Quand il apparaît derrière la vitre du parloir de la prison de Lledoners, non loin de Barcelone, yeux vifs, barbe poivre et sel, Jordi Cuixart arbore un franc sourire. Difficile d'imaginer que le président d'Omnium Cultural, une association de la société civile catalane, est en prison depuis près de quinze mois. Dans quelques jours, il sera transféré à Madrid, où doit démarrer, le 6 février, son procès pour rébellion et sédition, en compagnie de huit autres dirigeants indépendantistes catalans. Tous sont détenus depuis le référendum sur l'indépendance de la Catalogne et sa proclamation avortée, en octobre 2017.
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Quand il apparaît derrière la vitre du parloir de la prison de Lledoners, non loin de Barcelone, yeux vifs, barbe poivre et sel, Jordi Cuixart arbore un franc sourire. Difficile d'imaginer que le président d'Omnium Cultural, une association de la société civile catalane, est en prison depuis près de quinze mois. Dans quelques jours, il sera transféré à Madrid, où doit démarrer, le 6 février, son procès pour rébellion et sédition, en compagnie de huit autres dirigeants indépendantistes catalans. Tous sont détenus depuis le référendum sur l'indépendance de la Catalogne et sa proclamation avortée, en octobre 2017. Nul doute que leur procès va occuper le devant de la scène médiatique espagnole. Il pourrait même peser sur les élections européennes, municipales et régionales du 26 mai prochain. Et maintenir à vif les tensions entre la région la plus riche d'Espagne et le pouvoir central à Madrid : à lire les enquêtes d'opinion, huit Catalans sur dix jugent " injuste " l'incarcération des indépendantistes. Jordi Cuixart risque entre huit et dix-sept ans de prison. Pendant les quarante minutes que dure la visite, l'oreille collée au combiné, dans l'un des box de verre en enfilade du parloir, il parle avec entrain, jetant à intervalles réguliers un coup d'oeil à sa montre, habitué qu'il est à mesurer le temps imparti. " Le fait d'avoir un jeune enfant nous a obligés à positiver, ma compagne et moi. " Le bébé avait 6 mois quand son père a été incarcéré. En avril prochain, il aura 2 ans. " Je ne veux pas qu'il soit triste. Si un jour il se demande pourquoi il a grandi loin de son papa, je veux qu'il soit fier. Qu'il sache que je paie pour mes idées, l'indépendance, la République. " Fils d'un ouvrier catalan de la banlieue de Barcelone et d'une vendeuse originaire de Murcie, dans le sud-est de l'Espagne, Jordi Cuixart, 43 ans, a été séduit par le catalanisme à l'adolescence, dans la seconde moitié des années 1980, à une époque où plusieurs régions d'Espagne redécouvrent leur identité, leur histoire et leur langue. Très vite, cet autodidacte crée une petite entreprise de machines d'emballage, qui emploie aujourd'hui une cinquantaine de salariés. Il y a quatre ans, son profil de petit patron aux idées de gauche fait de lui un candidat consensuel pour prendre la direction d'Omnium Cultural. Créée en 1961 sous la dictature du général Franco, l'association a longtemps promu la culture et la langue catalanes, à une époque où cette dernière était proscrite hors du cercle familial. Depuis quelques années, alors que le Parti populaire (PP, droite), à Madrid, a cherché à limiter l'autonomie de la région, Omnium mène un combat plus politique et organise des manifestations massives en faveur de l'autodétermination : longtemps minoritaires, les indépendantistes ont tiré parti des maladresses de Madrid.Alors qu'un nombre croissant de Catalans sont partisans d'une large autonomie, les dirigeants de la coalition séparatiste, forts de leur majorité en sièges aux élections, organisent, le 1er octobre 2017, un référendum sur l'indépendance, jugé illégal par Madrid. Les images de violences policières pour empêcher les électeurs de voter indignent toute l'Europe. Deux semaines plus tard, Jordi Cuixart et Jordi Sanchez, président d'une autre association indépendantiste, sont jetés en prison. Après une éphémère proclamation d'indépendance, ils sont rejoints, peu après, par sept autres dirigeants séparatistes. Leur maintien depuis lors en détention provisoire ne suscite pas d'états d'âme à Carlos Carrizosa, porte-parole de la branche catalane de Ciudadanos (parti de centre-droit), qui