La Wallonie et Bruxelles ont besoin de l'Europe. Financièrement, la politique de cohésion menée au niveau de l'Union est vitale pour le redéveloppement des deux Régions. Pour la période 2014-2020, Namur a reçu plus de 1,3 milliard d'euros pour appuyer ses politiques de redressement et la capitale environ un demi-milliard pour panser ses plaies sociales. En tout, Flandre comprise, la Belgique aura bénéficié d'une enveloppe de 2,5 milliards d'euros pour les sept années en cours. La politique de cohésion recouvre les subsides régionaux et de cohésion, mais aussi le Fonds social européen, l'Initiative pour l'emploi des jeunes ou encore le Fonds agricole. C'est le contrepoids du Marché commun, une politique visant à combler les fossés forcément creusés par un libre échange intégral.
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La Wallonie et Bruxelles ont besoin de l'Europe. Financièrement, la politique de cohésion menée au niveau de l'Union est vitale pour le redéveloppement des deux Régions. Pour la période 2014-2020, Namur a reçu plus de 1,3 milliard d'euros pour appuyer ses politiques de redressement et la capitale environ un demi-milliard pour panser ses plaies sociales. En tout, Flandre comprise, la Belgique aura bénéficié d'une enveloppe de 2,5 milliards d'euros pour les sept années en cours. La politique de cohésion recouvre les subsides régionaux et de cohésion, mais aussi le Fonds social européen, l'Initiative pour l'emploi des jeunes ou encore le Fonds agricole. C'est le contrepoids du Marché commun, une politique visant à combler les fossés forcément creusés par un libre échange intégral. Qu'en sera-t-il pour la période 2021-2027 ? Le bras de fer est amorcé. Le 2 mai prochain, la Commission européenne déposera une proposition de budget pour cette nouvelle période dans un contexte épineux : réduction des moyens en raison du Brexit, réorientations annoncées vers des priorités nouvelles (terrorisme, migration, défense...), sur fond d'euroscepticisme croissant. " Cela fait l'objet d'une discussion difficile, tendue, féroce, à l'intérieur de la Commission avant que les Etats membres ne tranchent, confie une source interne. Le risque est réel que la politique de cohésion, mal aimée et méconnue de la grande bureaucratie européenne, soit fortement réduite ". Voire anéantie. Il ne s'agit pas d'une mise en garde fortuite. En novembre 2017, la Commission européenne avait publié trois cartes (voir infographies plus bas) présentant les scénarios à l'étude pour la future politique de cohésion. Si l'une plaidait pratiquement le statu quo, les deux autres laissaient entrevoir une réduction significative, voire une suppression pure et simple pour les pays européens les plus " prospères " dont l'Allemagne, la France ou la Belgique. " Politiquement, une telle suppression semble compliquée, souligne notre source interne à la Commission. En termes économiques, cela induirait la perte de 400 000 emplois, selon les simulations que nous avons faites. " La Wallonie et Bruxelles ont toutefois pris conscience de l'enjeu et multiplient les appels du pied à l'Europe. En mars 2017, déjà, le ministre-président wallon de l'époque, Paul Magnette (PS), avait invité à Charleroi la roumaine Corina Cretu, commissaire européenne en charge de la politique régionale, pour lui signifier toute l'importance de cet appui. Ils avaient notamment visité le Biopark de Gosselies et le projet de Creative District, au Quai 10. " Sans l'Europe, tout cela n'aurait pas été possible ", a dit un Paul Magnette très proeuropéen. A deux pas, les sites de Cockerill et Caterpillar, ces monstres qui ont tué l'emploi, illustraient l'urgence de la reconversion industrielle. Le 27 février 2018, son successeur, Willy Borsus (MR), a lui aussi rencontré la commissaire Corina Cretu. Message ? En dépit des réductions budgétaires liées au Brexit, la Wallonie souhaite le maintien du budget pour les régions en transition industrielle. " La politique de cohésion est un important levier d'investissement économique, nous explique Willy Borsus. Elle permet de soutenir la modernisation de l'économie wallonne et d'agir concrètement dans des domaines comme la recherche et le développement, la transition énergétique et la protection de l'environnement, le soutien des entreprises, l'accompagnement des demandeurs d'emploi et la formation professionnelle. " Fin 2017, la Wallonie a en outre été reconnue par la Commission comme une des douze régions pilotes pour développer une stratégie de transformation économique plus efficace, avec l'appui d'experts européens. L'inquiétude wallonne est d'autant plus grande que le déficit budgétaire qu'occasionnerait une suppression des aides européennes s'ajouterait à celui, déjà lourd, de la fin progressive de la solidarité flamande en vertu de la nouvelle loi de financement, à partir de 2024. Rudi Vervoort (PS), ministre-président bruxellois, n'est pas en reste. En juin 2017, il a accompagné la commissaire européenne sur le site de Belle-Vue, pour saluer le projet, soutenu par l'Europe, de reconversion de l'ancienne brasserie en un hôtel permettant l'intégration sociale des jeunes. Mais depuis la diffusion des trois scénarios, il s'inquiète, car la fin de ces aides serait une catastrophe pure et simple. " Je plaide pour une Europe sociale et du vivre-ensemble, défend Rudi Vervoort au