Vous affirmez que la nature est plus forte que nous, toujours. Le Sras-CoV-2 serait-il alors un mécanisme de défense du vivant, une oeuvre de rééquilibrage ?
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Vous affirmez que la nature est plus forte que nous, toujours. Le Sras-CoV-2 serait-il alors un mécanisme de défense du vivant, une oeuvre de rééquilibrage ?C'est un peu une provocation, une formule, dans la mesure où j'ai titré le livre La Revanche de la nature (1). Mais je ne défends pas une vision aristotélicienne, je ne considère pas la nature comme une entité pensante, réfléchie ; un cerveau ou un Dieu. En revanche, elle est un écosystème global, mû par des mécanismes naturels, des phénomènes biologiques. Elle possède des leviers de régulation, qui ont des effets boomerang - une pandémie, le changement climatique. Elle nous montre les limites de ce qu'elle peut endurer de notre part. En écrivant ce journal, je veux en tout cas montrer que ce qui nous est arrivé n'est pas dû au hasard. Vous présentez ce nouveau coronavirus comme une " sommation " aux humains : " Ecoutez la crise écologique qui nous gangrène ", avant qu'il ne soit trop tard. Ne naviguez-vous pas dans une théorie apocalyptique ?Non, pas du tout. Je développe une vision holistique. J'avance d'ailleurs une réponse holistique en souhaitant accorder des droits à toutes les entités non humaines terrestres. Nous choyons nos animaux domestiques, nous considérons qu'ils doivent être protégés, non violentés. Et puis, il y a par exemple le cochon, doté des mêmes caractéristiques de sensibilité et d'intelligence, des mêmes capacités de plaisir et de joie, qui demeure hors du bénéfice de ces droits. Je propose d'établir un rapport équilibré avec les éléments vivants, dans lequel l'humain serait le tuteur, le gardien. De cette façon, il me semble que l'humanité affirmerait sa sagesse. Je trouve cette idée intéressante. Elle n'est pas apocalyptique. C'est même l'inverse. Pour vous, la crise que nous avons vécue se révèle écologique ? Dès le départ, on a évidemment beaucoup parlé de crise sanitaire et de la crise économique majeure qui allait suivre - et qui a déjà commencé. Au début, la crise écologique a été évoquée, quand il s'agissait d'analyser les origines de la pandémie. Ensuite, on l'a laissée de côté, balayée. Mais les crises sanitaire et économique ne sont pas les causes, elles ne sont là que des conséquences. Sa cause, c'est l'agression que nous menons contre le vivant. Il s'agit avant tout d'une crise écologique et ne prétendons pas être surpris. Les mécanismes qui ont permis à cette épidémie de se développer sont connus : on détruit la biodiversité, on déforeste, on démolit les habitats des animaux sauvages, on urbanise, on confine les animaux dans des fermes d'élevage, etc., et ce faisant, on favorise les bombes épidémiques. Vous affirmez que c'est aussi une " crise des limites ". C'est une crise des limites ! On se croit tout-puissant, devenus des dieux, et on n'imagine aucune limite à notre pouvoir. A présent, on nous promet même le trans- humanisme, la fin de la mort. Au fond, l'impuissance finale de l'homme vient de se mesurer, à petite échelle, dans des hôpitaux qui ont peiné à faire face aux conséquences du virus. Les limites, ce sont aussi celles auxquelles se confronte le capitalisme moderne, qui exploite au maximum les ressources de ce monde. Comme l'a dit, il y a déjà cinquante ans, le philosophe Günther Anders, nos capacités de production excèdent désormais nos capacités d'imagination. Les progrès techniques nous dépassent et nous ne maîtrisons plus rien. Nous voici donc impuissants face à cette toute-puissance. Ce virus, s'il n'était meurtrier, vous serait sympathique. Ce sont les premières lignes de La Revanche de la nature. Je ne me réjouis pas qu'il ait tué des centaines de milliers de personnes, mais je lui trouve cependant des vertus. Cette entité biologique a paralysé la terre entière et nous a amenés à nous interroger. En étant confiné, chacun a pu atteindre une espèce de vérité. Grâce au temps et à la réflexion trouvés, nous avons pu prendre conscience de la pauvreté de notre quotidien. La majorité des individus est accaparée par son boulot - quand on a la chance d'en avoir un et, bien souvent, un qu'on n'a pas choisi. On voit bien qu'on est de moins en moins en capacité d'imaginer, de faire des choses, de nous émanciper sur le plan humain. Tout est fait pour nous empêcher de réfléchir, pour nous anesthésier, et ça passe également par le fait de nous obliger à consommer, à nous faire acheter des objets qui nous consolent et qui nous font oublier la société du mensonge et de l'aveuglement. Violences policières, racisme, sexisme, écologie... Pourquoi liez-vous toutes les crises ?Elles sont absolument liées, parce que la question centrale, c'est le rapport à l'autre et à la position que chacun choisit d'observer dans la société. Si c'est une société du chacun pour soi, des uns contre les autres, si chaque individu se considère prioritaire sur les autres, alors on aboutit