Dans une ronde sans fin, des trains serpentent entre une église, une école, un cirque, des cottages entourés de pelouses verdoyantes et quelques immeubles aux façades austères, sur le toit desquels flotte l'Union Jack. Depuis nonante ans, la petite ville de Beaconsfield, à une demi-heure de train du centre de Londres, abrite le plus ancien village miniature au monde.
...

Dans une ronde sans fin, des trains serpentent entre une église, une école, un cirque, des cottages entourés de pelouses verdoyantes et quelques immeubles aux façades austères, sur le toit desquels flotte l'Union Jack. Depuis nonante ans, la petite ville de Beaconsfield, à une demi-heure de train du centre de Londres, abrite le plus ancien village miniature au monde.A l'image de son attraction, la cité évoque une Angleterre de carte postale. Ici, l'une des populations les plus aisées du pays profite du charme et de la tranquillité des lieux. Depuis le 29 mars, cependant, la ville est devenue le symbole des violentes querelles qui déchirent, à propos du Brexit, le Parti conservateur, l'un des plus vieux d'Europe : le père du mouvement, Edmund Burke, est mort et enterré à Beaconsfield, en 1797, comme le rappelle une plaque à l'intérieur de la coquette église St Mary and All Saints.Le 29 mars, donc, longtemps inscrit comme le jour de sortie officielle du Royaume-Uni de l'Union européenne, le député local, Dominic Grieve, a perdu une motion de confiance, organisée par les militants de sa circonscription, par 182 voix contre 131. Une première, en vingt-deux ans d'un mandat sans nuage. La courtoisie incarnée, cet ancien avocat s'est imposé comme une voix dissonante au Parlement de Westminster, ces derniers mois, dans les rangs conservateurs. Favorable au " Remain ", comme 50,5 % des votants de Beaconsfield, lors du référendum sur le Brexit, en juin 2016, Grieve défend désormais le principe d'un nouveau scrutin. Son espoir ? Qu'une majorité de Britanniques souhaiteront, après réflexion, le maintien de leur pays au sein de l'UE. Une position insupportable pour certains de ses concitoyens.La gifle a été reçue au cours de l'assemblée générale de la cellule locale du parti, la deuxième plus importante du pays, avec ses 1 100 adhérents. Alors que ce rendez-vous annuel accueille d'ordinaire moins d'une centaine de personnes, près de 350 militants ont fait le déplacement, le 29 mars, dans la salle de bal de l'hôtel Crowne Plaza de Gerrards Cross, une commune voisine. A peine Dominic Grieve commence-t-il à décrire les conséquences catastrophiques pour l'économie britannique d'un no deal, un Brexit sans accord avec Bruxelles, que le malheureux est hué, qualifié de " traître " et de " menteur ", puis accusé de dire des " conneries "." Ce sont des manières inacceptables, commente-t-il dans un impeccable français, hérité d'une mère avec un pied de chaque côté de la Manche. Il y avait une bonne centaine de personnes que je n'avais jamais vues. Des nouveaux membres. Certains reviennent après avoir été longtemps absents ; d'autres sont des membres actifs du Ukip, le parti europhobe qui tente de nous infiltrer. " Dans son viseur : Jon Conway.Ce producteur de spectacles se défend d'avoir fomenté un complot, comme l'affirme une enquête du quotidien national The Guardian. " Les gens du coin ne se laissent pas manipuler comme ça ", plaide-t-il au volant de sa Porsche rouge, alors qu'il nous fait la visite de la circonscription. Candidat du Ukip face à Dominic Grieve lors des élections législatives de juin 2017, il reconnaît s'être coordonné avec une poignée de militants, avant de constater une défiance spontanée. Tous sont exaspérés par cet ancien conseiller juridique du gouvernement de David Cameron et l'accusent de subvertir l'application du Brexit, alors qu'il a promis de respecter le résultat du référendum du 23 juin 2016. Ce jour-là, le " Leave " l'a emporté avec presque 52 % des voix." J'ai presque toujours été conservateur, même si je n'avais pas ma carte, assure Jon Conway. Comme je m'étais exprimé avec aisance lors d'un meeting des partisans du " Leave ", on m'a proposé de m'impliquer dans la campagne régionale, ce que j'ai accepté. Ensuite, l'Ukip m'a proposé d'être son candidat face à Grieve. Depuis, j'ai fait le choix d'un retour chez les