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Dans une boucle de la rivière caillouteuse, avec la lenteur prudente qui les caractérise, des vaches vont chercher un peu de fraîcheur. Leurs congénères sont éparpillées en taches rousses sur la prairie, un train passe dans la colline. On freine... Le spectacle est hypnotique. Il y a de moins en moins de vaches dans les prés et, pourtant, nous fantasmons cet animal aux attributs divins. Le contraste avec leurs conditions de vie n'en est que plus choquant. En diffusant, en juin dernier, sa vidéo sur les " vaches à hublots ", l'association française contre la maltraitance animale L214 a frappé un grand coup. On y voit des bestiaux dont la panse a été ouverte (" fistulée ") pour y placer une canule fermée par un bouchon amovible. Celle-ci donne accès au rumen, l'un des quatre estomacs de la vache, où l'on teste de nouveaux aliments. Ces images ont été tournées entre février et mai 2019 dans une station expérimentale du groupe agro-industriel Avril, à Saint-Symphorien (près du Mans). L214 a déposé plainte pour " expérimentations illégales et sévices graves sur les animaux ". En matière de souffrance animale, ce n'est pas ce qui se fait de pire. Dans les élevages industriels et les abattoirs, la vache n'a jamais autant mérité son appellation d'" animal de production ", par opposition aux animaux de loisir ou de compagnie, choyés au-delà du possible. Il suffit de se projeter dans la ferme aux 20 000 vaches du Qatar ou dans les mégaexploitations étasuniennes. C'est le summum de la réification du vivant, très loin de la vache à la rivière qui a inspiré tant de - mauvaises ? - peintures occidentales. Quand on ajoute à cette vision dantesque de l'exploitation de l'animal par l'homme le fait que, d'après le rapport " Tackling Climate Change through Livestock " (2013) de l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (Fao), les bovidés sont responsables de 8,8 % des gaz à effet de serre (GES), on se dit que les carottes sont cuites, qu'il faut renoncer à ce business affolant. Après les images-choc, le rouleau compresseur des chiffres. Selon les accords de Paris, pour limiter la hausse de la température à 1,5 degré, il faudrait diminuer les cheptels de 40 % d'ici à 2050, ce qui entraînera une diminution de leurs besoins en cultures fourragères industrielles (colza, maïs) et en tourteaux de soja, libérera du terrain pour la reforestation et, donc, le stockage du carbone (CO2). Dans un rapport de 2016, Greenpeace attribuait à l'élevage bovin et à la culture du fourrage 63 % de la destruction de la forêt amazonienne. " Greenpeace oublie de préciser que le but premier de la déforestation de l'Amazonie est l'exploitation du bois, recadre Frédéric Rollin (Faculté de médecine vétérinaire de l'ULiège). A l'échelle de la planète, les bovins représentent moins de la moitié des ruminants : 1,6 milliard pour un peu plus d'un milliard de moutons et un peu moins d'un milliard de chèvres. Tous ces ruminants produisent des gaz du rumen, constitués pour deux tiers de dioxide de carbone et pour un tiers de méthane, un gaz ayant un pouvoir réchauffant global trente fois supérieur à celui du CO2. En outre, lorsque les publications anglo-saxonnes attribuent des "équivalents CO2", elles considèrent l'impact carbone du livestock dans son ensemble, terme qui englobe tous les animaux de production, porcs et volailles compris. Or, les ruminants ne sont responsables que de 60 à 65 % des émissions du livestock, traduit en français sous le vocable "bétail", qui est généralement compris chez nous comme représentant uniquement les ruminants. " Le tableau apocalyptique dépeint par les ONG environnementales mérite d'être nuancé. " Selon l'Agence wallonne de l'air et du climat, le secteur agricole représente environ 14 % des émissions de GES de la Wallonie en 2017, dont 7 % pour l'élevage, indique Andrea Rossi, conseiller au service d'études de la Fédération wallonne de l'agriculture ( voir le graphique page suivante). Une majorité de ces 7 % proviennent des bovins, le reste est dû à l'élevage des porcs, des volailles, etc. " L'élevage bovin est donc responsable de moins de 6 % des émissions de GES en Région wallonne. En outre, il est " lié à l'herbe ". Or, les prairies, qui représentent 47 % (338 521 hectares) de la superficie agricole utile wallonne, sont de véritables puits de carbone. " Des chercheurs de l'université Gembloux Agro-Bio Tech ont montré qu'une prairie