Bio express
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Les récits élaborés dans la lutte contre le coronavirus par les présidents américain, russe et chinois, que vous décryptez dans votre dernier livre La guerre des récits (1), sont-ils à usage interne ou disent-ils quelque chose du rôle de leur pays dans le monde? Quand il se rend compte, dès le 20 janvier 2020, de la menace qui pèse sur sa population de 1,4 milliard de personnes et quand il déploie pour la maîtriser tous les outils dont dispose une dictature communiste, contraignant d'un jour à l'autre au confinement 56 millions de citoyens de la province de Hubei, Xi Jinping prend aussi très vite conscience de l'usage qu'il peut tirer de la manière chinoise de contenir cette pandémie. La Chine adresse effectivement un double message. D'abord à l'égard de sa propre population. Mais comme le citoyen chinois n'a pas 1 cm2 de liberté individuelle et que les instruments de la technologie la plus pointue sont désormais utilisés pour resserrer l'étreinte du régime, c'est assez simple. Ensuite, à l'égard de l'étranger. C'est un paradoxe puisqu'elle naît en Chine, mais Xi Jinping va se saisir de cette épidémie pour convaincre le monde que le modèle chinois, sanitaire, économique, politique et social, est le meilleur. On voit alors la diplomatie de Pékin se déployer en Italie et la propagande chinoise déferler sur les réseaux sociaux. Sur ce dernier point, on peut établir une similitude entre les méthodes chinoises et russes. Sauf que les Chinois sont moins sophistiqués que les Russes, qui ont plus de pratique et d'expérience. La propagande chinoise va devenir tellement caricaturale qu'elle va se retourner contre ses promoteurs. Au début, Vladimir Poutine essaie de faire la même chose. Il envoie du matériel à l'étranger, notamment à l'Italie. Mais très vite, la Russie est rattrapée par la pandémie. Le récit officiel du Kremlin est alors orienté vers la population: "Tout se passe pour le mieux. On a tout en main." Avec des chiffres très minorés des victimes. La différence est qu'en Russie, les réseaux sociaux sont beaucoup moins tenus qu'en Chine. Dès lors, dans les grandes villes et dans les milieux familiers avec leur usage, le scepticisme des Russes à l'égard du discours officiel va enfler. Aux Etats-Unis, Donald Trump deviendra lui-même la caricature du déni et de la gestion catastrophique de la pandémie. Mais comme dans toutes les sociétés ouvertes, le récit est multiforme. En Europe, chaque pays, affolé, agit d'abord selon ses propres intérêts. Sans coordination entre Etats, voire même dans une concurrence pour obtenir des masques ou du matériel sanitaire. Ensuite, il y a le tournant du mois de juillet lorsque les chefs d'Etat et de gouvernement arrivent à un consensus sur le plan de relance, événement majeur dans l'histoire de l'Union européenne. Depuis, la situation s'est améliorée. La Commission européenne avance désormais des pistes pour une meilleure coordination, pour la création d'un nouvelle agence de sécurité sanitaire... La crise a cependant été une leçon extrêmement douloureuse sur le plan économique et social. La Chine est-elle la puissance qui a le mieux réussi dans la mise en scène de son récit et la valorisation de son modèle sanitaire? Si on accepte que les citoyens, en l'occurrence chinois, n'aient aucune liberté individuelle... oui. Il me paraît inimaginable que la méthode chinoise puisse être appliquée dans nos pays de libertés. Le bilan officiel de l'épidémie en Chine fait état de 4 400 morts ; il paraît peu probable qu'il soit si faible. Mais la dictature chinoise est effectivement arrivée à ses fins. Cependant, on a vu d'autres pays asiatiques, à commencer par Taïwan, de quoi particulièrement irriter Pékin, et la Corée du Sud, des démocraties, se montrer très efficaces dans leur manière de juguler la pandémie. En réalité, la comparaison entre méthodes de lutte contre le coronavirus ne peut se faire qu'entre pays démocratiques. La nouveauté n'est-elle pas que la Chine, discrète jadis, essaie aujourd'hui de vanter son modèle? Depuis que Xi Jinping est arrivé au pouvoir en 2013, le récit d'un "rêve chinois" est de plus en plus exprimé et articulé. A l'occasion de la pandémie, la confrontation avec les Etats-Unis s'est durcie parce que l'ambition de Xi Jinping est de faire de la Chine la grande puissance du xxie siècle en gagnant la bataille de la technologie. La question de la 5G illustre ce découplage technologique croissant entre les Etats-Unis et la Chine. L'Europe doit arrêter d'être la proie et la spectatrice de ce