conservateurs. "Cet enfant de la balle tient pour preuve de sa bonne foi son soutien au gouvernement : " Je suis en faveur de l'accord négocié avec Bruxelles par la Première ministre, Theresa May. Mais comme elle n'a pas le soutien des députés, ma position a évolué : mieux vaut partir sur un no deal. " Ils sont nombreux sur cette ligne à Beaconsfield et dans le camp tory." J'ai voté "Remain", confie Geoffrey devant un supermarché local. Maintenant, pourtant, je pense que nous devrions partir, même sans accord. Je ne veux pas d'une autre consultation, nous nous sommes déjà prononcés. "Près de trois ans après le référendum, les Britanniques s'impatientent, et, comme le montrent les sondages, leurs positions se sont radicalisées. " Le parti tory est en passe de devenir celui du Brexit et une sorte d'Ukip 2.0 ", constate Tim Bale, professeur de sciences politiques à l'université Queen Mary de Londres et coordinateur d'une étude menée en janvier par le Conseil de la recherche économique et sociale (ESRC). " L'euroscepticisme ne cesse de monter depuis quatre ans, poursuit-il, attisé par des politiciens charismatiques, comme l'ancien ministre des Affaires étrangères, Boris Johnson, et le chef de file des députés les plus virulents envers Bruxelles, Jacob Rees-Mogg. Les médias lus par les conservateurs, tels le Daily Telegraph ou le Daily Mail, ont également joué un grand rôle. "John, 81 ans, tient justement un exemplaire du tabloïd sous le bras lorsqu'il passe la porte de son vendeur de journaux, à quelques mètres de la permanence locale de Dominic Grieve. " Je ne supporte plus notre député, fulmine cet ancien employé de la compagnie aérienne British Airways. On doit sortir de l'Europe. Nous n'en avons pas besoin. J'ai voté pour le Brexit et j'ai toujours voté tory. Beaucoup de gens de Beaconsfield sont déçus par le manque d'action qui a suivi le référendum. "De l'action, il y en a pourtant eu, au Parlement, depuis que Londres et Bruxelles se sont mis d'accord, à l'automne, sur un accord de retrait. Depuis le 15 janvier, Theresa May a essuyé à trois reprises un vote négatif à son sujet. Très contestée mais toujours en place, la Première ministre a aussi survécu à une motion de censure déposée par le Labour et, auparavant, à une fronde menée à l'intérieur de son propre parti, par Jacob Rees-Mogg et ses troupes.Envers et contre tout, cette fille de pasteur reste le leader par défaut d'un Parti conservateur sans alternative. Elle a voté " Remain ", mais sans s'impliquer pendant la campagne du référendum. Le manque de préparation des champions du " Leave ", surpris par la victoire de leur camp, l'a propulsée à la tête du parti et du pays, après la démission de David Cameron, dont elle était la ministre de l'Intérieur. Elle n'a cessé de donner des gages aux " brexiters " de son parti, en leur donnant une place de choix dans son gouvernement. " Le Brexit, c'est le Brexit ", a-t-elle prévenu. " Une absence d'accord est préférable à un mauvais accord ", a-t-elle clamé par la suite...Las ! Deux ans après le déclenchement de l'article 50, qui ouvre la possibilité à un Etat membre de quitter l'Union européenne, Theresa May s'est révélée incapable de réunir des soutiens en nombre suffisant à la Chambre des communes. A l'opposition attendue des travaillistes, des indépendantistes écossais et des libéraux-démocrates, s'est ajoutée, au sein de son propre camp, celle d'une poignée d'europhiles sur la ligne de Dominic Grieve et des dizaines d'europhobes menés par Boris Johnson et Jacob Rees-Mogg. Elle n'a pas réussi non plus à convaincre son allié nord-irlandais du DUP. Indispensables pour le maintien de la majorité à Westminster, ses dix députés unionistes, ultraconservateurs, rejettent un point de l'accord sur lequel les 27 refusent de transiger.Avec une détermination remarquable, Theresa May tente de maintenir coûte que coûte l'unité de ce parti pour lequel elle milite depuis l'adolescence. Mais sa récente main tendue au Labour constitue un terrible constat d'échec, tant son camp rejette le leader travailliste, Jeremy Corbyn, souvent décrit comme un dangereux marxiste. Certains tories n'ont pas hésité à déchirer leur carte de membre du parti et à le faire savoir sur Twitter, en apprenant ce revirement stratégique. La rupture