représentative de la majorité des prairies wallonnes et qui est pâturée par des bovins peut absorber l'équivalent d'environ 70 % de leurs émanations gazeuses, ce qui fait tomber à seulement quelques pourcents leur part réelle dans les émissions wallonnes de GES ", conclut Andrea Rossi. Selon l'association L214, le stockage du CO2 dépend des conditions climatiques, de la composition du sol, de l'ancienneté des prairies, de l'intensité du pâturage, etc. Elles peuvent capter moins, autant ou plus que les forêts, compensant en partie les émissions dues à la fermentation entérique et aux déjections des animaux. " Dès lors, pour préserver ce précieux recyclage naturel du CO2 par l'herbe, il est impératif de laisser brouter les vaches, insiste le professeur Rollin. Leur association enrichit le sol en humus, ''terre'' en latin, de la même racine qu'homo, homme, être humain. " Dans leurs pré-estomacs se sont acclimatés une multitude de bactéries, levures et protozoaires venus du sol. " A chaque fois qu'elles éructent, c'est-à-dire 20 à 60 fois par heure, un aérosol de micro-organismes du jus de rumen vient réensemencer tout leur parcours. Ces bêtes sont de véritables moulins sur pattes, insiste-t-il. Elles produisent jusqu'à 200 litres de salive par jour, tout en ruminant plus de la moitié de la journée, un travail de titan, afin de faciliter la tâche de la flore de leur rumen qui fermente les aliments qu'elles ingèrent. Leurs déjections nourrissent en retour les sols et les plantes qui y poussent, même si les stocks de fumiers, lisiers et composts peuvent dégager aussi des gaz à effet de serre dans l'attente d'être épandus comme engrais organiques. " Membre historique de la commission " environnement " des Unions professionnelles agricoles (UPA) et de la Fédération wallonne de l'agriculture (FWA), éleveur de vaches laitières à Bilstain (Limbourg, en province de Liège), Gustave Wuidart se souvient d'une époque où l'élevage ne s'opposait pas à la nature. " Quand j'étais adolescent, en tant qu'aidant dans la ferme de mes parents, dans les années 1960, l'hiver, j'étais chargé d'épandre les tas de fumier dans les prés. J'aimais ce travail ! " Tout un petit peuple ailé ou carnassier se délectait de vermines, de graines mal digérées ou de déchets ménagers comme les intestins d'une poule ou d'un lapin. Le long des prairies, le ru de Bilstain regorgeait de poissons. Cinquante ans plus tard, la faune piscicole a quasi disparu. " De doctes intellectuels, avec des diplômes longs comme le bras, sont venus nous parler de la problématique des nitrates d'origine organique agricole, enchaîne l'agriculteur. La politique s'en est mêlée et, par des directives, l'Europe a interdit les épandages hivernaux. Or, en hiver, il fait plus froid ; les jours sont plus courts, si on épand à cette époque, nous avons moins d'émanations et donc plus d'éléments nutritifs pour les micro-organismes recycleurs et, cerise sur le gâteau, bien moins de nuisances olfactives. " Le prix du concours " Qu'elle est belle ma prairie ! " sera décerné en ouverture de la foire de Libramont, qui a lieu du 26 au 29 juillet. Lancé par Natagora, Natagriwal et la Fugea (Fédération unie de groupements d'éleveurs et d'agriculteurs), il tente de redonner du courage aux fermiers qui s'engagent dans de nouvelles pratiques. Le profil des nominés est une ode à la nature. Passionné de papillons et de serpents, l'un gère une réserve naturelle à Lierneux, tout en entretenant un petit cheptel. A Stoumont, deux frères élèvent des vaches Salers et des moutons roux ardennais en autonomie fourragère. A Bullange, un autre cajole des bufflonnes dont il transforme 100 % de la production en viande ou en fromage, grâce aux 17 hectares de réserve naturelle que lui a confiés Natagora. En sélectionnant son troupeau et en arrêtant de le nourrir au maïs, un éleveur de Beloeil est arrivé à supprimer tout traitement antiparasitaire. A Léglise, deux frères et une soeur exhibent des vaches Galloway et des poneys Highland dans leur ferme pédagogique. Chaque province a ses champions. Suffisant pour inverser la vapeur ? Selon Statbel, le nombre d'exploitations " bio " a augmenté de 7,2 % en Wallonie et de 9,8 % en Flandre par rapport à 2017. Les surfaces dédiées aux productions bio se sont étendues dans les deux régions (+ 7,4 % en Flandre et + 6,6 % en Wallonie), mais le nombre de bovins bio a légèrement diminué en 2018, alors que le cheptel laitier bio progressait de 7,1 % en Wallonie et de 6,6 % en Flandre. " En viande bio, l'offre a toujours été plus importante que la demande, même quand le cheptel était en progression, commente Marie-Laurence Semaille, du service d'étude de la FWA. Une partie du bétail est commercialisée dans le circuit classique, sans appellation bio, Il n'y a pas de filière bovine intégrée comme pour le lait bio, où la production est collectée, transformée et valorisée. " L'avez-vous remarqué ? En Wallonie, où l'agriculture familiale est souvent brandie en étendard, on voit de moins en moins de vaches dans les prés. Le rapport sur L'Evolution de l'économie agricole et horticole de la Wallonie-2019 (SPW Wallonie) nous apprend qu'entre 1990 et 2017, le cheptel wallon est passé de 1 532 000 à 1 107 000 têtes de bétail. Le nombre de détenteurs de bovins a fortement diminué (23 000 en 1990, 8 870 en 2017). Le cheptel moyen en Wallonie est actuellement de 133 têtes de bétail contre 66 en 1990. " Il ne faudrait pas croire qu'un agriculteur wallon s'occupe de 5 000 vaches comme au Brésil ! " insiste Andrea Rossi. D'après la FWA, si l'on ne considère que les exploitations avec un seul troupeau, sur 533 exploitations, quatre ont plus de 300 vaches et 17 exploitations ont plus de 200 vaches. Du point de vue économique, la situation des éleveurs de " vaches allaitantes " (viande) est toujours aussi catastrophique. En 2017, le revenu brut des éleveurs de " viandeuses ", aides directes comprises, oscillait entre 27 700 euros et 10 947 euros par an. En cause : le faible prix de la viande et l'imprévisibilité des marchés. L'année 2018 a encore été pire. Autre source de difficulté : le foncier est devenu impayable, avec des prix à la location qui surpassent ce que peuvent rapporter des spéculations sous-payées comme la viande et le lait. C'est ainsi que de nombreuses prairies sont reconverties en champs cultivés (maïs, céréales...) ou occupées par des chevaux, beaucoup plus rémunérateurs. " Dans les zones ayant une densité de population plus importante, comme le Brabant wallon, épingle Frédéric Rollin, les chevaux occupent de plus en plus les prairies autrefois pâturées par les vaches. Il y a 500 000 chevaux pucés en Belgique, auxquels il faut probablement ajouter 300 000 à 600 000 chevaux non déclarés. Les 2,4 millions de bovins belges sont concurrencés par près d'un million d'équidés. Or, les chevaux sont de très mauvais ''pâtureurs'', ils broutent plus bas que les vaches, font leurs crottins toujours aux mêmes endroits, refusent d'y manger... " Et, donc, le nombre de vaches en stabulation libre ne cesse d'augmenter. " Avec 50 vaches, on peut avoir suffisamment de prairies autour de sa ferme, poursuit Frédéric Rollin. Avec 200 ou 300 bêtes laitières, tenir des vaches à l'extérieur devient difficile. Grosso modo, j'estime que, toutes catégories confondues, entre 60 et 70 % des bovins en Wallonie sont élevés en prairie et le solde à l'étable. A l'échelle de la Belgique, on doit, selon moi, se rapprocher d'une proportion de 50-50. Maintenant, cela dépend aussi de la saison. Quasiment tous les bovins passent l'hiver à l'étable. " La tendance est confirmée par Philippe Baret, doyen de la faculté de bio-ingénieurs de l'UCLouvain. Ce dernier précise toutefois qu'il n'y a pas d'élevage hors-sol en Wallonie et que les vaches sont traitées de façon " correcte " dans les grandes exploitations, même si on les empêche de brûler leur précieuse graisse à courir dans les prés et à brouter l'herbe. La relation à l'animal en pâtit nécessairement. " En salle de traite, le fermier vient placer l'appareil sur les pis, il a encore un contact avec l'animal, explique Henri Lecloux, ancien vacher dans une ferme coopérative du Pays de Herve et porte-parole auprès de la Commission européenne de La Via Campesina, un mouvement paysan international. Quand des robots effectuent la manoeuvre, le contrôle se fait à distance, derrière des écrans. Par ailleurs, un podomètre mesure le nombre de pas que fait chaque vache et permet de repérer quand elle est en chaleur. Ces choix entraînent une déconnexion de la vache à la nature, de l'homme à l'animal et, finalement, de l'homme à la vie. " Ce modèle " industriel " s'inscrit dans le grand récit d'après-guerre : produire plus pour nourrir la population à sa faim. L'Europe a toutefois franchi une étape supplémentaire en faisant de la viande et du lait des produits d'exportation presque comme les autres. " Le virage qu'a pris la