Mais d'abord, que recouvre exactement le terme "nouveaux OGM" ou New Genetic Techniques (NGT) ? Contrairement aux OGM "traditionnels", qui modifient le patrimoine génétique d'un organisme en ajoutant un gène provenant d'un organisme étranger, les nouvelles méthodes (dites de mutagénèse) modifient le génome de manière ciblée par coupure, donc sans y ajouter d'ADN étranger. Parmi ces nouvelles méthodes figure notamment la technique CRISPR/Cas9, dont les inventeurs ont reçu le prix Nobel en 2020.

Si ces innovations génétiques présentent un intérêt scientifique indéniable, leur utilisation à des fins commerciales dans le domaine agricole ne devrait pas passer outre le principe de précaution, qui constitue la pierre angulaire de la politique environnementale européenne. Les plantes issues de ces technologies n'ont en effet rien de naturel et correspondent bien à la définition européenne des OGM. C'est dans ce sens d'ailleurs que la Cour de Justice de l'UE s'est prononcée en juillet 2018 : elle a en effet confirmé que ces nouvelles techniques de mutagenèse devaient respecter les mêmes obligations que les OGM "historiques", que ce soit en matière d'évaluation des risques, de contrôle, d'étiquetage ou de traçabilité.

En réaction à cette décision, l'industrie agrochimique s'est lancée dans un lobbying intense auprès des institutions européennes pour les convaincre d'exempter les nouveaux OGM des règles en vigueur. Son argument de vente principal ? L'utilisation de 'ciseaux génétiques' - présentée comme une technique remarquablement précise et efficace - serait sûre par définition, car elle permettrait un contrôle sans précédent des mutations génétiques.

Ce récit est, par exemple, au centre de la déclaration publiée en 2018 par l'Académie allemande des sciences Léopoldina, qui exhorte les législateurs européens à déréguler les nouvelles techniques d'édition du génome.

Une étude indépendante commandée par les Verts européens démontre cependant que la déclaration de la Léopoldina se base sur une lecture partielle des preuves scientifiques[1]. En outre, elle ne représente pas de manière juste les risques et les effets non intentionnels de ces techniques, qui peuvent surgir notamment à la suite de mutations involontaires.

La culture et la dissémination dans la nature de plantes génétiquement modifiées dont les effets ne peuvent être anticipés constitue pourtant bien une menace sur le plan sanitaire et environnemental. La prudence exige donc de ne pas affaiblir mais, au contraire, de réglementer rigoureusement ces jeux d'apprentis sorciers pratiqués dans le domaine agricole.

Mais la promesse d'une méthode précise, sûre et maîtrisée n'est pas le seul argument invoqué par le lobby agro-industriel et ses alliés pour convaincre les autorités européennes de déréglementer l'usage des techniques de découpage génétique. Celui-ci n'hésite pas également à remettre au goût du jour des affirmations éculées.

Présentés comme un atout pour le Green Deal, les nouveaux OGM contribueraient à un système alimentaire plus durable, en rendant les plantes plus résistantes au changement climatique, moins consommatrices d'eau ou encore plus robustes face aux parasites sans nécessité d'utiliser des pesticides.

Pourtant, déjà à l'époque des OGM de première et deuxième génération, l'industrie agroalimentaire tenait ce même type de déclarations. Elle promettait un contrôle efficace des mauvaises herbes et des ravageurs, une résistance aux maladies, une tolérance à la sécheresse, ou encore une augmentation de la valeur nutritive et de meilleurs rendements.

Mais les conclusions d'au moins 200 études scientifiques montrent que les OGM existants ont échoué à fournir les bénéfices escomptés. Elles documentent également les effets négatifs des OGM existants sur l'environnement et la santé humaine, tels que la forte diminution de la diversité des semences, la détérioration des écosystèmes ou l'utilisation accrue d'herbicides et de pesticides. N'oublions pas en effet que le 'business model' principal des Big Four de l'agrochimie (Bayer/Monsanto, Corteva, Syngenta & BASF) est la vente simultanée de semences OGM tolérantes aux herbicides... et des herbicides (comme le glyphosate) qui y correspondent.

