. Même sans aide de l'Etat, la douceur de vivre du pays, devenu tendance ces dix dernières années, attire les Portugais de la diaspora. Matt Silva, un Américain dont les parents sont originaires des Açores, est arrivé à Lisbonne en juin 2018, " pour faire un break ". Conquis, il est resté et travaille à distance pour une start-up basée aux Etats-Unis. " La vie ici est bien moins stressante qu'en Californie ! " se félicite-t-il. Corinne Damas-Sandiford, documentariste de 39 ans, a rejoint il y a deux ans son père malade. Ancien " ouvrier qualifié ", comme il aimait à se définir, celui-ci avait quitté son atelier du XIIe arrondissement de Paris, en 1992, pour s'installer au sud de Lisbonne, sur la côte. " Dans l'enfance, j'avais honte de parler le portugais, se souvient-elle. Maintenant, j'y suis, j'y reste ! Je viens de signer pour l'achat d'un appartement. " Native du Val-d'Oise (au nord de Paris), Céline Vaz avait " à la fois envie d'une expérience hors de France et d'un retour à [ses] racines ", au pays de ses grands-parents. Arrivée en juillet dernier à Lisbonne, cette kiné n'est pas sûre d'avoir droit à une aide à l'installation. Son compagnon, français, a trouvé un emploi dans l'une des start-up qui se sont multipliées récemment sur les rives du Tage. En particulier depuis que, en 2016, le Web Summit, conférence internationale annuelle sur l'innovation numérique, a choisi de s'établir au Portugal. Les facilités fiscales offertes par le pays aux étrangers ont dopé la création de pépinières d'entreprises et d'espaces de travail partagé. Pour attirer les candidats au retour, qu'ils soient portugais ou lusodescendants, les autorités s'appuient sur les associations de la diaspora. " De tout temps, un peu plus d'un tiers des émigrés sont revenus au pays, observe Pedro Gois, sociologue de l'université de Coimbra. Mais c'étaient surtout les retraités. " Attirer les jeunes qualifiés sera plus compliqué. Le gouvernement a budgété dix millions d'euros pour le projet Regressar, et espère le retour de quelque 3 000 personnes. " Ces initiatives contribuent à l'attractivité du pays, reconnaît le chercheur. Pas sûr, cependant, qu'on dépasse quelques centaines de personnes. Pour que le cycle des retours se consolide, il faudrait que la reprise économique soit solide et durable. " " Lancé trois mois avant les législatives, le programme Regressar est une mesure électoraliste, affirme le député d'opposition pour les Portugais de l'étranger, Carlos Gonçalves (PSD). Nos compatriotes ne reviendront pas pour de l'argent, surtout pour une si petite somme. " Sans surprise, son collègue de la majorité Paulo Pisco est plus optimiste : " 175 inscrits en deux mois, ce n'est pas si mal. Changer de vie n'est pas évident. Lors de mes déplacements en France, en Allemagne et au Royaume-Uni, j'ai rencontré beaucoup de lusodescendants qui réfléchissent au retour. " Nul doute que les 300 000 à 400 000 Portugais du Royaume-Uni seront les plus tentés par le retour, en pleine incertitude provoquée par le Brexit. Arrivée à Londres en 2013, Leticia Gonçalves n'a pas attendu la rupture avec l'UE pour repartir. Elle a quitté la capitale britannique deux mois après le vote en faveur du leave, le 23 juin 2016. " En quelques jours, j'ai vu les gens changer, devenir distants avec nous, les "Européens". " Elle partage son temps entre le service culturel du quartier de Misericordia, dans la vieille ville de Lisbonne, où elle organise des expositions, et son métier de restauratrice d'art : " J'ai la chance de faire ce que j'aime. " Et tant pis si elle gagne deux fois moins qu'à Londres. C'est là où le bât blesse. Malgré une hausse de près de 20 % ces cinq dernières années, le salaire minimal plafonne à 600 euros ; le salaire médian, à 800 euros. " Un jeune Portugais qui revient aujourd'hui sait qu'il devra compter avec des bas salaires et des contrats de travail souvent assez précaires ", souligne Pedro Magalhaes, enseignant à l'Institut des sciences sociales de l'université de Lisbonne. Dans le même temps, les cadeaux fiscaux aux retraités étrangers ont fait flamber les prix de l'immobilier. Certains quartiers de Lisbonne sont plus chers que bien des villes européennes. " Je suis surpris que la question du logement n'ait pas été plus présente dans les débats électoraux ", soulève le politologue André Freire. Alors que la reprise économique reste fragile, ces déséquilibres pourraient peser sur l'avenir du Portugal, et le mouvement de balancier de la migration reprendre. " Si les choses se dégradaient à nouveau, admet João Pegado, il faudrait sans doute repartir. " Par Catherine Gouëset.