à ces com- portements. On peut alors tout justifier : le racisme, le sexisme, la violence, la des- truction à l'égard des autres, des espèces. La seule voie est de donner un sens à l'humanité, d'être utile à l'humanité et aux autres. On a tous vu dans cette crise qu'un trader ou un publicitaire n'étaient utiles qu'à eux-mêmes, à leur boîte. Nietzsche a dit : " Vivre de telle sorte qu'il te faille désirer revivre, c'est là ton devoir. " La probabilité pour un individu d'être sur cette planète équivaut à zéro. Nous sommes donc chanceux d'être ici mais aussi responsables. Imaginons qu'à partir de ce postulat, nous ne gâchions plus cette chance dans l'égoïsme, l'absence d'ambition, mais que nous essayions de faire de nos vies des expériences marquantes et positives, que l'on voudrait revivre exactement à l'heure de disparaître. Vous dites que le cynisme du gouvernement français n'a pas de limite. Quel regard portez-vous sur sa gestion de la crise ?Si on fait le bilan aujourd'hui, la gestion a été chaotique. Le gouvernement aura pataugé jusqu'à la fin du confinement. Certains politiques ont enchaîné les contre-vérités, les erreurs. On évoque aujourd'hui des " manques ", des " ratés ". Dire que personne ne pouvait prévoir, c'est faux ! Nous savions que nous étions en train de créer les conditions d'une pandémie. Les scientifiques ont alerté et des protocoles épidémiques existaient. L'Etat a une mission dont chacun reconnaît qu'elle est supérieure à toutes, parce qu'elle est fondatrice : protéger. Et il a failli. Si notre démocratie fonctionnait correctement, la crise aurait dû balayer ces politiques, ces hauts fonctionnaires, ces communicants qui ont commis de lourdes fautes. Hélas, on voit que cela n'a aucune conséquence. Ils sont encore là et ceux-là nous empêchent d'espérer, bloquent la possibilité d'un nouveau modèle. Car, j'en suis convaincu, il y a vrai décalage qui se creuse entre ceux qui nous gouvernent et la prise de conscience des citoyens qui, eux, sont prêts et savent qu'il faut changer de modèle économique. Inventer un nouveau modèle passe, dites-vous, par la capacité à " déconfiner notre imaginaire ". Il y a une urgence absolue à changer d'imaginaire. C'est l'une des ambitions de ce livre, celle d'alimenter le débat alors que les politiques nous ont rapidement entraînés vers une voie contraire à celle que la sagesse nous indique. La formule m'est inspirée de Cornelius Castoriadis, l'économiste, philosophe et psychanalyste grec, qui met en avant la puissance créatrice de l'imaginaire collectif. Depuis deux siècles, nous sommes prisonniers d'une vision globale, une vision politique notamment, qui nous fait croire que nos vies doivent être tournées vers un seul but : produire pour consommer. Il nous faut créer un nouvel imaginaire, qui mettrait l'humain au centre et, autour, d'autres piliers que l'économie. L'économie serait remise à sa place comme un simple moyen au service du bonheur collectif et individuel. Pendant le confinement, nous avons vu les prémices de cet imaginaire possible : moins de travail, moins de consommation, moins de production, une nature soulagée... Ceux qui prétendent qu'il n'y a que le capitalisme comme organisation sociale possible sont donc des gens qui, simplement, manquent d'imagination. Ou des utopistes qui continuent à imaginer qu'ils peuvent maintenir un système capitaliste sauvage. Vous reprenez, dans La Revanche de la nature, un condensé de propositions politiques présentées dans votre ouvrage Utopia 21, publié en 2017 : réduction du temps de travail, revenu universel, un monde sans nucléaire, sans viande, plus de démocratie... Ces propositions pourraient-elles rétablir la démocratie que vous dites " abîmée " ?Je n'ai pas réécrit Utopia XXI, mais je brosse quelques idées, en effet. Pour répondre à votre question, il existe des leviers, en tout cas. Comme encourager le référendum, la consultation populaire, instaurer le non-cumul des mandats, modifier le financement des formations politiques, qui favorise les vieux partis et qui est basé sur le résultat des élections. Mais encore faut-il pouvoir présenter une liste, ce qui nécessite beaucoup de moyens financiers et ce qui me fait m'interroger aussi sur notre démocratie. J'adhère à l'idée de Julia Cagé, une économiste française qui propose que 1 % de notre impôt soit dédié au mouvement politique, au parti politique que vous choisissez. Vous avez fondé votre parti d'écologie radicale, Révolution écologique pour le vivant, comment se porte-t-il ?Faute de budget, le REV n'a pas pu se présenter aux élections européennes. Le prochain objectif sera les législatives de 2022, avec, entre-temps, les régionales. Mais, moi, non, je n'ai pas d'ambition à titre personnel. Finalement, le Sras-CoV-2 serait-il un négociateur plus convaincant que tous les émissaires des dernières conférences sur le climat ? Etes-vous optimiste ?Je ne crois pas que ce virus modifiera en quoi que ce soit notre dérive mortifère. Parce qu'on s'en sort, parce qu'il n'y a pas eu assez de sang, de morts, de nihilisme.