Originaire des Hautes-Pyrénées, Christian Laborde est né à quelques kilomètres du mythique col du Tourmalet. Ecrivain et chroniqueur sur le Tour de France (1), il considère l'épreuve de trois semaines comme un roman d'aventures, avec ses héros, ses exploits, ses tragédies, ses paysages. Rencontre avec cet amoureux du vélo à la veille du départ de la 107e Grande Boucle (du 29 août au 20 septembre), une édition très particulière en raison des mesures sanitaires.
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Originaire des Hautes-Pyrénées, Christian Laborde est né à quelques kilomètres du mythique col du Tourmalet. Ecrivain et chroniqueur sur le Tour de France (1), il considère l'épreuve de trois semaines comme un roman d'aventures, avec ses héros, ses exploits, ses tragédies, ses paysages. Rencontre avec cet amoureux du vélo à la veille du départ de la 107e Grande Boucle (du 29 août au 20 septembre), une édition très particulière en raison des mesures sanitaires. Pas d'embrassades lors des cérémonies, des coureurs isolés du public, pas d'autographes : la popularité du Tour risque-t-elle de souffrir des restrictions sanitaires ? Je ne pense pas car le Tour arrive au bon moment. C'est le premier grand événement positif après des mois plombés. Septembre est une belle saison, les grands cols sont sublimes. Le virus rôde encore, mais ce Tour nous fera oublier les soucis. Il me rappelle celui de 1947, le premier de l'après-guerre, à travers une France en ruine, avec ses immeubles effondrés, ses routes défoncées... Le Tour est apparu alors comme le symbole d'un redémarrage du "cher et vieux pays". D'autant qu'un petit Français a remporté l'épreuve : Jean Robic, coureur disgracieux mais tenace. En juillet, période de vacances, des foules de passionnés se déplacent pour assister au passage des coureurs, ou ont le temps de suivre les étapes à la télévision. Ce ne sera pas le cas cette fois. Sans doute, mais je suis sûr que beaucoup feront l'école buissonnière pour ne pas rater les temps forts, les étapes de montagne. Ils voudront saluer les nouveaux exploits de Peter Sagan, qui visera un huitième maillot vert, ou ceux de Julian Alaphilippe, maillot jaune pendant quatorze jours l'an dernier. Le plateau est relevé, avec le Colombien Egan Bernal, dernier vainqueur, le Britannique Geraint Thomas, sacré en 2018, le Slovène Primoz Roglic... Un Colombien peut même en cacher un autre : je pense à Daniel Martinez, qui vient de remporter le Dauphiné. Faites-vous partie des nostalgiques de l'époque des Anquetil, Merckx, Hinault, Indurain, les quintuples vainqueurs du Tour ? Pas du tout, l'histoire continue, avec de nouveaux grands champions. Hier, les Belges avaient Eddy Merckx, la légende absolue, aujourd'hui, ils ont Remco Evenepoel. Sa terrible chute au Tour de Lombardie interrompt son ascension fulgurante, mais je suis sûr qu'il va renaître et éclabousser de sa classe le monde du cyclisme. Autre exemple : hier, il y avait "l'Aigle de Tolède", le grimpeur Bahamontes, vainqueur du Tour 1959 et du grand prix de la montagne à six reprises. Aujourd'hui, il y a le " condor andin ", Bernal, qui n'a pas fini de nous étonner. Voyez comment il a pris le maillot jaune à Alaphilippe l'an dernier, dans les derniers kilomètres du col de l'Iseran, le toit du Tour. Il a accéléré et personne n'a pu rester dans sa roue. Hasard ou ironie de l'histoire, ce même endroit a été le théâtre, le 14 juillet 1959, dans un froid glacial, des adieux de Louison Bobet. Largué au classement général, l'ex-triple vainqueur du Tour y a organisé son abandon. L'ancien champion italien Gino Bartali, vainqueur du Tour en 1938 et 1948, est sorti d'une voiture et a récupéré la bicyclette de Bobet, par amitié. Vous êtes en tournée avec votre one-man-show Poulidor by Laborde. Comment se fait-il que " Poupou " soit resté premier dans le coeur des Français, alors qu'il n'a jamais gagné le Tour ? On l'a qualifié d' "éternel second". Faribole ! Cela me met dans une colère noire ! Il a gagné le Tour d'Espagne, Milan-San Remo, Paris-Nice, et a été huit fois sur le podium du Tour. A une époque où mon pays était encore très agricole, les Français se sont reconnus dans ce fils de métayer, qui s'est arraché à la terre. "Je dois tout au vélo", me disait-il. Poulidor et Merckx ont été rivaux en course. Votre préférence va au premier ? Quand on demandait à Raymond Poulidor quel était le podium idéal du Tour, toutes époques confondues, il plaçait Eddy Merckx sur la première marche. Moi qui acclamais Luis Ocaña, le grand adversaire de Merckx lors du Tour 1971, j'ai une immense admiration pour le Belge. Avec lui, c'était le coup d'éclat permanent, on ne s'ennuyait jamais. Son nom dit tout : Merckx, c'est un nom sec, qui mord, qui coupe, alors que dans Poulidor, il y a "poulie", ou Viens poupoule, le tube que les Français en marcel fredonnaient en se rasant, et l'" or " d'un maillot qu'il n'a jamais porté. Le Tour a longtemps souffert des scandales de dopage. Votre regard sur cette succession d'affaires ? Je ne suis pas de ceux qui accablent les coureurs qui se sont brûlé les ailes. Je m'inquiète pour leur santé, mais je ne leur fais pas la morale, alors que notre société est elle-même obsédée par le fric, et la performance permanente. On s'acharne sur le cyclisme plus que sur tout autre sport. On vient chercher Richard Virenque sous la douche, dans son hôtel, mais qui irait déranger dans son palace une star du foot ou du tennis ? Marco Pantani est un grand brûlé, mort en 2004 d'une overdose de cocaïne, tel un chanteur de rock. Lance Armstrong, déchu de ses sept victoires sur le Tour, a eu une enfance et un destin dignes d'un roman noir de James Ellroy. Le Tour de France reste populaire et festif, mais l'intérêt est plus marqué chez les aînés que chez les jeunes. Quel avenir pour le cyclisme professionnel ? Autrefois, le vélo était partout, les ouvriers sortaient des usines à bicyclette, on faisait ses courses, on allait à la messe ou au café à vélo. Puis, les cyclistes sont devenus persona non grata dans les villes et sur nos routes, vouées à la voiture. Mais cela commence à changer. Le retour social du vélo finira par susciter de nouvelles vocations. Quand je vois tous ces coursiers foncer sur leur bécane pour distribuer un maximum de plats de restaurant en un minimum de temps, et cela pour un salaire de misère, je me dis que l'un de ces livreurs de pizzas deviendra un jour un grand champion cycliste, et qu'il gagnera le Tour de France !