est consommée, ou presque, entre les militants et leur Première ministre. Pas moins de 83 % des tories s'opposent à l'idée de nouvelles élections, selon l'étude du Conseil de la recherche économique et sociale. Et 82 % refusent un nouveau référendum. Or Theresa May veut éviter de rester dans l'histoire comme la Première ministre ayant mené son pays au no deal, qui provoquerait le retour d'une frontière physique au milieu de l'Irlande. Pas question, non plus, de quitter le pouvoir en laissant son parti en miettes...S'il ne s'est jamais pris de passion pour la construction européenne, le Parti conservateur, longtemps pragmatique, n'y a pas toujours été aussi hostile qu'aujourd'hui. En 1973, c'est le chef du gouvernement tory de l'époque, Edward Heath, qui a conduit les négociations d'adhésion à la Communauté économique européenne. La mise en place du marché intérieur, dans les années 1980, a été menée par un autre conservateur, lord Cockfield, avec le soutien de la Première ministre, Margaret Thatcher. A l'époque, le renforcement des liens commerciaux avec le continent apparaissait comme un gage de prospérité. " La crainte d'une perte de souveraineté est apparue plus tard, précise l'historienne Gillian Peele. Lorsque Bruxelles a défendu un agenda fédéraliste. "La question européenne n'a pas cessé, dès lors, d'empoisonner la vie des tories et de leurs leaders. En 1990, elle sert de prétexte à la chute de Margaret Thatcher. Sept ans plus tard, elle conduit à une déroute électorale son successeur, John Major, sans cesse harcelé par les " rebelles de Maastricht ", pourtant en faible nombre. Dans l'espoir de clore une bonne fois pour toutes le débat, David Cameron fait de la promesse d'un référendum l'un des piliers de la campagne de 2015, qui mènera à sa réélection." Sa confiance et son ego démesurés l'ont empêché d'anticiper un rejet de l'UE, rappelle Agnès Alexandre-Collier, professeur de civilisation britannique à l'université de Bourgogne, en résidence cette année à celle d'Oxford. D'autant plus que ce référendum est intervenu au pic des mesures d'austérité. " La querelle interne aux conservateurs a dégénéré en crise, la plus grande traversée par le pays depuis la Seconde Guerre mondiale. Le piège se refermera à son tour sur Theresa May. Son gouvernement a déjà connu 30 démissions, plus que Blair et Thatcher, chacun au pouvoir pendant plus d'une décennie. La bataille pour sa succession s'annonce féroce.Partisan du libre marché et de l'autorité, le mouvement conservateur a toujours été en tension entre ces deux aspirations contradictoires. " Son libéralisme se heurte de façon régulière, à travers l'histoire, à son nationalisme ", décrypte l'ancien député Paul Goodman, journaliste au site d'information Conservative Home. A rebours de ce qu'espérait David Cameron, le nationalisme a repris le dessus. Au point d'alimenter la conviction que les opportunités, en matière de libre-échange, ne peuvent se saisir qu'en quittant une UE jugée, contre l'évidence, repliée sur elle-même et protectionniste. " Ils pensent que nous sommes encore un empire, c'est pathétique ", fulmine Paul, un autre électeur conservateur de Beaconsfield, qui soutient, pour sa part, Dominic Grieve." Les divergences sur le Brexit forcent presque tous les adhérents à choisir leur camp dans cette guerre civile idéologique ", regrette le journaliste Iain Martin dans sa chronique hebdomadaire du Times. " Le parti va vers son éclatement ", conclut avec amertume ce partisan du Brexit. Paul Goodman, lui, juge cette issue " peu probable ". De fait, le scrutin uninominal à un tour dispense le parti d'atteindre la majorité : il suffit d'arriver en tête dans une circonscription pour en occuper le siège à la Chambre des communes.Les tories peuvent tirer leur épingle du jeu lors des prochaines élections, souligne Tim Bale, en profitant de l'impopularité record de Jeremy Corbyn. L'universitaire se montre pessimiste au-delà de cette échéance : " En devenant le parti du Brexit, ils risquent de se couper d'un électorat plus multiculturel, libéral et tolérant au fil du temps. " Un parti qui s'éloignerait du " one-nation " (" une nation unie ") prôné par son leader du xixe siècle le plus mémorable, Benjamin Disraeli, comte de Beaconsfield. Par Clément Daniez.