a récolté l'essentiel des voix anti-indépendantistes aux dernières élections régionales. " Jordi Cuixart et Jordi Sanchez ont fait descendre les masses dans la rue pour violer la loi. La gravité des faits et le risque de fuite justifient leur maintien derrière les barreaux. " Ce n'est pas l'avis d'Amnesty International, qui parle d'une " restriction disproportionnée des droits à la liberté d'expression et de réunion pacifique ". La mesure indigne aussi de nombreux Catalans : " Plusieurs de ces prisonniers sont mes adversaires politiques, mais la détention provisoire est inacceptable, en termes juridiques comme humanitaires ", déplore Gerardo Pisarello, maire adjoint de Barcelone, élu de la coalition En Comu, formée autour du parti de gauche Podemos - qui n'a pas soutenu le défi de l'automne 2017. " A-t-on déjà, dans l'Europe démocratique, tenté de régler un conflit de cette façon ? " interroge Ernest Maragall (Gauche républicaine de Catalogne, ERC), candidat bien placé pour emporter la mairie de Barcelone lors des prochaines municipales, le 26 mai. " On préférerait qu'ils soient en liberté, mais plusieurs accusés ont échappé à l'action de la justice ", nuance Salvador Illa, porte-parole du Parti socialiste catalan (PSC), en allusion aux six responsables qui ont fui le pays après ces événements - dont Carles Puigdemont, ex-président du Govern (gouvernement autonome catalan), exilé en Belgique.Les peines requises suscitent aussi l'indignation : l'avocat du gouvernement réclame huit ans de réclusion pour " sédition " à l'encontre du président d'Omnium ; le parquet, dix-sept ans pour " rébellion ". " Ils cherchent à criminaliser la mobilisation populaire ", proteste Txell Bonet, l'épouse de Jordi Cuixart, une journaliste rencontrée dans le quartier de Gracia, à Barcelone. Ces chefs d'accusation sont contestés, y compris par ceux qui ne partagent pas le credo séparatiste, comme la spécialiste de droit constitutionnel Argelia Queralt : " Invoquer la rébellion est excessif. Il n'y a pas eu de soulèvement violent avec des armes. L'un des rédacteurs de la loi a lui-même déclaré qu'elle ne s'appliquait pas à la situation catalane. Quant au délit de sédition, il requiert un soulèvement tumultueux, à la manière de la prise de la Bastille. " Pour autant, les dirigeants sécessionnistes doivent rendre des comptes à la justice, estime la professeure de l'université de Barcelone : " Ils ont porté atteinte aux institutions, dès les 6 et 7 septembre 2017, par l'adoption de lois sur le référendum et la "transition" [post-indépendance]. En optant pour une procédure d'urgence, ils ont outrepassé les règles du Parlement et bafoué les droits des autres parlementaires, en les privant de la possibilité d'examiner les textes à l'avance ou de déposer des recours. " A proximité du centre pénitentiaire de Lledoners, les rubans jaunes, symboles du soutien aux détenus, sont plus visibles encore que dans le reste de la Catalogne : suspendus aux arbres et aux balcons, ou peints sur le goudron des petites routes qui serpentent entre les champs labourés. A Madrid, en signe d'apaisement, le chef du gouvernement, le socialiste Pedro Sanchez, a fait transférer en Catalogne en juillet dernier les souverainistes incarcérés. Depuis, le terrain qui surplombe les bâtiments ocre de la prison est devenu un lieu de meeting. Chaque soir, un activiste muni d'un mégaphone souhaite " bonne nuit " à ceux que leurs partisans qualifient de " prisonniers politiques " (presos politicos), mais qui, pour les non-indépendantistes, sont des " politiques emprisonnés " (politicos presos).Le 29 décembre dernier, dans un froid glacial, ils étaient plusieurs centaines, écharpe jaune autour du cou, à écouter Le Messie, de Haendel, entonné par 400 chanteurs et musiciens bénévoles à destination des détenus, en contrebas. " Ces gens sont enfermés alors qu'ils ont toujours agi pacifiquement ", commente Ignasi Roca, à l'issue du concert. Le 1er octobre 2017, le jeune violoniste est arrivé d'Allemagne, où il étudiait la musique, pour voter en faveur de l'indépendance. Un peu plus loin, des sexagénaires venus des villages de la région se font la bise et se donnent rendez-vous pour le prochain rassemblement. Deux jours plus tard, à 60 kilomètres de là, des dizaines