Il faut probablement remonter à la Question royale pour trouver une figure publique qui polarise autant la population belge. La moitié loue Marc Van Ranst pour sa manière claire et posée de communiquer des messages pénibles, l'autre moitié voit en lui l'incarnation de la catastrophe covid-19 et le hait. Opinions tranchées, insultes sur les réseaux sociaux ? Van Ranst, qui n'hésite pas à envoyer un tweet provocateur, hausse les épaules.
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Il faut probablement remonter à la Question royale pour trouver une figure publique qui polarise autant la population belge. La moitié loue Marc Van Ranst pour sa manière claire et posée de communiquer des messages pénibles, l'autre moitié voit en lui l'incarnation de la catastrophe covid-19 et le hait. Opinions tranchées, insultes sur les réseaux sociaux ? Van Ranst, qui n'hésite pas à envoyer un tweet provocateur, hausse les épaules.Si la provocation n'est pas dans sa nature, Marion Koopmans a elle aussi dû se faire une peau dure. Membre de l'Outbreak Management Team (OMT), elle tente d'expliquer la gestion néerlandaise du coronavirus dans les talk-shows et sur les forums internet. Ses arguments, sa patience, et son empathie lui ont permis de balayer beaucoup de scepticisme, mais pas tout. Koopmans est également devenue la cible de négationnistes du coronavirus, d'antivax et d'adeptes de théories de complot, qui la traitent d'agent des big pharma. Malgré deux agendas extrêmement remplis, notre confrère de Knack a réussi à réunir les deux virologues pour un entretien vidéo. Pas pour discuter de l'état actuel des choses, mais pour jeter un coup d'oeil dans le rétroviseur et regarder vers l'avant. Dans les deux pays, les experts et les politiques se cassent la tête au sujet du prochain défi. Comment traverser les fêtes de fin d'année sans provoquer de nouvelle vague ?La perspective d'un Noël sans famille est déprimante. N'est-il pas possible d'assouplir un peu les mesures pour une courte période, ne serait-ce que pour les 24 et 25 décembre ? Marion Koopmans : En tant qu'OMT, nous recommandons de ne pas autoriser les fêtes de Noël. Si la politique en décide autrement, nous conseillons de le faire en très petit comité et nous demandons aux participants d'entrer préventivement en quarantaine. Nous ne devons pas nous leurrer : le virus circulera plus à Noël et à Nouvel An. Nous ne devons pas en rajouter, car nous risquerions un effet d'amplification dangereux. Regardez l'impact de Thanksgiving aux États-Unis et au Canada. Il serait impardonnable de dilapider les bénéfices de ces dernières semaines. Marc Van Ranst: Tout à fait d'accord. Comme la Belgique se situe un peu plus haut dans la courbe, le danger d'un effet boule de neige est plus grand encore ici qu'aux Pays-Bas. Vous vous rencontrez à des congrès et des colloques. Mais est-ce que vous vous concertez également sur la façon d'endiguer une pandémie ? Van Ranst : Pas beaucoup. De nombreux collègues travaillent ensemble sur des projets de recherche européens, mais dans cette crise tout le monde se replie sur lui-même et c'est chaque pays pour soi. Nous avons pourtant une institution telle que l'European Centre for Disease Prevention and Control (ECDC). Celui-ci fait du bon travail, mais qui consiste surtout à faire des recommandations. Pour la prochaine pandémie, il faut absolument améliorer la coopération, heureusement la Commission européenne s'en rend compte. Koopmans: Parfois, les différences en matière de politique de test et quarantaine se justifient depuis le contexte, mais aussi souvent, il n'y a pas de logique. L'Europe doit y oeuvrer, Marc a absolument raison à ce niveau-là. Malheureusement, l'ECDC est assez impuissant pour l'instant. Il peut réaliser des analyses de risques et dispenser des avis, mais il reste dépendant de l'input des états membres, même pour la collection de données. La seconde vague de coronavirus était prédite, et pourtant, nous avons été surpris. Pour quelle raison ? Koopmans : Surpris, pas vraiment. Cet été, nous avons mis les gens en garde et rappelé que le virus n'avait pas disparu. Malheureusement, ce message n'est pas passé, car les gens sont partis en vacances, et ont fait la fête. C'était donc prévisible qu'on aurait de nouveaux foyers. En revanche, nous avons sous-estimé la pénurie des soins de santé. Après la première vague, il y a eu une sorte de griserie : nous avions évité le pire, nous étions restés juste en dessous de la limite critique de notre capacité en soins intensifs. En même temps, notre secteur de soins était toujours à bout quand la deuxième vague est arrivée. C'est une leçon : notre système n'est pas assez solide pour gérer une pandémie.Van Ranst : Nous aussi nous