Lire également notre dossier sur "Une Belgique 100% verte" et "Notre scénario pour la transition énergétique en Belgique"
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C'est sur elle que repose le plus grand défi du siècle. Le plus global, et donc le plus complexe. Le plus urgent aussi, vu les bouleversements liés au changement climatique, toujours plus perceptibles, de moins en moins lointains. Et pourtant, la transition énergétique, seule à même de sauver la planète, n'a jusqu'ici jamais été à la hauteur des espérances. Au contraire. Ces dernières décennies, les émissions mondiales de CO2 énergétique n'ont cessé d'augmenter : 33 milliards de tonnes en 2019 contre 21 milliards de tonnes en 1990, selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE). Le temps de lire cette phrase, 6 279 tonnes auront été émises aux quatre coins du monde. La minuscule Belgique n'y contribue certes qu'à hauteur de 0,3 %. Mais, comme l'immense majorité des pays dits riches, elle est loin de montrer l'exemple. En 2017, le plat pays trônait encore à la 26e place du classement des plus gros émetteurs de CO2 par habitant (7,9 tonnes). Derrière les Pays-Bas (9,1) et l'Allemagne (8,7), mais devant la Chine (6,7) et la France (4,6), le pays le plus nucléarisé au monde. Deux lueurs d'espoir, tout de même. La première est à l'échelle belge : depuis 1998, les émissions de CO2 y diminuent constamment. La deuxième à l'échelle mondiale : en 2019, pour la première fois (hormis en 2009, conséquence de la crise économique), le niveau des émissions est resté stable par rapport à l'année précédente. Hip hip hip ? Pas hourra. C'est loin, très loin d'être suffisant pour espérer limiter le réchauffement climatique à 1,5 degré en 2100, comme le recommande l'Accord de Paris, signé en 2015 par 195 pays. Il faut donc un plan pour inverser la courbe. De toute urgence et le plus ambitieux possible. A cet égard, plus personne ne conteste le fait que la Belgique doit, elle aussi, montrer l'exemple. Comment exiger que les pays émergents optent pour un développement durable là où les plus riches n'y parviennent pas ? Quitte à ce que ces derniers soient poussés dans le dos par l'Europe, si souvent critiquée mais sans qui, pourtant, la part d'énergies renouvelables n'aurait jamais atteint son niveau actuel, rappellent bon nombre d'experts. Pour dépasser les slogans et le simplisme des déclarations d'intention, Le Vif/L'Express propose un plan chiffré par filière pour tendre vers une Belgique 100 % renouvelable en 2050, avec une étape en 2030. Ni exhaustif, ni même probablement conforme au véritable paysage énergétique à cette échéance. Qu'importe : cette proposition pallie l'absence criante d'une feuille de route politique à longue échéance, tous niveaux de pouvoirs confondus, pour chaque source d'énergie renouvelable. Pour lancer le débat, de nombreux acteurs ou experts ont été contactés. Tous ont manifesté un vif enthousiasme pour la démarche. Finalement, treize d'entre eux ont pu y participer dans le délai imparti. Voici le casting complet : - Les professeurs Michel Huart et Pierre Henneaux de l'ULB ; - Les professeurs Hervé Jeanmart et Francesco Contino de l'UCLouvain ; - Le professeur Damien Ernst de l'ULiège ; - Jehan Decrop et Eric Monami, experts à la Fédération des énergies renouvelables (Edora) ; - L'Association de promotion des énergies renouvelables ( Apere) ; - Ores, le principal gestionnaire de réseaux de distribution (GRD) en Région wallonne ; - Elia, le gestionnaire belge du réseau de transport (GRT) à haute tension ; - Trois fournisseurs de gaz et d'électricité en Belgique : Engie Electrabel, Luminus et Eneco.Le plan proposé n'engage pas personnellement les acteurs contactés. Il tente, avec une subjectivité éclairée par des potentiels de production jugés réalistes, de faire la synthèse de ces analyses parfois contradictoires, mais qui apportent toutes - et il en manque encore bien d'autres - leur pierre à l'édifice de la transition énergétique. Tout