politique agricole commune en 1992 consacrait la fin de la préférence communautaire, c'est-à-dire d'abord acheter et vendre aux membres de l'Union européenne, déplore Henri Lecloux. Il s'agissait de mettre les produits agricoles au diapason du marché mondial, selon l'accord OMC (Organisation mondiale du commerce) de 1995, en soumettant les biens agricoles aux mêmes règles que toutes les autres marchandises. " L'accord de libre-échange avec le Mercosur (Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay), qui allège les droits de douane sur 100 000 tonnes de viande bovine sud-américaine par an, est le dernier avatar de ce dérèglement de l'agriculture. " Les standards de production européens et a fortiori wallons sont d'une sévérité extrême sur le plan environnemental, social, autant qu'en matière de bien-être animal. C'est très loin d'être le cas des productions sud-américaines qui devraient rejoindre notre territoire, si les accords sont confirmés en l'état ", fulmine la Fédération wallonne de l'agriculture. Et ce n'est pas tout. L'augmentation, puis l'abandon des quotas laitiers, ont provoqué les crises de 2009, 2012 et 2016. " Les fermiers ont réagi en renforçant le modèle le plus efficace, c'est-à-dire celui qui conduit à produire plus à moindre coût pour compenser des marges faibles, observe Philippe Baret (UCLouvain). Une autre partie a opté pour le bio, le circuit court, avec des marges plus élevées. Entre ces deux modèles, les exploitations moyennes s'en tirent moins bien. Je connais, dans les cantons de l'Est, un propriétaire de 39 vaches laitières bio qui gagne autant qu'un fermier conventionnel avec ses 200 vaches. " Pour ne rien arranger, la consommation de viande a chuté à la suite de divers scandales alimentaires, au point que l'Académie royale de médecine de Belgique a dû rappeler que l'alimentation végane, sans produits d'origine animale, était fortement déconseillée pour les enfants, les adolescents et les femmes enceintes ou allaitantes. Au début des années 2000, la maladie de la " vache folle " (encéphalopathie spongiforme bovine), les scandales Veviba de 2016 (viande avariée vendue au Kosovo) et 2018 (truquage de l'étiquetage de viande congelée) avaient sévèrement impacté la filière. " Le rejet de la viande concerne surtout la viande bovine, relève le professeur Baret, alors que les campagnes en faveur de la consommation de poulets de qualité semblent avoir porté leurs fruits. Aujourd'hui, les gens acceptent de payer plus pour un bon poulet. Pourquoi pas pour de la viande rouge ? " Dans son cinquième rapport (2015), le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) avance qu'en se conformant aux recommandations de la Harvard Medical School, c'est-à-dire, en limitant la consommation moyenne de viande de ruminants à 10 grammes par jour et la consommation des autres viandes, du poisson et des oeufs à 80 grammes par jour, on parviendrait à réduire de 36 % les émissions de GES d'origine agricole et de plus de 8,5 % les émissions totales. En février dernier, Philippe Baret (UCLouvain) s'est attiré les foudres des ministres fédéral et wallon de l'Agriculture, ainsi que de la FWA, en dévoilant les résultats d'une étude commandée par Greenpeace Belgium sur l'élevage et l'environnement. " Il est possible, résume-t-il pour Le Vif/L'Express, d'assurer, d'ici à 2050, l'autonomie alimentaire de tous les Belges et de faire baisser l'empreinte carbone de l'élevage, toutes bêtes confondues, à condition de diminuer notre consommation de viande de 87 à 27 grammes par jour et d'élever les bêtes exclusivement en prairie. " Seule la Fédération unie de groupements d'éleveurs et d'agriculteurs (Fugea), syndicat agricole minoritaire, a salué cette opportunité pour la Wallonie. " C'est la formule qui préserve le mieux le climat, la santé des consommateurs, le bien-être animal, la biodiversité, la protection des sols, les paysages, le tourisme... ", enchaîne le louvaniste. Le sujet reste brûlant. Pendant la campagne électorale, une vidéo du MR a accusé Ecolo de vouloir taxer la viande, de mettre en danger le gagne-pain des éleveurs et le choix des consommateurs. Scandale ! Faux pour les uns, à moitié vrai pour les autres. En Wallonie, on ne badine pas avec les bovins. Au XIIIe siècle, la guerre de la vache de Ciney (une dispute féodale entre Namur et Liège) a tout de même provoqué la mort de 15 000 à 20 000 personnes. Le bilan humain de la faillite du secteur se compte en suicides.