Courant juillet. Yves Leterme a installé son écran d'ordinateur, pour la rencontre virtuelle, sur la terrasse de sa maison, entre Cannes et Antibes. Chemise claire. Et un air de Charlton Heston, période Planète des singes, sans la barbe. Vacances? "Je travaille le matin, je regarde le Tour l'après-midi. C'est un peu mixte." En famille? "Je vais chercher ma femme à la gare de Cannes samedi. Les enfants, c'est compliqué: l'une vient d'avoir un bébé et l'autre, président du club de Courtrai, en Division 1, est en pleine saison des transferts. Cet été, nous serons deux." Et ce n'est pas un souci: "Je suis allé au Portugal, la semaine dernière, pour la Commission européenne. La semaine précédente, c'était Budapest, pour conclure les travaux avec l'UEFA. J'ai des voyages prévus, en Chine et en Corée notamment. Ma femme me disait "ça va recommencer, tu reprends le rythme habituel", mais j'ai appris à apprécier les semaines sans bouger. C'est un confort. Les réunions en ligne y contribuent. C'est un gain de productivité, qui manquait à l'économie occidentale."
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Courant juillet. Yves Leterme a installé son écran d'ordinateur, pour la rencontre virtuelle, sur la terrasse de sa maison, entre Cannes et Antibes. Chemise claire. Et un air de Charlton Heston, période Planète des singes, sans la barbe. Vacances? "Je travaille le matin, je regarde le Tour l'après-midi. C'est un peu mixte." En famille? "Je vais chercher ma femme à la gare de Cannes samedi. Les enfants, c'est compliqué: l'une vient d'avoir un bébé et l'autre, président du club de Courtrai, en Division 1, est en pleine saison des transferts. Cet été, nous serons deux." Et ce n'est pas un souci: "Je suis allé au Portugal, la semaine dernière, pour la Commission européenne. La semaine précédente, c'était Budapest, pour conclure les travaux avec l'UEFA. J'ai des voyages prévus, en Chine et en Corée notamment. Ma femme me disait "ça va recommencer, tu reprends le rythme habituel", mais j'ai appris à apprécier les semaines sans bouger. C'est un confort. Les réunions en ligne y contribuent. C'est un gain de productivité, qui manquait à l'économie occidentale." L'économie, il en est beaucoup question quand Yves Leterme parle. Comme de sport. Deux moteurs de son après-politique belge. Le 6 décembre, il y aura dix ans qu'il la quittait. En catimini: il était Premier ministre démissionnaire d'un gouvernement en affaires courantes depuis avril 2010. On avait voté en juin mais une nouvelle majorité et un nouvel exécutif, avec Elio Di Rupo à sa tête, n'avaient été constitués que fin 2011. La fameuse crise des 541 jours. Yves Leterme avait 50 ans et il avait rejoint l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), à Paris. Trois ans plus tard, c'était Stockholm et l'Institut international pour la démocratie et l'assistance électorale (Idea). Puis l'Union européenne de foot, Volkswagen, l'entreprise allemande de télécomunications Tele Colombus, sa propre boîte de conseil ("qui me permet d'aider ponctuellement des entreprises et des organisations"), le Club de Madrid (think tank d'ex-chefs d'Etat et de gouvernement), qu'il préside, et ToJoy (la plus grande plateforme chinoise d'accélérateur d'entreprise, un million de sociétés participant aux investissements ou aux développements de projets dans tous les secteurs), dont il est coprésident depuis 2019, en plus d'en diriger la branche Europe occidentale. Une vie remplie et sans frontières: Bredene ("où j'habite en Belgique"), le sud de la France ("où j'ai toujours voulu vivre"), Paris ("où j'ai mon bureau"), Guiyang ("au sud-ouest de la Chine, où j'allais toutes les six semaines, jusqu'à la pandémie, pour un projet d'injection de qualité dans la croissance, avec l'ancienne patronne de l'Unesco Irina Bokova")... C'est qu'Yves Leterme a fait, voici dix ans, "un choix positif. Les 541 jours de crise ont servi à ça. J'ai eu le temps de réfléchir. Je voulais une autre vie, suivre