Stéphane Moreau, toujours ceo de Nethys, et, son directeur financier, Pol Heyse, ont reçu une mise en demeure datée du 11 octobre dernier de la société luxembourgeoise OTP Luxco. Cette société représente Providence, le fonds d'investissement américain qui s'est porté acquéreur de 51 % des parts de Voo. Le courrier est placé sous un intitulé explicite : "Convention de cession d'actions du 23 mai 2019 relative à Newco 2". Newco 2 est la partie de Nethys où sont logées ses activités concurrentielles promises à la vente, dont Voo SA.

Ainsi, donc, il n'y a pas de doute que ce bien a été vendu : il n'est pas question d'offre liante ou de lettre d'intention, soumise à un quelconque avis conforme de la maison-mère Enodia ou à la fusion-acquisition de Brutélé par Nethys, comme cela a été raconté. D'une part, parce que les juristes de Nethys, s'appuyant sur un arrêt de la Cour constitutionnelle, pensaient pouvoir se passer de l'avis conforme d'Enodia jusqu'au 24 mai 2019. Et, d'autre part, parce que l'hypothèse de la non-acquisition de Brutélé est déjà envisagée dans la convention de cession d'actions et qu'elle n'entraînerait "qu'une diminution" du prix d'achat de Voo. La vente est donc effective et pourrait entraîner, si elle n'avait pas lieu, des demandes de dommages et intérêts de la part de l'acquéreur.

Rien n'indique, toutefois, que ce dernier veuille renoncer à son acquisition, mais il s'impatiente. D'où sa lettre recommandée du 11 octobre, avec mise en demeure, que Le Vif/L'Express a pu lire. Si l'acheteur de Voo s'impatiente, c'est parce que Nethys tarde à lui donner accès à la Data Room où figurent l'ensemble des documents juridiques, fiscaux, comptables et économiques qui vont permettre à l'acquéreur de réaliser l'audit d'acquisition (ou due diligence ) en vue d'évaluer la situation réelle de Voo et la valeur de ses actifs. Cela ne devrait être, en principe, qu'une formalité, car tous les aspects techniques du deal ont été partagés, mais la fixation définitive du prix en dépend. Or, le courrier du 17 septembre dernier dans lequel OTP Luxco exprimait déjà son désir d'entamer l'audit de la société, ainsi que "la préparation de la notification de la transaction à l'Autorité de la concurrence, conformément aux dispositions de la convention de cession d'actions", est resté sans réponse. D'où le nouveau deadline posé par les Luxembourgeois agissant pour le compte de Providence pour pouvoir accéder à la Data Room, le 18 octobre au plus tard.

Dans sa mise en demeure, la société luxembourgeoise réclame également "une copie de la décision d'annulation par l'autorité de tutelle de la décision du conseil d'administration de Nethys du 22 mai 2019". Elle veut, en outre, savoir si Nethys "entend contester cette décision devant le Conseil d'Etat" et se tient à sa disposition "pour discuter de l'éventuelle stratégie à suivre." Cette demande avait déjà été formulée, sans succès, dans une lettre du 8 octobre.

Pris sans doute dans la tourmente des révélations autour de leurs deals suspects, en particulier concernant Win et Elicio, où des administrateurs privés se revendaient à eux-mêmes des sociétés d'origine publique, Stéphane Moreau et Pol Heyse n'avaient pas encore répondu à leur partenaire Providence le 11 octobre dernier. La transaction est-elle compromise pour autant ? Seul l'avenir le dira.

Dans un article à paraître dans Le Vif/L'Express du 17 octobre prochain sur les "mains invisibles" qui ont donné leur accord informel à ces opérations, Daniel Bacquelaine, président de la fédération provinciale liégeoise du MR, juge "indispensable de rouvrir le marché pour Win et Elicio". Mais pas pour Voo. Son explication : "Pour Voo, il semble que la mise en concurrence a eu lieu. Il faut être prudent et éviter avant tout l'effondrement de sa valeur. Ce qui serait catastrophique pour les communes."

L'inconnue : la position du fonds d'investissement américain. Providence est embarqué dans une affaire comportant des aspects judiciaires et qui implique, sous un angle politique, des membres libéraux autant que socialistes de l'actuelle coalition wallonne au pouvoir. Celle-ci a repris la main sur le dossier en suscitant trois nouveaux administrateurs chez Nethys, mais elle se heurtera tôt ou tard au droit de propriété des actionnaires liégeois. Stéphane Moreau et Pol Heyse (qui détient les clés des montages) sont toujours dans la place, et le premier est connu pour sa mémoire phénoménale et son pouvoir de persuasion. Le feuilleton n'est pas près de se terminer.