Une vie de château qu'ils disaient... Et dire qu'il avait été conçu pour se rendre inaccessible, pensé pour rester imprenable. C'était il y a si longtemps, au XIIe siècle. Un bail. Fini le bon vieux temps passé à repousser les intrus, il y a belle lurette que le Château des Comtes, à Gand, n'oppose plus la moindre résistance. Prestigieuse chaumière des maîtres de Flandre jusqu'au XIVe siècle, pied-à-terre pour Charles Quint, maison de justice puis prison, le monolithe de pierre assume sans se plaindre son ultime reconversion: attraction pour touristes. Ils sont d'ailleurs plutôt sympas, ces envahisseurs animés de bonnes intentions qui aiment jouer à se faire peur en venant lui ...

Une vie de château qu'ils disaient... Et dire qu'il avait été conçu pour se rendre inaccessible, pensé pour rester imprenable. C'était il y a si longtemps, au XIIe siècle. Un bail. Fini le bon vieux temps passé à repousser les intrus, il y a belle lurette que le Château des Comtes, à Gand, n'oppose plus la moindre résistance. Prestigieuse chaumière des maîtres de Flandre jusqu'au XIVe siècle, pied-à-terre pour Charles Quint, maison de justice puis prison, le monolithe de pierre assume sans se plaindre son ultime reconversion: attraction pour touristes. Ils sont d'ailleurs plutôt sympas, ces envahisseurs animés de bonnes intentions qui aiment jouer à se faire peur en venant lui rendre visite et découvrir ses instruments de torture et sa célèbre guillotine. La Flandre peut bien s'enorgueillir d'abriter dans son patrimoine architectural la dernière forteresse médiévale à avoir conservé son système de défense à peu près intact. Le spécimen vaut assurément le détour. Sauf qu'à force de détours, il est devenu victime de son succès. Ce qui a décidé les autorités communales gantoises à le mettre au goût du jour. Et notamment à faire en sorte qu'il puisse recevoir dignement une catégorie de visiteurs que ses concepteurs n'avaient jamais songé à intégrer dans leurs plans: les personnes à mobilité réduite. Ce qui suppose un réaménagement des lieux, au-delà du classique ravalement de façade. Comme de pratiquer une brèche dans le mur d'enceinte millénaire afin d'élargir l'accès et fluidifier le flot de touristes, de flanquer le donjon d'un ascenseur ou de garnir la pelouse à l'arrière du site d'un pavillon doté de l'incontournable boutique de souvenirs. Le projet de rénovation sélectionné suscite sans grande surprise une levée de boucliers autour d'un cri de ralliement: il faut sauver le Gravensteen de la convoitise des marchands du temple. Groupe d'action local SOS Gravensteen, pétition de Gantois déçus de ne pas être consultés, historiens et spécialistes en patrimoine, bekende Gentenaars montent au créneau par vagues successives, soutenus par l'opposition communale (N-VA et PVDA) dans une croisade menée contre toute "Disneyfication" du château et contre une approche jugée trop commerciale et ludique. Ce serait, s'insurge-t-on, manquer singulièrement de respect envers ce fier témoin de l'architecture militaire jadis bâti pour faire trembler que de le toiletter en un château de contes de fées fait pour amuser la galerie. Pas de panique, "la Belle au bois dormant ne viendra pas s'installer au château", ont tenté de rassurer par tribune, dans la presse, les échevins Groen de l'urbanisme et du tourisme, porteurs du projet et quelque peu agacés par un goût exagérément prononcé pour l'authenticité. Avec ce genre de raisonnement, la pyramide du Louvre n'aurait jamais vu le jour. Les éclats de voix sont parvenus jusqu'au ministre régional en charge du Patrimoine. Matthias Diependaele (N-VA) ne pouvait rester de marbre ; il appelle à une trêve et offre sa médiation avec le souci que soit aussi prise en compte la sensibilité des Gantois.e.s. Avec, surtout, cette question à trancher: qui, du château ou du visiteur, doit s'adapter à l'autre? Entre Fundis et Realos, la vieille forteresse, passée à deux doigts de la casse au début du XIXe siècle, se mure dans le silence.