Mais qu'est-ce que je fous là ? C'est pas possible, c'est pas la bonne rue : y a pas de numéros dans les 100 ! Pourtant, c'est la rue D. ! Alors ? Alors, au téléphone, l'auteure belge Véronique Janzyk comprend vite : je suis dans la rue D. mais il y a deux rues D. dans l'entité de Charleroi et... Et bien sûr, le spécialiste que je suis s'est arrêté dans la mauvaise commune. Pourtant, j'avais fait trois fois le tour. J'étais passé puis repassé devant le stade du Sporting, le Grand Hôpital. J'avais bien obéi à mon gps. Je trouvais ses ordres un peu bizarres mais c'est lui qui sait, hein. Mais là, franchement, je comprends pas. Je comprends jamais, en fait. Enfin bref, bravo, Johan, me dis-je (émoji pouce levé, émoji tête qui pleure de rire, émoji rouge de honte carrément : purée, je suis quand même dans ma ville natale, dites ! ).
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Mais qu'est-ce que je fous là ? C'est pas possible, c'est pas la bonne rue : y a pas de numéros dans les 100 ! Pourtant, c'est la rue D. ! Alors ? Alors, au téléphone, l'auteure belge Véronique Janzyk comprend vite : je suis dans la rue D. mais il y a deux rues D. dans l'entité de Charleroi et... Et bien sûr, le spécialiste que je suis s'est arrêté dans la mauvaise commune. Pourtant, j'avais fait trois fois le tour. J'étais passé puis repassé devant le stade du Sporting, le Grand Hôpital. J'avais bien obéi à mon gps. Je trouvais ses ordres un peu bizarres mais c'est lui qui sait, hein. Mais là, franchement, je comprends pas. Je comprends jamais, en fait. Enfin bref, bravo, Johan, me dis-je (émoji pouce levé, émoji tête qui pleure de rire, émoji rouge de honte carrément : purée, je suis quand même dans ma ville natale, dites ! ). Vingt-deux minutes plus tard, en retard de 21 minutes, alors que j'avais quitté mon domicile, à 23 kilomètres de là, 87 minutes à l'avance, j'arrive dans la bonne rue D. Une haute maison, une petite dame souriante, un très vieux chat agile, des perruches bruyantes, du Nescafé parce que le percolateur ne fonctionne plus - et ça tombe bien, j'adore le Nescafé, il m'arrive même d'en manger à la cuillère si vous voulez tout savoir, mais vous ne voulez pas tout savoir, et j'arrête là de parler de moi, c'est promis. Véronique Janzyk a préparé une liste de ses livres préférés. En préambule, je lui demande si, selon elle, ces livres présentent un ou des points communs. " Il faut qu'il y ait quelque chose de viscéral chez l'auteur, que je ressente comme une immense nécessité. Quand l'auteur investit son histoire personnelle dans l'histoire racontée, je remarque que ça me touche davantage ", répond-elle. Elle-même, d'ailleurs, démarre " toujours sur une base extrêmement personnelle " quand elle écrit. Autre point commun entre ses lectures et son écriture : " Quand j'étais petite, je me réfugiais dans la lecture. Je me réfugiais aussi dans l'écriture. D'ailleurs, quand j'étais petite, je pensais qu'on allait à l'école notamment pour apprendre à écrire son journal. " Un auteur aimé, voire adoré par Véronique Janzyk écrit justement son journal. Cet auteur, c'est le Français Franz Bartelt ; de son journal, il a déjà extrait et publié des textes relatifs à sa mère quand elle était souffrante. Cela s'intitule Depuis qu'elle est morte elle va beaucoup mieux, raconte la Belge. " Ça, c'est un petit bijou, ajoute-t-elle. Je crois que Franz Bartelt est le seul qui peut écrire de sa mère qui perd la mémoire : "Aujourd'hui, elle m'a encore fait son petit numéro de music-hall" sans qu'on trouve cela cynique. " Dans le même genre, La Robe de nuit de Véronique Janzyk, petit livre publié aux éditions belges Onlit, est aussi une pépite : poétique et truffé de non-dits clairs, trous que peut combler le lecteur en imaginant l'avenir, qu'il espère pas trop sombre, pour lui et pour les siens... Bartelt n'est pas seul au sommet ; ce sommet, il le tutoie avec un autre écrivain français, Christian Bobin, dans le coeur de Véronique Janzyk. Peut-être même que pour la Belge, Bobin devance Bartelt : " Bobin est le seul qui me fait pleurer, pleurer de joie devant la beauté. Je sens que ce qu'il écrit est tellement juste. C'est le seul auteur avec lequel j'ai cette expérience esthétique-là. " Juste après Bobin et Bartelt, ou Bartelt et Bobin, Janzyk pointe Hubert-Félix Thiéfaine, chanteur et poète. Lorsque je rappelle à Véronique Janzyk que dans cette série du Vif/L'Express, on parle de bouquins, elle me lance un regard qui me semble, ou qui est réellement, noir et rétorque : " Oui mais du Thiéfaine, ça se lit aussi. " Et c'est vrai. " Il faut aller écouter Des adieux, qui est la plus belle chanson du monde, et Septembre rose, indique Janzyk. Enfin bon, j'aime tout chez Thiéfaine. De Thiéfaine, je suis fan. " Ensuite on change de position : elle m'interroge. - Elle : Et vous, de qui êtes-vous fan ? - Moi : Euh... Disons d'un écrivain américain qui s'appelle Richard Brautigan. - Elle : Ah oui ! L'Avortement. - Moi : Oui ! C'est le premier Brautigan que j'ai lu. C'est Philippe