de sympathisants des prisonniers sont réunis dans le quartier de Gracia, bastion indépendantiste de Barcelone. Comme chaque lundi, à 20 heures, après une minute de silence, ils déclament poèmes et chantent avant de reprendre en choeur l'hymne catalan, Els Segadors ( Les Moissonneurs), composé en hommage à un soulèvement populaire local, au xviie siècle, contre la hausse des taxes imposées par le roi d'Espagne pour financer la guerre de Trente Ans. " Depuis le début, toute cette aventure a été collective, commente Txell Bonet. On était un parmi des milliers. C'est aussi pour ça que les gens sont si solidaires des détenus. Ils se disent "ils sont en prison, mais ça aurait pu être moi". "La rudesse de la réponse judiciaire au processus indépendantiste alimente la mobilisation et plombe le climat politique. Parvenu en juin dernier au pouvoir, avec l'aide de Podemos et des nationalistes catalans et basques, Pedro Sanchez dirige l'Espagne à la tête d'un gouvernement ultraminoritaire : 84 députés sur 350. Or, depuis plusieurs mois, en raison des lourdes réquisitions de l'avocat du gouvernement contre les séparatistes, les partis indépendantistes catalans refusent de voter le budget de 2019, au risque de provoquer des élections anticipées, qui pourraient, selon de récents sondages, ramener la droite au pouvoir. " Le sort fait aux prisonniers indépendantistes encourage la radicalisation ", regrette Joaquim Coello, ex-président du port de Barcelone. " Accepter de voter le budget diminuerait les tensions avec l'Espagne, reconnaît Ferran Requejo, de l'université Pompeu Fabra, à Barcelone, mais cela les augmenterait en Catalogne. " De fait, les plus radicaux crient à la trahison au moindre signe de modération des deux principales formations nationalistes. Au fil du temps, la crise catalane a pris une place de plus en plus grande sur la scène politique nationale. A Madrid, Pedro Sanchez est critiqué pour sa mansuétude envers les séparatistes, non seulement à droite, mais aussi par les barons socialistes. Sonnée par sa défaite inattendue, le 2 décembre dernier, l'ex-patronne de l'Andalousie Susana Diaz regrette publiquement de ne pas avoir plus épinglé les catalanistes pendant la campagne, tandis que les présidents PSOE de Castille-La Manche et d'Aragon, inquiets pour leur siège lors du scrutin du 26 mai, suggèrent d'interdire les partis indépendantistes - une revendication du parti d'extrême droite Vox. " Et on attend de nous l'envie de rester dans un pays où, pour gagner les élections, il faut surenchérir dans les invectives contre les Catalans ! " déplore Aleix Sarri, conseiller en politique internationale du Govern." La bulle que forme la prison, ou l'exil, empêche les indépendantistes de faire un bilan critique de leur action, diagnostique Argelia Queralt. Ils ne sont pas en prison pour leurs idées, mais pour avoir voulu les imposer de manière unilatérale. " Depuis plusieurs années, les partis favorables à la sécession se maintiennent autour de 48 % des voix. " Une majorité claire en faveur de l'indépendance fait peut-être défaut, mais il n'y a pas non plus de majorité claire en faveur du maintien dans l'Espagne ", défend Jordi Cuixart, en allusion aux 43 % des partis " constitutionnalistes " lors du dernier scrutin. A quelques jours de son transfert à Madrid pour la durée du procès, regrette-t-il son action ? " Non. Je revendique la désobéissance civile, avec une seule réserve : qu'elle soit pacifique. J'ai été objecteur de conscience. Je condamne la violence. Bien sûr, je préférerais être auprès de mon petit garçon, mais notre présence en prison est le meilleur service que nos adversaires peuvent rendre à l'idée d'indépendance. La volonté de nous faire taire a abouti au résultat inverse. On est soutenu par des personnalités du monde entier. " Le 17 décembre, le sculpteur et dissident chinois Ai Weiwei a rendu visite à Jordi Cuixart derrière les murs. Quelques jours plus tard, il a même animé une session artistique dans le centre de détention. A l'heure du Brexit et de la montée des populismes, pourtant, dans une Europe fragilisée et menacée par la fragmentation, l'idée de déplacer des frontières effraie. A Bruxelles et ailleurs, beaucoup préfèrent oublier le sort des prisonniers catalans. Par Catherine Gouëset.