Avec les algues, qui dégagent lorsqu'elles sèchent une odeur nauséabonde issue des émanations de sulfure d'hydrogène et d'ammoniac, "les maux de têtes sont terribles" : "On vomit. Je suis devenue asthmatique. On a beau fermer les portes, vaporiser de l'huile essentielle, rien n'y fait", explique Jocelyne Traventhal-Hatchi, 59 ans, membre du collectif antisargasses de Petit-Bourg.

Elle raconte les nuits avec des masques sur la figure pour essayer d'échapper à l'odeur, l'électroménager qu'on remplace trois fois par an parce que les émanations de gaz toxiques l'ont détérioré, mais que les assurances ne remboursent pas car le statut de catastrophe naturelle n'est pas reconnu, les bijoux qui s'oxydent, la peinture des murs et les robinets qui noircissent. "Faut-il quitter les lieux ?", s'interroge-t-elle.

Ironie de l'histoire, alors qu'une conférence internationale sur le sujet s'ouvre à Pointe-à-Pitre mercredi, la mer n'apporte actuellement pas la moindre algue brune sur les rivages.

"Vous verriez ma plage, en ce moment, elle est si belle", soupire Marlène Miraculeux-Bourgeois, maire de Capesterre-de-Marie-Galante, l'une des communes guadeloupéennes les plus touchées.

Sa plage ? L'Anse Feuillère, paradisiaque. Mais qui se couvre régulièrement d'algues nauséabondes. "Rien qu'en 2019, on a ramassé 37.098 tonnes de sargasses", explique la maire. Pourtant, c'est une petite année pour les sargasses.

"Dans les périodes de gros échouements, la ville est comme pestiférée", raconte-t-elle. Les habitants partent, les restaurants et hôtels ont fermé, parfois mis la clé sous la porte. Et le bourg est inanimé.

Touristes inquiets

Depuis la premier échouage en 2011, la Guadeloupe a compris : la crise sera permanente. "Ce qui s'échoue en Caraïbe, c'est 2% des réserves dans l'Atlantique", assure Ferdy Louisy, maire de Goyave. Dans sa commune, en 2018, il a dû fermer des écoles, le temps d'enlever l'amoncellement d'algues en putréfaction qui rendaient les enfants malades.

Pour les élus, gérer la crise c'est aussi intégrer le risque sanitaire. "Nous avons conçu un plan d'éloignement des populations. Sauf que cela concerne plusieurs milliers de personnes à déplacer dans des zones habitables sur une durée plus longue qu'en cas de cyclone", explique l'élu. Mais les risques sont minimes si on enlève les algues en moins de 48 heures.

Reste aussi la question des équipes en charge de l'enlèvement et de l'épandage : peu d'agents municipaux sont formés pour manipuler les engins. "Ce sont toujours les mêmes qui s'y collent et la pénibilité est forte", rappelle William Germain, chef de l'équipe technique de Goyave. Surtout qu'il faut tenter de ramasser les algues sans prélever de sable sous peine de modifier le trait de côte, déjà érodé par la montée des eaux.

"On a vue sur le lagon, sauf que ramasser ici ne peut se faire qu'à la main", témoigne Stéphane Lapierre, patron d'un restaurant à Saint-François. Sur la marina, désormais équipée d'un barrage déviant, certains gérants préfèrent taire le sujet, qui nuit aux affaires.

Quant aux pêcheurs, quand ils peuvent sortir, ils ramènent des tonnes d'algues, des bébés tortues morts dans les filets et moins de poissons. Sans compter les hélices, moteurs et coques des bateaux endommagés par les algues.

Chaque semaine, la mission Sargasse qui rassemble tout le monde depuis 2018 "réfléchit aux solutions", explique Jean-Michel Jumez, un représentant de l'État en charge de son pilotage. Ramassage des algues en moins de 48 heures, barrages déviants tenant compte des courants, système d'aspiration de gros volumes...

"Des solutions de court terme. L'issue c'est la valorisation", rappelle M. Jumez. Des recherches sont en cours, des idées émergent, mais pour l'heure, aux Antilles, les sargasses restent un fléau, pas une ressource.