mon intérêt, ne pas être dépendant de mon parti, ne pas demander qu'on me trouve un job, ne pas attendre une nomination politique". Ce sera du coup "une activité sur trois domaines: la politique internationale, la gestion des affaires publiques, mais pas comme mandataire, ministre ou élu ; le sport, parce que ça m'a toujours intéressé ; le monde de l'entreprise. J'ai cherché à relier les trois". Comme on aligne des planètes. Ce fut d'abord l'OCDE: "J'aimais vraiment bien mais il manquait le sport et l'économique." Arrive alors, en 2014, l'Idea. "J'avais la possibilité de diriger à nouveau, de ne plus être en seconde ligne, comme à l'OCDE, d'être autonome, de redevenir le patron, d'une plus petite organisation, certes, mais dans un domaine très intéressant. Et avec d'autres activités à côté: je suis devenu, en 2015, enquêteur en chef de l'UEFA pour le fair-play financier, j'ai pris un job d'administrateur chez Tele Colombus, qui était à l'agonie, et dans le conseil de durabilité chez Volkswagen." On est en 2015 et "j'ai assouvi mes désirs". Strike. Jusqu'en 2019. "Ça s'est terminé en Suède, parce qu'il y a eu contestation de mon statut fiscal, ma famille et mes amis me manquaient, l'hiver n'y est pas trop marrant... Ça s'est fini avec l'UEFA, il y a quelques jours, parce que la réglementation autour de l'équilibre financier des clubs doit être revue, donc ma mission devenait sans objet. Et l'an dernier avec VW et Tele Colombus, parce que je voulais lever le pied. Mais il y a cinq mois, on m'a contacté pour contribuer à une politique européenne de prévention du sans-abrisme plus efficace. J'ai accepté, à condition que ce soit bénévole." Avec ToJoy et le Club de Madrid, "c'est un bon mix d'engagement social, de vue sur l'économie mondiale, d'interaction entre l'Europe et la Chine, de questions politiques, de développement de réseau. Il n'y a que le côté sport qui n'est plus rencontré". Ça reste toutefois un agenda de Premier ministre. "Oui, mais je le gère moi." Lui a-t-elle servi, l'expérience politique, depuis dix ans? "Oui, oui. Chez Volkswagen, face à ce que le gouvernement allemand et la Commission européenne allaient décider sur la limitation des émissions de CO2 et les paquets fiscaux pour stimuler la transition vers l'électrique, le raisonnement du top management d'une entreprise de 640 000 employés, l'une des plus grandes mondiales, ne tenait pas du tout compte du processus de décision d'un gouvernement... Pareil à l'UEFA et chez ToJoy. Par ailleurs, l'avantage d'être ancien Premier ministre, c'est qu'on a directement accès aux décideurs." On appelle d'anciens homologues, des chefs de gouvernement actuels, pour arranger le coup? "Sur le plan économique, je fais très attention. Défendre l'intérêt public nécessite une distance avec des intérêts particuliers. Je dis à ceux avec qui je travaille que j'apporte une expertise, une expérience, ne soyez pas trop demandeurs du carnet d'adresses. Mais pour les sans-abris, oui, on contacte directement." Yves Leterme sourit toujours. Sauf quand on aborde la vie d'avant. Elle lui manque? "Non. Enfin, au début, oui. Quand on a le virus politique, c'est inévitable. J'ai dû en quelque sorte me sevrer. Deux jours après le Seize, j'étais à Paris, seul, dans un petit appartement, à marcher sous la pluie avec un plan pour trouver mon chemin. Le premier mois, je contrôlais toutes les heures l'état des marchés, même en préparant mon repas, le soir. Les réactions d'un chef de gouvernement... Psychologiquement, émotionnellement, ça n'a pas été simple. Mais c'était mon choix. Le fait de m'occuper de politique, d'une autre façon, de gérer des dossiers fiscaux, sociaux, de réflexion sur l'avenir des économies, a progressivement gommé le manque de prestige, de pouvoir. Le seul regret, c'est de n'avoir jamais dirigé Ypres, ma ville." Des contacts avec des femmes et des hommes politiques belges? "Avec d'ex-collaborateurs, d'anciens ministres, d'anciens chefs de parti, d'anciens chefs