duel. Elle doit défendre ses intérêts et son rôle. On va voir comment va évoluer la relation entre les Etats-Unis et la Chine avec l'arrivée à la Maison-Blanche de Joe Biden. D'évidence, il y aura une continuité entre l'administration Trump et l'administration Biden. La perception par Washington des ambitions chinoises ne va pas varier, au contraire. "Aucun modèle n'a mieux résisté à la pandémie que celui de nos démocraties libérales", écrivez-vous. Sa gestion s'avère-t-elle finalement honorable pour l'Union européenne? La crise sanitaire a abouti à la prise de conscience que le "chacun pour soi" est absurde. Aucun de nos pays ne peut faire face tout seul à ce genre de situation. Le virus ne se préoccupe pas des frontières et encore moins des mesures différentes prises d'un pays à l'autre. La deuxième vague donne lieu, du reste, à une meilleure coordination en Europe. A l'exception peut-être de la Suède, chaque Etat agit à peu près de la même façon. C'est un tournant dans la prise de conscience de la nécessité pour les Européens de s'unir davantage. La situation en Europe est-elle compliquée par la difficulté de proposer un récit commun? J'ai été très frappée, en travaillant sur ce livre, par les déclarations de Josep Borrell, le Haut Représentant de l'Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, et notamment par celle-ci: "Il faut un récit commun." Chaque pays est légitimement fier de sa propre histoire. Il est légitime que chacun ait son propre récit national. Mais il est important aussi qu'un récit européen commun émerge. Ce n'est pas contradictoire avec l'existence de discours nationaux. La pandémie a été le début d'un récit commun européen. Qu'est-ce qui distingue la construction d'un récit, le "narrative", de la propagande? Dans les sociétés ouvertes, le récit est comme un fleuve qui est agité par plusieurs courants et est gonflé par toutes sortes d'apports, notamment par les réseaux sociaux où, hélas, on trouve tout et n'importe quoi. Dans les dictatures, comme la Chine, le récit est quasiment unique, y compris sur les réseaux sociaux qui sont extrêmement contrôlés. Le récit que Donald Trump a essayé d'installer avant même l'élection présidentielle du 3 novembre, en remettant en cause le vote par correspondance, a-t-il échoué? Donald Trump a cette faculté de créer un univers parallèle. C'est d'ailleurs une de ses collaboratrices qui avait inventé l'expression étonnante de "faits alternatifs". Quand la réalité ne vous convient pas, vous en inventez une autre. Donc il a ressassé que cette élection est la plus grande fraude de l'histoire des Etats-Unis. La répétition d'un tel mensonge pose deux problèmes. D'une part, elle nourrit la crédulité des militants pro-Trump. D'autre part, à un moment donné, la réalité vous rattrape. A ce jour, on ne dispose d'aucune preuve de la moindre fraude. On est sidéré en Europe par l'archaïsme de ce pays qui, à la fois, a créé la Silicon Valley et à la fois, a un système électoral qui remonte à la fin du xviiie siècle. Avec de surcroît, des règles qui ne sont pas les mêmes d'un Etat à l'autre. Cela étant, certaines déclarations de Donald Trump sont factuellement fausses. Au moment de la nomination de la juge conservatrice Amy Conney Barrett, il s'est réjoui que six des neuf juges de la Cour suprême lui soient favorables et qu'ainsi, il puisse la solliciter à sa guise pour arbitrer l'élection. Or, on ne peut pas faire appel à la Cour suprême comme cela. Les plaintes doivent d'abord être examinées par la Cour suprême de l'Etat concerné. Pareille attitude démontre que le président sortant des Etats-Unis ne comprend toujours pas les institutions de son propre pays. Elle met aussi en lumière un étonnant paradoxe de la part des républicains. Les dirigeants qui crient à la fraude pour l'élection présidentielle sont les mêmes que ceux qui se félicitent d'avoir progressé en sièges à la Chambre des représentants. Or, aux Etats-Unis, c'est sur le même bulletin que l'on vote pour l'élection présidentielle ou pour le renouvellement du Congrès. Cette dénonciation d'une vaste fraude est juste absurde. La course aux vaccins est-elle un enjeu géopolitique entre Etats-Unis, Russie, Chine, Europe et peut-il y avoir plusieurs gagnants? La découverte d'un vaccin est un enjeu sanitaire majeur mais aussi un enjeu géopolitique. Et il faut espérer que plusieurs vaccins soient disponibles, probablement à partir du début de l'année prochaine. Après, entrera en jeu la question de confiance. Dans nos pays, on peut penser que les citoyens préféreront un vaccin américano-européen.