Elle l'a cherché. Astrid Roemer, 74 ans, sera privée de remise de prix pour mauvaise conduite. Pas de passage par la case royale en octobre prochain pour recevoir les félicitations de Philippe/Filip, roi des Belges, au palais de Bruxelles. Une fois n'est pas coutume, il est reproché à l'écrivaine surinamienne, grand nom des belles lettres néerlandaises, d'avoir pris la plume. Prendre publiquement fait et cause pour un ex-dictateur du Suriname alors qu'on vient de décrocher le prestigieux Prijs der Nederlandse Letteren fait trop mauvais genre. Le télescopage a été jugé incompatible avec la traditionnelle cérémonie d'octroi de la récompense, dont se chargent à tour d...

Elle l'a cherché. Astrid Roemer, 74 ans, sera privée de remise de prix pour mauvaise conduite. Pas de passage par la case royale en octobre prochain pour recevoir les félicitations de Philippe/Filip, roi des Belges, au palais de Bruxelles. Une fois n'est pas coutume, il est reproché à l'écrivaine surinamienne, grand nom des belles lettres néerlandaises, d'avoir pris la plume. Prendre publiquement fait et cause pour un ex-dictateur du Suriname alors qu'on vient de décrocher le prestigieux Prijs der Nederlandse Letteren fait trop mauvais genre. Le télescopage a été jugé incompatible avec la traditionnelle cérémonie d'octroi de la récompense, dont se chargent à tour de rôle les souverains néerlandais et belge. Douloureuse décision, politique, que celle prise par le Comité ministériel de la Nederlandse Taalunie. A son bord, deux ministres néerlandais et deux flamands, en charge de la Culture et de l'Enseignement, en l'occurrence pour la Flandre les N-VA Jan Jambon, par ailleurs chef du gouvernement flamand, et Ben Weyts. "Nous nous distancions catégoriquement des prises de position et des propos de madame Roemer", a fait savoir l'organe décisionnel de l'organisation linguistique qui se voue depuis 1980 à la promotion et au soutien du néerlandais dans le monde, singulièrement aux Pays-Bas, en Flandre et au Suriname, les trois membres de cette Union de la langue néerlandaise. Côté littéraire, Literatuur Vlaanderen et le Nederlands Letterenfonds se sont rangés au verdict du comité ministériel. L'autrice a pris acte de la réprobation et de la sanction consécutive. Elle conserve l'essentiel à ses yeux, son prix littéraire et accessoirement les 40 000 euros qui l'accompagnent: "Paul Hermans, directeur de Literatuur Vlaanderen, m'a clairement expliqué qu'il s'agissait d'une décision politique et que le jury maintenait totalement les arguments justifiant que le prix me soit attribué." Exiger sa restitution aurait été remettre en cause la qualité de l'oeuvre, c'eût été aller trop loin. La liberté d'expression existe sauf qu'il y a de ces prises de position qui ne peuvent rester sans réaction. Or donc, le 30 juillet dernier, Astrid Roemer se fend sur Facebook d'un message de sympathie à l'adresse de Desi Bouterse, dirigeant du Suriname au pouvoir jusqu'en 2019 et personnage pas des plus recommandables. Il fut l'homme fort d'un régime militaire qui s'est tristement illustré par les "assassinats de décembre" 1982 ou l'exécution sommaire de quinze opposants de haut rang, un traumatisme national dans l'ex-colonie hollandaise. Desi Bouterse a écopé en novembre 2019 de vingt ans de prison pour ce sang qu'il a sur les mains. Ce dont doute Astrid Roemer, qui voit là un jugement politique intenté à un dirigeant dont elle préfère louer le combat en faveur de la décolonisation. Cette lecture d'une page sanglante a jeté un froid, notamment au Suriname, d'autant que l'autrice persiste et signe dans ses propos. Voilà donc la fête gâchée, Bozar contraint d'annuler l'événement planifié en l'honneur de l'écrivaine, et la littérature surinamienne privée de reconnaissance pour sa contribution aux lettres néerlandaises. Mais voilà au moins Philippe de Belgique tiré d'embarras et mis à l'abri d'un malaise diplomatico-littéraire certain.