de cabinet. Bon, l'éloignement physique n'aide pas. Parfois on s'appelle, on se promet de se voir, et puis voilà. Mais j'y travaille, je suis occupé à renouer avec l'un ou l'autre. Il y a eu beaucoup de personnes remarquables, avec lesquelles j'ai passé beaucoup de temps, des jours et des nuits, littéralement, et tout à coup ça s'est coupé." Qui revoit-il? "Des personnalités du parti, puisque je participe à des discussions en interne: Wouter Beke, Stefaan De Clerck, Joachim Coens, Herman Van Rompuy, Inge Vervotte, Jo Vandeurzen..." Ailleurs? "Johan Vande Lanotte, parfois." Et il en ressort quoi, quand on discute avec ceux qui sont actifs? "On sent vite qu'on a perdu le contact avec les rouages moins visibles de leur fonction. Ils ont des informations et la connaissance des réactions des autres partis, tout ce qui fait le propre des gouvernements et de la discussion politique en Belgique, que quelqu'un qui est parti depuis dix ans n'a plus." D'un autre côté, "j'ai acquis un horizon international et une capacité de comparer la situation belgo-belge à ce qui se passe ailleurs que je n'avais pas. Ces dix années m'ont renforcé dans la conviction que, pour bien fonctionner en politique, il faut plus de connexions entre la politique et la vie réelle. En Belgique, trop de gens font toute leur carrière en politique: ils y entrent étudiant et en sortent à l'âge de la retraite. Ce n'est bon ni pour eux ni pour la gestion des affaires publiques. Mon expérience du secteur privé serait bien utile". Pour faire comme Frank Vandenbroucke? "Ce n'est pas d'actualité et je ne suis absolument pas demandeur." Répété trois fois. Mais.... "si on me disait "ça c'est une tâche pour laquelle tu as le profil, on croit que tu peux apporter un plus", j'étudierais la demande". D'autant que: 1. "On n'utilise pas toujours de la meilleure façon les expertises des anciens responsables politiques. Des Mark Eyskens, Herman Van Rompuy, Laurette Onkelinx... Chaque parti à ce type de personnalités, ce capital d'expérience, de réseaux, de connaissances, de présence aussi dans les dossiers internationaux." 2. "J'ai vu à l'oeuvre à l'étranger des gens qui devaient défendre des dossiers pour la Belgique, soit au niveau de la politique internationale, des ambassades, des organisations internationales, soit au niveau économique, entrepreneurial, de l'économie du sport aussi, et je me suis parfois dit: "Il y a quand même mieux à faire." En passant deux ou trois décennies en politique, on acquiert une connaissance des rouages, on a des réseaux, une expérience du formel et de l'informel qui pourrait être mieux utilisée par le pays." 3. Le retour de Vandenbroucke "est une bonne chose, même si je trouve qu'il lui manque l'expérience des entreprises, du monde économique, qui serait utile pour ses fonctions. Pour voir comment on peut faire rentrer de l'argent et pas seulement se concentrer sur comment le dépenser. Je dis ça avec beaucoup de respect".Qui sait, donc. Surtout "qu'il ne faut pas se limiter aux gouvernements. Il y a de grandes organisations économiques, sociales, où l'utilisation des compétences d'anciens responsables politiques serait judicieuse". Dans le monde du sport aussi? "Je ne sollicite pas mais je pourrais être utile à des formations cyclistes et des clubs de foot, oui. J'ai un réseau, je me suis occupé durant six ans de la gestion des clubs européens, je connais très bien l'UEFA..." Yves Leterme jure que la politique ne l'a pas abîmé. Qu'il lui est "reconnaissant, parce que je peux faire des choses que je n'aurais jamais pu faire si j'avais seulement mon diplôme universitaire" (licence en droit et en sciences politiques). Et qu'il est "heureux: j'ai vaincu le début d'amertume, ou les regrets qui s'installaient. Je suis grand-père. Je m'occupe de dossiers qui me passionnent. Il y a un bon mix d'économique, de social, de bénévolat, de politique. Ça va très bien du côté de la qualité de vie." Sourire. Charlton Heston. Quelqu'un qui a encore faim.