Vif/L'Express. Investir dans la cohésion régionale, c'est réaliser concrètement cet idéal du cosmopolitisme. Quand j'entends qu'il est question d'investir dans le renforcement du contrôle aux frontières, la défense ou les menaces informatiques, je m'inquiète de l'avenir que nous nous préparons. " Pas question, pour le ministre-président, d'oublier la capitale des calculs sous prétexte qu'elle serait économiquement riche, au vu de son PIB. Parce qu'elle est socialement pauvre. " Bruxelles ne peut être l'oubliée de la Belgique et se laisser dicter son avenir par une droite flamande qui ne veut pas croire en l'Europe ", peste-t-il, en visant la N-VA. Du billard à trois bandes. Ces investissements européens pour la cohésion représentent un enjeu stratégique majeur pour le continent. Dont la portée politique est encore plus sensible qu'il n'y paraît. Pour s'en convaincre, il suffit de regarder la carte représentant l'évolution du PIB dans les régions sur une période de quinze ans, entre 2000 et 2015 (voir infographie plus haut). Que constate-t-on ? Toute l'Europe centrale et de l'Est, fortement soutenue financièrement depuis la chute du mur de Berlin en raison de son retard économique, décolle enfin, de la Pologne à la Roumanie, en passant par la Bulgarie ou la Croatie. C'est la preuve que la reconversion économique porte ses fruits. Par contre, les pays d'Europe de l'Ouest peinent à réussir leur transition industrielle et sont en train de dévisser, malgré les aides reçues. C'est particulièrement le cas de la Wallonie, du nord de la France ou de l'Italie dans son ensemble. Sur la période analysée, ce sont les régions de Rome et de Milan qui s'enfonçent le plus fortement, avec une chute du PIB autour des 20 % ! Si l'on scrute à la loupe ces cartes économiques et qu'on les compare aux résultats des élections un peu partout, on remarque combien les partis populistes (FN, Ligue, 5 Stelle...) en tout genre prospèrent là où les stratégies des Etats et les aides européennes échouent à relancer la dynamique socio-économique. Et à engendrer une transformation profonde. Un autre Belge, l'ancien ministre- président germanophone Karl-Heinz Lambertz (PS), aujourd'hui président du Comité des régions, avait mis le doigt sur cette réalité dans un entretien au Vif/L'Express, l'automne dernier. Au retour d'une visite en Allemagne, dans les régions où l'AfD avait réussi des scores supérieurs à la moyenne, il s'inquiétait d'une possible disparition de l'Europe de ces confins stratégiques. " Ce qui est certain, c'est qu'aucun discours de Donald Tusk (président du Conseil européen), de Jean-Claude Juncker (président de la Commission) ou de qui que ce soit ne va résoudre la désaffection pour l'Europe, relevait-il. La seule issue passera par l'action menée au niveau des villages, des villes, des régions... là où les gens vivent. Beaucoup de problèmes - le chômage, les migrations, le climat... - ne peuvent trouver de solutions qu'au niveau européen, mais celles-ci ne peuvent être concrétisées qu'à ce niveau de proximité. Une Union politique ne réussira que si elle est perçue positivement au niveau des territoires. " Or, la politique de cohésion adresse précisément ce message de la Commission aux citoyens : " L'Europe ne vous a pas oubliés ! " Ces aides européennes représentent, au total, un tiers du budget européen. Sur une période de sept ans, elles s'élèvent à 320 milliards d'euros pour les 28 pays - bientôt 27 après le retrait de la Grande-Bretagne, qui devrait être effectif le 31 décembre 2020. Pourquoi une telle manne, dont les effets sont réels dans les pays concernés, ne reçoit-elle pas l'appui de la majorité des eurocrates ? " Il y a traditionnellement un grand scepticisme sur ces politiques de cohésion au sein même de la Commission ", indique notre source. Il s'agit, il est vrai, d'une politique cogérée : les moyens budgétaires européens sont directement donnés aux régions. " Certains considèrent que la Commission serait mieux placée que la Région wallonne pour mener des politiques économiques, ajoute cette source. Ou que le Mezzogiorno est aidé depuis trente ans, sans que cela ne change rien. Pourtant, c'est un peu simpliste de dire qu'il suffirait de remplacer un dialogue, certes difficile, entre la Commission et les régions par des appels d'offres lancés directement par la Commission. Ce n'est pas comme cela que l'on fait du développement. " Corina Cretu, commissaire en charge du dossier, multiplie, quant à elle, les plaidoyers pour défendre son bébé. " La politique de cohésion opère en trois dimensions, déclare-t-elle au Vif/L'Express. Economique : elle a créé un million d'emplois, c'est-à-dire un tiers de tous les emplois créés en Europe, durant la dernière période financière, durant la pire crise économique de l'Europe. Sociale : elle va là où le secteur privé ne va pas. Et politique : elle réconcilie les citoyens avec l'Europe en ne laissant personne à la traîne. A mes yeux, cette politique est le ciment qui tient l'Europe ensemble. " Malheureusement, la commissaire roumaine ne figure pas parmi les poids lourds de la Commission. Elle devra batailler ferme pour convaincre. A partir du 2 mai, date de remise de la proposition finale de la Commission, ce sera aux Etats de jouer. Puis au Parlement européen. L'avenir de la Wallonie et de Bruxelles se jouera dans les deux années à venir.