Quelle image prédomine d'Anne Sinclair? Celle de la journaliste star de TF1 dans les années 1980-1990 dont l'émission 7 sur 7 le dimanche soir atteignit un sommet de notoriété quand le président de la Commission européenne sur le départ, le socialiste Jacques Delors, y annonça renoncer à briguer la présidence de la France lors de l'élection de 1995? Ou celle de l'épouse solidaire, trop solidaire, du directeur du Fonds monétaire international, Dominique Strauss-Kahn, accusé d'agression sexuelle à New York en mai 2011 à quelques mois d'un autre rendez-vous électoral suprême auquel il s'apprêtait, lui, à participer avec une énorme ambition?
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Quelle image prédomine d'Anne Sinclair? Celle de la journaliste star de TF1 dans les années 1980-1990 dont l'émission 7 sur 7 le dimanche soir atteignit un sommet de notoriété quand le président de la Commission européenne sur le départ, le socialiste Jacques Delors, y annonça renoncer à briguer la présidence de la France lors de l'élection de 1995? Ou celle de l'épouse solidaire, trop solidaire, du directeur du Fonds monétaire international, Dominique Strauss-Kahn, accusé d'agression sexuelle à New York en mai 2011 à quelques mois d'un autre rendez-vous électoral suprême auquel il s'apprêtait, lui, à participer avec une énorme ambition? Les questions qu'elle pose alors que le mouvement #MeToo a mis en avant depuis l'affaire Weinstein, en 2017, la récurrence des violences faites aux femmes maintiennent la seconde image dans l'actualité. Dans la biographie qu'elle publie sous le titre Passé composé (1), Anne Sinclair ne consacre qu'un chapitre à "l'affaire". Mais, à son corps défendant, tout son livre est lu à la lumière de celle-ci. Ainsi, quand elle regrette de ne pas s'être rebellée contre des parents surprotecteurs par peur de les décevoir ou de les chagriner et d'avoir préféré à la révolte le confort d'une ouate protectrice et castratrice, on devine la propension à une certaine complaisance. Quand elle reconnaît que le féminisme n'a pas été son combat premier parce qu'elle n'a pas eu à se battre pour émerger et que, du coup, la solidarité avec les femmes parce qu'elles sont femmes ne s'est pas imposée tout de suite, on perçoit le privilège bourgeois qui isole. Anne Sinclair a fini par divorcer de celui qui, selon elle, était habité par une incroyable désinvolture, était indifférent au monde et aux gens, se pensait invulnérable et exerçait sur elle une forme d'emprise. Mais l'énigme continue de la tarauder: "Comment ai-je pu ne pas voir? J'ai longtemps majoré l'intelligence chez un individu, avant de m'apercevoir, avec les années, que le courage, l'humanité, la bienveillance lui sont autrement préférables", explique-elle hors du contexte de l'affaire DSK. Mais ne faut-il pas y voir une raison de son aveuglement? La journaliste qui dégageait et dégage toujours une solide assurance révèle une grande fragilité dans la vie, dévorée qu'elle est "de doutes, de culpabilités en tout genre jusqu'à l'immobilisme parfois ou la panique paralysante". Pourtant, la réputation de grande professionnelle de l'information perdure jusqu'à aujourd'hui, confortée par son travail plus récent de directrice éditoriale du HuffPost français. En un temps où le métier se déclinait peu au féminin, elle a imposé une expertise d'intervieweuse politique, qui a longtemps servi de modèle. Un succès dont elle minimise sa part dans Passé composé. Elle en attribue presque plus le mérite à de bonnes rencontres, au compagnonnage de son premier mari Ivan Levaï, à un travail d'équipe voire à sa bonne fortune. Et elle en relativise le génie de sa contribution personnelle. "J'ai [...] beaucoup travaillé, sans doute plus qu'il n'était nécessaire. Non par vertu, mais par anxiété. Ayant moins de facilité que d'autres, il me fallait trimer davantage pour arriver à une maîtrise des sujets." Le doute, toujours. Mais un doute émancipateur.(1)Passé composé, par Anne Sinclair, Grasset, 384 p.