Djian qui m'en avait parlé. Enfin non, Djian parle de Brautigan dans un de ses bouquins... - Elle : J'avais lu un bouquin de Bartelt et L'Avortement de Brautigan. Suite à ces deux lectures, j'ai écrit un poème en prose et je l'ai envoyé aux éditions Onlit qui, à l'époque, avaient une revue. Alors, ils m'ont demandé : tiens, est-ce que vous avez autre chose à nous proposer ? Bref, Brautigan est à l'origine de mes premiers contacts avec mon éditeur ! On sourit, comme deux potes de l'auteur américain qui ne s'étaient jamais rencontrés. Lui, c'est sûr qu'on ne le rencontrera jamais : il est mort, le 14 septembre 1984. Un poète français (Thiéfaine) est talonné par un poète belge : Karel Logist. " Son dernier recueil s'institule J'arme l'oeil, il est publié par une nouvelle maison d'édition liégeoise, Le Boustrographe ", signale Véronique Janzyk. " La poésie de Karel Logist, c'est la simplicité... Cela me touche beaucoup, cette simplicité. C'est simple et cela dit tellement de choses. " Je lis un ou deux poèmes de Logist tout bas devant Janzyk qui me propose un nouveau Nescafé (j'accepte) et oui, c'est beau. Un poème entier serait trop long ici et je ne vais pas recopier un extrait : on ne photographie pas la moitié d'une oeuvre, a priori. Cela dit, sur la page Facebook de Véronique Janzyk, je trouverai ceci, de Logist, pas trop long, qui s'intitule A quoi bon ? A quoi bon des certitudes des carcans et des canevas ? A quoi bon des plans de carrière des almanachs, des échéances des ultimatums sur l'amour des embargos sur nos semblables ? Et si nous construisions mais sans échafaudage Et si nous écrivions dans nos carnets de doute à l'encre sympathique ? Et si nous voyagions avec l'instinct du coeur et avec l'intuition pour seules et solaires boussoles ? Où nous allons, demain ne pèse pas plus lourd qu'une haleine d'enfant dans l'oeil noir du cyclone. On n'est plus dans la poésie accessible et profonde, je dirais même réaliste, de Karel Logist, on est à présent dans le récit familial, disons, de Lionel Duroy, auteur français. " Il avait écrit Le Chagrin, commence Véronique Janzyk. A l'époque, je m'étais dit : jamais je ne lirai ça - les histoires familiales, ça ne me botte pas. Et puis, un jour, je l'ai entendu à la radio. Je ne savais pas que c'était lui. Il avait une voix aigrelette et il y avait de la colère dans cette voix. Je me suis dit : ce gars, il s'en fiche de plaire, il dit des choses intéressantes. Je me suis dit aussi : je vais lire son bouquin. C'était Lionel Duroy, c'était Le Chagrin. Je l'ai lu et j'ai trouvé ça formidable. Puis j'ai lu Vertiges, où il évoque ses deux unions malheureuses et qui commence par une scène hallucinante : il est avec sa deuxième femme et il a envie d'entendre sa première femme, il est pris d'une sorte de chagrin, il veut l'entendre, alors lui et sa deuxième femme vont de cabine téléphonique en cabine téléphonique, pour l'appeler... " Je ne sais pas pourquoi mais je me dis qu'il pleuvait sans doute dans le livre de Duroy sur cette scène de téléphone, peut-être parce que pluie rime avec mélancolie. Par contre, quand Yann Andréa va sonner à la porte de Marguerite Duras, je me dis que le soleil brillait, au milieu de quelques nuages, mais il brillait. Je parle de cela parce que c'est Cet amour-là, de Yann Andréa, qu'évoque à présent Véronique Janzyk : " Yann Andréa écrivait à Marguerite Duras et elle ne lui répondait jamais. Puis un jour, un nouveau livre de Duras ne lui plaît pas et il ne lui écrit pas. Alors elle écrit à Yann Andréa pour lui demander ce qui se passe - c'est beau, hein ? Ensuite il passe à l'étape supérieure... et il ne repart plus. " " Quant à moi, poursuit Véronique Janzyk, je regrette de ne pas être allée saluer Yann Andréa dans le café parisien où il passait ses journées. " En vrac, citons encore quelques auteurs chéris par Janzyk. Jacques Sternberg, " pour ses contes mais surtout pour un de ses romans, Le Coeur froid, narrant un amour vénéneux. Ça m'avait beaucoup plu, ça. " Sam Shepard, " surtout pour ses nouvelles, notamment le recueil A mi-chemin ". Véronique Janzyk m'offre ce recueil. Un des courts textes, pudiquement tendre, qu'elle évoqua lors de notre rencontre, me fera venir les larmes aux yeux. Je pourrais encore parler ici de Stig Dagerman et de son plus ou moins célèbre Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, magnifique titre, que Janzyk m'a offert aussi mais que je n'ai pas encore lu. Je pourrais parler également de l'auteur serbe Alexandre Tisma, du Français Richard Morgiève, que j'ai lu, jadis, moi aussi, et qui m'a laissé une forte impression. Je pourrais parler enfin de Philippe Jaenada, un as de la parenthèse (parfois double (voire triple)), qui écrit des phrases vertigineuses et remplies d'autodérision (j'adore), et que Janzyk s'apprête à emmener, en tout cas son roman Vie et mort de la jeune fille blonde, dans une caravane à la mer. Je pourrais parler de tout ça mais je vais plutôt aller me préparer un Nescafé puis relire mon article. Par Johan Rinchart.