La prolixité de Fabien Pinckaers varie selon les thématiques abordées. Parlez-lui de jeux de société, pourtant l'une de ses passions, il se contentera de faire référence à son choix "au pif" lorsqu'il se rend en magasin. Demandez-lui comment créer une société quand on est encore étudiant, il vous donnera en revanche un tas de détails. Evoquez le jour de sa communion, lorsqu'il a reçu son premier ordinateur, et le Limalois opposera sa "mauvaise mémoire." De Tiny sprl en 2002 à Odoo et ses 1 200 employés aujourd'hui, il n'oublie néanmoins aucune des étapes du développement de sa boîte proposant des applications de gestion aux PME.
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La prolixité de Fabien Pinckaers varie selon les thématiques abordées. Parlez-lui de jeux de société, pourtant l'une de ses passions, il se contentera de faire référence à son choix "au pif" lorsqu'il se rend en magasin. Demandez-lui comment créer une société quand on est encore étudiant, il vous donnera en revanche un tas de détails. Evoquez le jour de sa communion, lorsqu'il a reçu son premier ordinateur, et le Limalois opposera sa "mauvaise mémoire." De Tiny sprl en 2002 à Odoo et ses 1 200 employés aujourd'hui, il n'oublie néanmoins aucune des étapes du développement de sa boîte proposant des applications de gestion aux PME. Une volonté d'éluder sa vie privée pour se concentrer sur sa réussite professionnelle? Non, définitivement une loquacité liée aux thématiques abordées, puisqu'il n'hésite pas à s'épancher sur le côté très festif de sa vie estudiantine à Louvain-la-Neuve. "Après ma première candi, je n'ai plus assisté aux cours jusqu'à la fin de mes études d'ingénieur civil. J'essayais de le faire deux heures par an, mais je m'en allais toujours au bout de la première", sourit l'intéressé, installé dans une salle de réunion du très récent bâtiment d'Odoo, dans le parc scientifique de l'UCLouvain. "Le blocus était hard, et pas toujours couronné de succès puisque j'ai raté une année, mais je m'en suis sorti." Président du CI, le cercle industriel, Fabien préférait donc les après-midi beuveries aux heures d'amphi, mais il estime avoir beaucoup appris aux côtés de ses calottés. "Ce n'est pas évident de garder des étudiants bénévoles motivés pour tenir le bar ouvert jusqu'à 8 heures du matin et ensuite ramasser les gobelets vides dans la rue. J'ai acquis une belle expérience de leadership." Lorsqu'il devient trésorier du Groupement des cercles de Louvain (GCL), son activité consiste à louer la plus grande salle des fêtes de la ville aux kots-à-projet et aux associations estudiantines. "C'était très compliqué parce qu'ils n'avaient pas d'argent, on galérait pour qu'ils nous paient après l'avoir utilisée." Pour se faciliter la tâche, il crée alors un logiciel de gestion pour compter les flux et les billets, savoir qui est endetté, envoyer des rappels, etc. L'embryon d'Odoo était né. L'étudiant ne fait pas que s'abreuver de bière à longueur de journée, il développe des sites Web, lance un e-commerce de matériel promotionnel pour Linux - "je pliais plusieurs centaines de tee-shirts par semaine" -, crée un logiciel de vente d'objets d'art et se passionne, au gré de ses lectures, pour la compta, la finance, la psychologie, le marketing... Bref, la gestion d'entreprise. Pas la grande, dont il considère le fonctionnement trop lourd et inefficace ; l'informaticien préfère se focaliser sur l'administration quotidienne des PME. Il crée sa société, Tiny sprl, et un logiciel, Tiny ERP, qui couvre tous leurs besoins, de la gestion des stocks à l'e-commerce en passant par la création de sites Web et l'analyse de données. "Les premières années, je travaillais dans une des deux chambres de mon kot, dans le quartier des Blancs Chevaux, où je gérais tout tout seul. Puis, j'ai voulu en faire plus, donc j'ai ajouté des tables et j'ai engagé mes premiers employés. En période d'examens, je me plongeais dans mes syllabus pendant qu'ils travaillaient pour les clients." D'emblée, le succès est flagrant. La croissance de Tiny ERP ne descend jamais sous la barre des 50%. Une fois Fabien diplômé, son bébé commence à être à l'étroit. Alors le jeune patron achète une première fermette à Walhain, où les employés bossent dans la cuisine et les chambres, puis une deuxième, à Grand-Rosière. Délabrée, avec seulement deux ou trois pièces utilisables pour travailler, et dans laquelle il vit malgré tout avec sa femme. "Si les employés levaient la tête, ils pouvaient la voir se rendre à la salle de bains." Les moindres bénéfices de l'entreprise sont reversés aux salariés ou aux ouvriers qui rénovent les murs. Jusqu'en 2011, Fabien ne s'octroie ni vacances ni salaire. Il n'est pas pauvre, mais il mange grâce à ses notes de restaurant. Sa volonté de créer le fait tenir. "Comme tous les entrepreneurs, je suis toujours resté optimiste. Même quand c'est la mouise et qu'on est au bord de la faillite, on y