12/10/18 à 15:15 - Mise à jour à 15:13

"Voter, c'est déclarer la guerre"

Chacun dispose du droit d'exercer son devoir citoyen, dans le secret de l'isoloir. Chacun a le droit de défendre ses opinions. Mais au final, personne n'est satisfait.

"Voter, c'est déclarer la guerre"

© Getty Images/iStockphoto

Dimanche, Nadine ira déposer son bulletin dans l'urne. Elle a choisi la liste et les candidats qu'elle souhaitait voir à la tête de sa commune. La semaine passée, elle s'est longuement entretenue avec un conseiller sortant lors de la réunion citoyenne de son parti. Il lui a juré mordicus que le chemin de campagne qui jouxte la maison de Nadine restera en l'état. Les promeneurs comme elle doivent continuer, a-t-il insisté, à bénéficier d'espaces protégés.

En sortant du bureau de vote, dimanche, Nadine croisera son voisin René. Ils se salueront d'un geste courtois. Puis, René votera pour le candidat qui lui a juré mordicus que le chemin de campagne qui jouxte sa ferme sera élargi et asphalté pour permettre aux engins agricoles d'y circuler en toute sécurité. Après des années passées à réparer des essieux, à frôler des chiens laissés en liberté, René estime que la commune doit gérer ses voiries en donnant priorité aux indépendants laborieux.

Lundi, qui de Nadine ou de René sera le plus déçu ?

Querelles de clochers

La démocratie a ceci de curieux qu'elle délègue les libertés individuelles à des "prometteurs de bonjour", comme disait ma grand-mère. Bien sûr, chacun dispose du droit d'exercer son devoir citoyen, dans le secret de l'isoloir. Chacun a le droit de défendre ses opinions. Mais au final, personne n'est satisfait.

En votant, Nadine et René auront disposé, l'espace de quelques secondes, d'un pouvoir à l'influence extrêmement minime. Personne ne pourra contrôler l'action de leurs élus. Le processus de décision sera dilué dans les promesses de subventions, les jeux de coalitions, les affinements de programme, et surtout dans les querelles internes.

Voilà pourquoi l'impact d'un seul vote est quasiment nul face aux milliers de décisions qui seront prises, tout au long de la mandature, par des gens qui ne consulteront plus (ou très rarement) l'avis de l'ensemble des citoyens. Voilà pourquoi Nadine, comme René, comme leurs élus, sortiront frustrés de cette mandature.

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Chacun dispose du droit d'exercer son devoir citoyen, dans le secret de l'isoloir. Mais au final, personne n'est satisfait.

La démocratie représentative transforme les préférences individuelles en objectifs collectifs imposés à tous. Chaque élection pousse tel groupe à entrer en conflit avec un autre. Quelle que soit la décision prise concernant le sort du chemin de campagne, Nadine et René, autrefois bons voisins, se tireront la gueule. Ils n'ont d'autre choix que de s'en remettre à l'échevin des sentiers battus, à moins que ce dernier ne délègue sa propre responsabilité à un entrepreneur immobilier. À moins aussi que rien ne bouge.

Une solution : la décentralisation

Que se serait-il passé si nos voisins avaient décidé de nouer un contrat destiné à satisfaire les demandes de chaque partie ? Si, en échange d'un espace herbeux protégé des machines agricoles, et en bonne collaboration avec les riverains et les autorités, Nadine et René avaient décidé d'élargir le chemin, de l'asphalter en partie, ou d'instaurer des horaires pour le passage des tracteurs ?

En décentralisant au maximum les stades de décision, en supprimant les intermédiaires, les individus peuvent retrouver une partie de leur liberté. La Suisse est l'exemple le plus abouti et le plus proche de cette décentralisation. Les communes et les cantons y jouent un rôle majeur en matière de fiscalité, donc d'orientation des choix publics. En Belgique, l'état des finances communales suffit à démontrer que le mille-feuille institutionnel patiemment tissé par des années de particratie ne sert finalement pas le citoyen.

38% des Belges n'iraient pas voter dimanche si l'obligation de vote était supprimée. Agrandir d'un pouce leur marge de décision ne changera rien au problème universel de la liberté individuelle. De leur autonomie.

Dans sa "Grève des électeurs" (1888), Octave Mirbeau tançait les gens qui, empressés de revêtir "leur air sage et leur belle redingote", couraient aux "urnes homicides où, quelque nom que tu mettes, tu mets d'avance le nom de ton plus mortel ennemi".

En vertu de la Loi belge, et sous peine de sanctions, Nadine et René devront aller voter. Pour se faire la guerre par urnes interposées.

Bon dimanche.

Ludovic Delory, rédacteur en chef de Contrepoints

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