Il est donc extrêmement inquiétant d'observer que ces affirmations trompeuses assenées par le lobby agro-industriel aient trouvé un écho favorable auprès de la Commission européenne. Dans l'étude publiée jeudi dernier, celle-ci reprend à son compte la nécessité d'adapter la législation actuelle sur les OGM aux technologies innovantes. Mais faut-il vraiment s'en étonner ? Selon l'ONG Friends of the Earth, 75% des acteurs consultés pour réaliser l'étude étaient issus de l'industrie agrochimique, contre 14% provenant d'ONG et seulement 2% issus de réseaux de recherche.

La Commission devrait donc très probablement se lancer dans l'élaboration d'un nouveau cadre légal favorable à ces nouvelles biotechnologies. Une dérégulation des nouveaux OGM risquerait pourtant de mettre inutilement en danger la santé publique et l'environnement. D'autant que ce ne sont pas les alternatives qui manquent : une série de rapports d'expertise de haut niveau appellent aujourd'hui à l'abandon rapide d'un modèle d'agriculture industrielle intensive à niveau élevé d'intrants en faveur de méthodes d'agriculture agro-écologique. Celles-ci produisent en effet de meilleurs résultats, comportent moins de risques, offrent de meilleures solutions pour préserver la biodiversité, et ne sont pas dépendantes de multinationales aux intérêts douteux.

Alors que les ministres européens de l'agriculture doivent se réunir ce mois-ci pour discuter de l'enjeu des techniques génomiques, nous appelons dès lors la Belgique à défendre le principe de précaution. Ce qui suppose de renforcer les règles en matière d'OGM et respecter l'arrêt de 2018 de la Cour de justice de l'UE. L'urgence climatique nous rappelle en effet qu'il est temps désormais d'apprendre à travailler avec, et non contre, la nature.

Philippe Lamberts, Co-président du Groupe des Verts/ALE au Parlement européen

Séverine de Laveleye, Députée fédérale Ecolo

[1] Étude ENSSER/CSS commanditée par le groupe des Verts/ALE au Parlement européen, disponible à l'adresse suivante : https://www.greens-efa.eu/en/article/document/genome-edited-plants-in-the-eu