croit." Et peut-être, à ce moment-là, repense-t-on un peu aux débuts, à cette époque où, encore adolescent, Fabien parcourt le livret qui accompagne l'Hatari offert par ses parents pour comprendre les bases du développement informatique. Petit à petit, il apprend à créer des jeux, principalement en 2D, et des "démos", ces effets graphiques "pas évidents à réaliser avec ces vieux ordinateurs qui ne calculaient pas encore bien". A 13 ans, il assiste à une discussion entre son père, sa mère et un de leurs amis, alors en charge de la société de transport des Taxis Verts. "Il avait besoin de gérer ses clients, ses factures, les tournées des transporteurs, etc. Je lui ai dit que je savais le faire. Il m'a pris au mot et m'a proposé 5 000 francs belges (NDLR: environ 125 euros)", rembobine le Limalois. Tous les jours, après l'école où il est en option math fortes, Fabien bosse sur la création d'un logiciel de gestion. Pendant des mois. Il remet le produit à son premier client avec une brochure criblée de fautes d'orthographe. "Il était tellement content qu'il m'a finalement donné 7 000 francs et une raquette de tennis. Aujourd'hui, cette somme ferait rire: ça ne représente rien du tout par rapport au travail effectué." Mais l'expérience a le mérite de lui mettre le pied à l'étrier, de l'inciter à créer d'autres logiciels pour des amis de ses parents, mais aussi des virus, des antivirus, des sites Web... Le jeune ado succombe aux charmes de l'open source, convaincu "des bienfaits de cette philosophie de partage des connaissances et d'accès libre à des logiciels modifiables". Plus tard, c'est donc avec cet esprit libre que l'ingénieur civil propose, dès les premières heures de Tiny ERP, un système de gestion entièrement gratuit dont seules les adaptations qu'il réalise à la carte pour chaque PME sont payantes. Puis Tiny ERP devient Open ERP et, quelques années plus tard, Odoo. Elle délaisse surtout son statut de société de services pour devenir éditeur de logiciels. Aujourd'hui, 80% des fonctionnalités d'Odoo sont toujours en open source, dont la gestion des ventes, des achats et des stocks, la fabrication ou le marketing, mais l'accès aux vingt autres pourcents (comptabilité, feuilles de prestation...) coûte 18 euros par employé et par mois. Le revenu de la boîte. "Avant que je commence, une PME de vingt personnes qui avait besoin d'un logiciel intégré devait débourser 100 000 euros pour se retrouver finalement avec un système compliqué, qui prenait du temps à mettre en place et qui n'était pas très flexible. Avant nous, personne n'était parvenu à couvrir tous les besoins d'une PME, à savoir la compta, la gestion des stocks, l'activité à l'étranger, la fabrication, le marketing, etc. à un prix décent." Fabien Pinckaers l'affirme d'un ton assuré mais pas arrogant: Odoo est en train de réussir ce que personne n'a jamais fait auparavant. Inévitablement, ce succès se ressent dans les caisses, où les revenus atteignaient cent millions d'euros de chiffre d'affaires en 2020. De quoi rendre fier un patron par ailleurs peu avare en provocations. Il y a quelques années, alors que la boîte concurrente Salesforce était en plein séminaire d'une semaine à San Francisco, Pinckaers a payé un chauffeur pour qu'il arpente le centre-ville pendant deux jours au volant d'un camion bâché aux couleurs d'Odoo. "On dit ce qu'on pense", commente l'intéressé. "Pas tellement par bravade, mais pour assumer notre communication, qui ose prendre position alors que la transparence n'est pas omniprésente dans le monde de l'entreprise. Et on essaie de le faire avec humour." Espiègle, alors que sa boîte est valorisée à plus de 2,4 milliards d'euros et qu'elle emploie près de deux mille personnes sur trois continents, pour un total de 7,5 millions d'utilisateurs. Suffisant pour espérer maintenir la croissance à 50% durant les trois prochaines années. Et, pourquoi pas, susciter des vocations. "Le développement informatique accroît la créativité - concevoir un jeu demande des capacités musicales, de dessin... - et les capacités de logique, super utiles dans la gestion d'une entreprise. Sept des dix sociétés les plus valorisées au monde (Google, Apple, Alibaba, Microsoft...) ont été créées par des développeurs. Ce n'est pas négligeable." Cela mène le Limalois à un constat sans équivoque: les cours d'informatique doivent occuper une place aussi importante que les maths et le français dans l'enseignement primaire et secondaire, pour contrebalancer l'important écart qui se creuse entre l'offre et la demande d'ingénieurs civils informaticiens. Et pour maintenir la moyenne d'âge des employés d'Odoo sous la barre des 30 ans. Pratique pour affoner lors des afterwork parties? "Je ne peux plus boire, j'ai une cirrhose. Je ne mourrai pas de ça, mais c'est quand même assez grave: je ne prends même plus un verre. C'est la rançon de mes études, mais j'ai bu pour plusieurs vies donc ce n'est pas grave."