est parti d'une vaste étude publiée en décembre dernier par des chercheurs de l'université de Stanford, aux Etats-Unis. Ceux-ci ont exploré la possibilité de mettre en oeuvre un Green New Deal dans 143 pays, c'est-à-dire un objectif de 100 % d'énergies propres et renouvelables - essentiellement de l'éolien et du photovoltaïque - à l'horizon 2050. Ils ont pris comme hypothèse une électrification à 100 % de tous les besoins énergétiques (contre 19 % à l'heure actuelle), du transport au chauffage résidentiel en passant par l'industrie. D'après leurs calculs, un tel basculement permettrait de réduire la facture d'énergie de 61 %, les besoins de 57 % et, surtout, les coûts sociétaux (dont la santé et les coûts causés par les changements climatiques) de 91 % par rapport au monde actuel, qui dépend largement des énergies fossiles. Le scénario moyen proposé coûterait au total 59,7 billions de dollars à l'échelle mondiale mais en rapporterait 28,4 billions chaque année dès 2050, soit un retour sur investissement de 1,4 an. Avec à la clé, 28,6 millions d'emplois en plus à la même échéance. La Belgique fait partie des pays étudiés. A partir des informations disponibles, le logiciel y recommande un mix électrique principalement approvisionné par des panneaux solaires (71 %) et par l'éolien (10 % terrestre et 18 % en mer). Les installations nécessaires couvriraient près de 5 % du territoire, coûteraient au total 173 milliards d'euros (soit plus de 40 % du PIB annuel belge) et réduiraient les coûts sociétaux de 100 milliards sur base annuelle par rapport à 2013.Trop beau pour être vrai ? Comme l'indiquent tous les experts contactés, les potentiels identifiés pour la Belgique seraient largement surévalués, en particulier pour le photovoltaïque. Ce qui ne rend pas nécessairement le travail moins crédible. " L'intérêt de cette étude, c'est son approche globale : l'objectif n'est pas d'identifier les potentiels précis dans chaque pays, encore moins pour la Belgique ", notent Hervé Jeanmart et Francesco Contino. " La maille n'est pas assez fine pour notre pays, confirme Jehan Decrop, pour Edora. En revanche, elle montre que l'objectif de 100 % renouvelable est faisable et intègre enfin les coûts externes des énergies fossiles. " Même si beaucoup d'experts sont dubitatifs quant à l'ampleur des montants annoncés, très difficile à chiffrer. L'étude sous-estimerait par ailleurs les coûts engendrés par l'intermittence des sources d'énergie. " Le problème majeur de cette étude est de considérer que le réseau électrique européen est une "plaque de cuivre", c'est-à-dire qu'il n'y a pas de congestion dans le réseau belge et dans le réseau européen, ou du moins qu'il n'y a pas de problème à renforcer les réseaux et que les coûts sont négligeables ", analyse Pierre Henneaux. " L'approche est un peu naïve, vu les potentiels annoncés et l'impossibilité d'électrifier tous les besoins, notamment dans l'industrie ou le secteur aérien, résume Damien Ernst. Mais elle a l'immense mérite de mettre des chiffres. Ils prouvent la nécessité de développer un marché du renouvelable à l'échelle internationale. " En ramenant les potentiels annoncés à un niveau ambitieux mais réaliste, la Belgique ne pourrait en effet couvrir, à elle seule, la totalité de ses besoins en énergie à un coût raisonnable. Quelles que soient les améliorations technologiques de l'éolien et du photovoltaïque. En 2017, une étude à l'échelle européenne de l'université de technologie de Lappeenranta, en Finlande, annonçait la faisabilité d'un modèle 100 % renouvelable plutôt calibré au Benelux. Pour d'autres experts, les besoins nécessiteraient des interconnexions à une échelle bien plus large, au niveau européen voire mondial. Tout discours politique promettant une Belgique 100 % autonome en énergie verte serait un mensonge, à moins d'une rupture technologique pour l'heure insoupçonnée. C'est l'un des enseignements du plan proposé par Le Vif/L'Express, malgré une réduction très importante de la demande.