Mais d'abord, que recouvre exactement le terme "nouveaux OGM" ou New Genetic Techniques (NGT) ? Contrairement aux OGM "traditionnels", qui modifient le patrimoine génétique d'un organisme en ajoutant un gène provenant d'un organisme étranger, les nouvelles méthodes (dites de mutagénèse) modifient le génome de manière ciblée par coupure, donc sans y ajouter d'ADN étranger. Parmi ces nouvelles méthodes figure notamment la technique CRISPR/Cas9, dont les inventeurs ont reçu le prix Nobel en 2020.Si ces innovations génétiques présentent un intérêt scientifique indéniable, leur utilisation à des fins commerciales dans le domaine agricole ne devrait pas passer outre le principe de précaution, qui constitue la pierre angulaire de la politique environnementale européenne. Les plantes issues de ces technologies n'ont en effet rien de naturel et correspondent bien à la définition européenne des OGM. C'est dans ce sens d'ailleurs que la Cour de Justice de l'UE s'est prononcée en juillet 2018 : elle a en effet confirmé que ces nouvelles techniques de mutagenèse devaient respecter les mêmes obligations que les OGM "historiques", que ce soit en matière d'évaluation des risques, de contrôle, d'étiquetage ou de traçabilité.En réaction à cette décision, l'industrie agrochimique s'est lancée dans un lobbying intense auprès des institutions européennes pour les convaincre d'exempter les nouveaux OGM des règles en vigueur. Son argument de vente principal ? L'utilisation de 'ciseaux génétiques' - présentée comme une technique remarquablement précise et efficace - serait sûre par définition, car elle permettrait un contrôle sans précédent des mutations génétiques.Ce récit est, par exemple, au centre de la déclaration publiée en 2018 par l'Académie allemande des sciences Léopoldina, qui exhorte les législateurs européens à déréguler les nouvelles techniques d'édition du génome.Une étude indépendante commandée par les Verts européens démontre cependant que la déclaration de la Léopoldina se base sur une lecture partielle des preuves scientifiques[1]. En outre, elle ne représente pas de manière juste les risques et les effets non intentionnels de ces techniques, qui peuvent surgir notamment à la suite de mutations involontaires.La culture et la dissémination dans la nature de plantes génétiquement modifiées dont les effets ne peuvent être anticipés constitue pourtant bien une menace sur le plan sanitaire et environnemental. La prudence exige donc de ne pas affaiblir mais, au contraire, de réglementer rigoureusement ces jeux d'apprentis sorciers pratiqués dans le domaine agricole. Mais la promesse d'une méthode précise, sûre et maîtrisée n'est pas le seul argument invoqué par le lobby agro-industriel et ses alliés pour convaincre les autorités européennes de déréglementer l'usage des techniques de découpage génétique. Celui-ci n'hésite pas également à remettre au goût du jour des affirmations éculées. Présentés comme un atout pour le Green Deal, les nouveaux OGM contribueraient à un système alimentaire plus durable, en rendant les plantes plus résistantes au changement climatique, moins consommatrices d'eau ou encore plus robustes face aux parasites sans nécessité d'utiliser des pesticides. Pourtant, déjà à l'époque des OGM de première et deuxième génération, l'industrie agroalimentaire tenait ce même type de déclarations. Elle promettait un contrôle efficace des mauvaises herbes et des ravageurs, une résistance aux maladies, une tolérance à la sécheresse, ou encore une augmentation de la valeur nutritive et de meilleurs rendements.Mais les conclusions d'au moins 200 études scientifiques montrent que les OGM existants ont échoué à fournir les bénéfices escomptés. Elles documentent également les effets négatifs des OGM existants sur l'environnement et la santé humaine, tels que la forte diminution de la diversité des semences, la détérioration des écosystèmes ou l'utilisation accrue d'herbicides et de pesticides. N'oublions pas en effet que le 'business model' principal des Big Four de l'agrochimie (Bayer/Monsanto, Corteva, Syngenta & BASF) est la vente simultanée de semences OGM tolérantes aux herbicides... et des herbicides (comme le glyphosate) qui y correspondent. Il est donc extrêmement inquiétant d'observer que ces affirmations trompeuses assenées par le lobby agro-industriel aient trouvé un écho favorable auprès de la Commission européenne. Dans l'étude publiée jeudi dernier, celle-ci reprend à son compte la nécessité d'adapter la législation actuelle sur les OGM aux technologies innovantes. Mais faut-il vraiment s'en étonner ? Selon l'ONG Friends of the Earth, 75% des acteurs consultés pour réaliser l'étude étaient issus de l'industrie agrochimique, contre 14% provenant d'ONG et seulement 2% issus de réseaux de recherche. La Commission devrait donc très probablement se lancer dans l'élaboration d'un nouveau cadre légal favorable à ces nouvelles biotechnologies. Une dérégulation des nouveaux OGM risquerait pourtant de mettre inutilement en danger la santé publique et l'environnement. D'autant que ce ne sont pas les alternatives qui manquent : une série de rapports d'expertise de haut niveau appellent aujourd'hui à l'abandon rapide d'un modèle d'agriculture industrielle intensive à niveau élevé d'intrants en faveur de méthodes d'agriculture agro-écologique. Celles-ci produisent en effet de meilleurs résultats, comportent moins de risques, offrent de meilleures solutions pour préserver la biodiversité, et ne sont pas dépendantes de multinationales aux intérêts douteux. Alors que les ministres européens de l'agriculture doivent se réunir ce mois-ci pour discuter de l'enjeu des techniques génomiques, nous appelons dès lors la Belgique à défendre le principe de précaution. Ce qui suppose de renforcer les règles en matière d'OGM et respecter l'arrêt de 2018 de la Cour de justice de l'UE. L'urgence climatique nous rappelle en effet qu'il est temps désormais d'apprendre à travailler avec, et non contre, la nature.Philippe Lamberts, Co-président du Groupe des Verts/ALE au Parlement européenSéverine de Laveleye, Députée fédérale Ecolo[1] Étude ENSSER/CSS commanditée par le groupe des Verts/ALE au Parlement européen, disponible à l'adresse suivante : https://www.greens-efa.eu/en/article/document/genome-edited-plants-in-the-eu