Les mots sont parfois des filous. Qui maquillent comme on le fait avec des voitures volées. Ou des cernes trop zélés. On dit donc joliment qu'une dame fait chanter les miroirs, alors qu'en réalité elle fait le sale boulot qui consiste à rendre propre ce qui ne l'est pas. Une once de mauvaise conscience a inventé "technicienne de surface" parce que ça balaie les malaises comme les torsades de poussière et de cheveux, mêlés, qu'on glisse sous le tapis, hop hop, ni vu, ni connu. Mais ça reste des femmes de ménage. Ou des femmes de chambre. On les voit dans le premier tram de la journée, on les voit sortir d'une camionnette alors que l...

Les mots sont parfois des filous. Qui maquillent comme on le fait avec des voitures volées. Ou des cernes trop zélés. On dit donc joliment qu'une dame fait chanter les miroirs, alors qu'en réalité elle fait le sale boulot qui consiste à rendre propre ce qui ne l'est pas. Une once de mauvaise conscience a inventé "technicienne de surface" parce que ça balaie les malaises comme les torsades de poussière et de cheveux, mêlés, qu'on glisse sous le tapis, hop hop, ni vu, ni connu. Mais ça reste des femmes de ménage. Ou des femmes de chambre. On les voit dans le premier tram de la journée, on les voit sortir d'une camionnette alors que le soleil somnole encore sous les draps, on les voit passer le charriot à serpillières et vider les poubelles des magasins, des entreprises, des aéroports, des gares, des écoles. On les voit si on veut bien regarder. Si on est déjà arrivé. Si on ne pense pas qu'on va se souiller les yeux. C'est un si petit personnel, même pour une si grande tâche, qu'on fait avec lui comme avec les torsades de poussière et de cheveux, hop hop, ni vu, ni su. La musique d'une vingtaine de ces dames-là résonne à Paris, mais on en entend l'air jusqu'ici. Ce sont celles de l'hôtel Ibis, 706 chambres, à Batignolles, quartier du xviie arrondissement. Fin mai, elles ont gagné un combat engagé vingt-deux mois plus tôt. Presque deux ans. Avec huit mois de grève, des manifestations devant l'établissement, des clients qui leur lançaient à la tête de l'eau ou des canettes, des gens qui crachaient "si tu veux pas travailler, retourne dans ton pays", plein de soutiens sur les réseaux sociaux, un solide appui syndical et un colosse pour adversaire: Accor, sixième groupe hôtelier mondial. Elles refusaient de passer sous statut d'un sous-traitant, donc de ne pas bénéficier des mêmes accords que les salariés des hôtels de la chaîne (treizième mois, congés payés, prime d'intéressement...). Elles refusaient aussi d'être payées (800 à 1 000 euros par mois) en fonction du nombre de chambres faites (rythme imposé: trois et demie en une heure). Une vraie lutte féministe, parce qu'elle s'oppose à ce à quoi on les réduisait: des femmes, et de chambre en plus, et toutes Africaines tu penses! Donc: conditions de travail qui sont à la décence ce que le placard à balais est au loft. La mobilisation n'a jamais faibli mais c'est l'assouplissement des mesures sanitaires qui fut décisif: le tourisme se relançant, les affaires reprenant, la nécessité d'une bonne image s'imposant, Accor a cédé. Ces Amazones modernes n'ont pas (encore) obtenu l'intégration au personnel du groupe mais elles seront désormais payées jusqu'à 250 euros en plus par mois, avec aussi 7,30 euros de per diem pour manger, on calculera le nombre d'heures prestées et non plus le nombre de chambres (avec un rythme de trois par heure, deux pour les grandes) et les heures supplémentaires seront rétribuées. Les ex-invisibles de Batignolles ont dansé de joie. En chantant "frottez, frottez, ça a payé". Avec, derrière, le choeur des miroirs. Et les reflets de quelque chose qui ressemble à de la justice. -