Au fil des années, la personnalité de Boris Johnson l'a élevé au plus haut niveau. Mais si l'on en croit ceux qui l'ont connu et ont travaillé avec lui lorsqu'il était correspondant à Bruxelles, on pouvait déjà entrevoir des éléments cruciaux de ce qui fait aujourd'hui son ADN politique. Ses cinq ans passés dans la capitale européenne en tant que journaliste pour le Daily Telegraph ont façonné son opinion politique, mais aussi influencé le mouvement eurosceptique britannique au sens large.
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Au fil des années, la personnalité de Boris Johnson l'a élevé au plus haut niveau. Mais si l'on en croit ceux qui l'ont connu et ont travaillé avec lui lorsqu'il était correspondant à Bruxelles, on pouvait déjà entrevoir des éléments cruciaux de ce qui fait aujourd'hui son ADN politique. Ses cinq ans passés dans la capitale européenne en tant que journaliste pour le Daily Telegraph ont façonné son opinion politique, mais aussi influencé le mouvement eurosceptique britannique au sens large. Avant son arrivée, le poste de correspondant à Bruxelles était un job peu considéré. "Personne ne se souciait de Bruxelles", se souvient dans The Guardian Nigel Wade, rédacteur au journal durant dix ans. La capitale de l'Europe était vue comme une source "d'histoires importantes mais ennuyeuses". Une réputation dont Johnson ne se souciait guère. Le jeune journaliste fait d'ailleurs rapidement bonne impression, avec sa personnalité joviale et son habilité à divertir les conférences de presse, "du pur théâtre". Car si Johnson a appris à parler français presque sans accent durant sa jeunesse passée à Bruxelles, il prend un malin plaisir à poser ses questions dans un français délibérément mauvais. Il veut se faire passer pour un "bête Anglais", mais c'est tout l'inverse. Diplômé d'Oxford, il a rapidement obtenu un emploi de stagiaire au Times. Mais a été licencié quelques mois plus tard avoir inventé des citations attribuées de son parrain Colin Lucas, un historien, pour tenter de faire passer un article en première page. Un avant-goût de ce que sera sa carrière de correspondant européen. Finalement engagé par le Daily Telegraph, c'est à Bruxelles que "Boris" - dont le vrai prénom est Alexander - est devenu une personnalité publique. Mais il lui a fallu du temps pour développer son personnage. Au début, c'était un journaliste "assez conventionnel", mais "plus il faisait la une, plus il devait être à la hauteur du personnage qu'il avait développé", relate Charles Grant, qui travaillait à l'époque pour The Economist. Sa célébrité s'est forgée au fur et à mesure des histoires qu'il racontait, flirtant souvent avec les limites de la vérité, voire les dépassant selon ses confrères de l'époque.S'il n'a pas inventé le "Brussels-bashing made in UK", il s'est emparé de l'approche, l'a perfectionnée et en est quasiment devenu un synonyme. On lui doit des histoires grotesques sur la réglementation de plus en plus stricte de "Bruxelles". Si l'on en croit les écrits de "BoJo", Bruxelles voulait tout interdire. Il invente une "force de police de la banane", chargée de surveiller la courbure des fruits exotiques, des spécialistes chargés d'interdire les chips "cocktail de crevette", et fustige la normalisation européenne des préservatifs. Il relate encore comment la Commission européenne a décidé de dynamiser le Berlaymont en construisant une tour de 65 étages. Bien que ces informations se sont avérées être factuellement incorrectes, elles se sont généralement basées sur un fait d'actualité, que Johnson a ingénieusement déformé.Le problème est que ses informations, parfois fausses, souvent excessives, étaient plus divertissantes que les rapports ennuyeux de la Commission européenne. Si la plupart de ses collègues journalistes accueillaient ces articles avec humour, Johnson a changé le spectre de la presse britannique. Jusqu'alors, les journaux britanniques étaient majoritairement pro-européens. Mais de plus en plus, des journalistes travaillant pour des journaux "de qualité" se sont vu confier la tâche d'écrire des articles renforçant les préjugés sur l'Europe, qui étaient par ailleurs plus susceptibles de faire la une. Peter Guilford, ancien correspondant du Times, raconte avoir reçu des appels nocturnes lorsque les premières éditions des journaux contenant les articles de Johnson ont atterri sur le bureau de la rédaction. Auparavant, les correspondants se mettaient plus ou moins d'accord sur l'histoire du jour à raconter. Mais Boris Johnson est venu rompre cet équilibre. "Nous étions sous pression pour le suivre. Il y avait donc cette sorte de machine génératrice d'euroscepticisme dont nous faisions tous partie", explique-t-il. Bien qu'il n'ait pas inventé le journalisme eurosceptique britannique, il "l'a porté vers de nouveaux sommets. Ça lui donné le prestige et la visibilité qu'il recherchait". Bruno Dethomas, porte-parole du président de la Commission européenne de l'époque, Jacques Delors, dit que les histoires de Johnson n'étaient pas très différentes de celles des tabloïds : "Boris a bien sûr exagéré, mais plus intelligemment que les autres." Cette approche a atteint son paroxysme avec un rejet étroit de l'UE par des électeurs en colère lors d'un référendum, alimenté par les craintes d'un pouvoir émanant de Bruxelles et alimenté par les écrits de Johnson. En 1992, le Danemark a rejeté le traité de Maastricht. Johnson affirmera plus tard que son article en première page intitulé "Delors projette de gouverner l'Europe" a contribué à faire basculer le résultat. Un ministre danois de l'époque pense également que le relais de ses articles dans le pays a contribué à influencer le résultat. Fin 1994, Boris finit par tourner le dos à Bruxelles. Dans sa quête incessante de gloire, Johnson propose de devenir journaliste de guerre en Yougoslavie, mais sa rédaction refuse. Dans les années qui ont suivi, il devient un invité régulier du show très populaire "Have I Got News for You", et fait son bonhomme de chemin dans les talk-shows. Cela s'avère être le tremplin d'une carrière politique au cours de laquelle il devient d'abord député, puis maire de Londres et finalement ministre des Affaires étrangères. Selon le Guardian, son rôle en tant que correspondant, ainsi que la construction de son personnage public, l'ont aidé "à semer de nombreuses graines qui mèneront plus tard au Brexit et à son ascension potentielle pour devenir Premier ministre". Boris Johnson avait-il déjà une idée derrière la tête, embryon de sa future destinée politique ? Ses anciens confrères n'en sont pas convaincus. Mais sa capacité à se faire remarquer a bâti sa future carrière. Ses homologues britanniques ne se contentaient par ailleurs de rectifier ses articles que s'ils étaient vraiment dommageables. Mais c'était en réalité sous-estimer l'influence de ses histoires. Car le public britannique semblait déjà désireux de croire à ses informations anti-UE. Sans le vouloir, Boris Johnson avait en quelque sorte jeté les bases du Brexit.