l'avions prédit, nous avons d'ailleurs rapidement contrôlé notre deuxième vague à Anvers. Tout cela était très bien, mais c'est alors qu'ont commencé les petits jeux politiques. Vous les virologues, disait-on soudain, vous vous comportez comme des ayatollahs et des semeurs de panique. Où sont ces morts prédits ? Où est le pic d'hospitalisations ? La mortalité parmi les personnes âgées ? Nous argumentions que ces effets allaient venir, mais nous criions dans le désert. Eh oui, nous savons tous ce qui s'est passé. Il y a eu des lettres ouvertes, parce qu'il fallait assouplir. Et puis, on nous a expulsés des conseils d'avis et remplacés par des professeurs de bonheur. Non, ce n'était pas une bonne idée. Il n'y a pas de discussion à propos de la première vague en mars : nous avons été pris de court. Pourtant, dès février, nous avons été bombardés d'images Van Ranst: Évidemment, nous avons suivi la situation à Wuhan. Le nouveau virus ressemblait fort au SARS Corona 1 à l'origine de 8000 contaminations et 800 morts en Asie en 2003. Là aussi, on a craint une pandémie, mais la propagation est restée limitée. C'était notre seul cadre de référence. Personne n'aurait pu prédire que la situation dégénérerait à ce point-là. Koopmans: C'est facile d'avoir raison après coup. Avec la connaissance qu'on a aujourd'hui, on peut comprendre beaucoup de choses, mais en mars nous n'avions pas ces connaissances. Les premiers résultats d'études de quarantaine de Wuhan font d'état un nombre relativement réduit de contaminations secondaires. Les premières études allemandes montraient aussi que le virus peut se manifester comme un léger rhume. C'était le début de l'explication du mécanisme du covid-19 : les infections des voies respiratoires supérieures avec des symptômes légers ou même à peine perceptibles se sont avérées très contagieuses. En outre, il y a de plus en plus d'indications que le virus a muté à la fin du mois de février, ce qui a entraîné une souche plus contagieuse en Europe.Monsieur Van Ranst, vous avez déclaré le 23 février que nous pouvions partir skier sans problème en Italie du Nord. Après coup, n'était-ce pas une erreur ?J'ai ajouté que l'après-ski était plus dangereux que la piste rouge ou noire. Qu'aurais-je dû dire d'autre ? À ce moment-là, toute l'Europe comptait deux morts du coronavirus, en Italie du Nord il n'y avait aucun cas positif. Pouvez-vous alors demander à tout le monde de rester chez soi parce qu'une épidémie mortelle est imminente ? Non, je n'accepte pas ce genre de critiques. Les gens qui criaient quelques semaines plus tard que nous aurions dû retenir tous les skieurs, c'étaient souvent les mêmes qui sont partis cet été en Espagne qui était alors l'épicentre de la pandémie. Contre notre avis, car alors nous savions alors à quel point le virus était dangereux. Vous semblez frustré...Van Ranst : Comme le disait Marion: prédire le passé, c'est plus facile que l'avenir. C'est quoi de la gestion de la crise, au fond ? Prendre des décisions difficiles alors que vous ne disposez que de 10% des informations nécessaires, en sachant très bien que ces décisions seront évaluées après coup quand 100% des informations sont disponibles. Malheureusement, certaines personnes ne veulent pas comprendre cela.Les images des hôpitaux italiens aux couloirs remplis de patients mourants restent gravées dans les mémoires. Avez-vous craint de vous retrouver dans une situation similaire ?Koopmans : En mars, nous avons vu le nombre d'hospitalisations augmenter rapidement. Les internistes lançaient l'alerte : nous n'en pouvons plus. Entre-temps, les nouvelles d'Italie étaient catastrophiques, des patients de plus de 60 ans n'étaient plus intubés parce qu'il n'y avait plus de capacité. J'ai toujours la chair de poule quand je repense à ces moments.Van Ranst : Deux fois, j'ai été très inquiet. Pendant les vacances de février, le virus circulait déjà fortement, mais la population ne s'en préoccupait pas du tout. Nous avons alors tout fait pour sensibiliser les gens. Mais le moment le plus pressant, c'étaient les jours avant l'annonce du premier confinement, mi-mars. Il était grand temps, si on avait attendu une semaine de plus, la situation aurait complètement déraillé. Heureusement, nous avons pu convaincre la police d'intervenir drastiquement. Ne sous-estimez pas ça, il faut du courage politique pour décréter un confinement.On a beaucoup parlé de vos relations avec la politique. Les virologues ont pris le pouvoir, criait-on, ce sont eux qui décident si on peut faire du shopping, et qui on peut recevoir chez soi. Vous sentez-vous visés ? Van Ranst: Ah oui, cette discussion-là. Certaines personnes trouvaient qu'on nous voyait trop à la télévision. La question, c'est pourquoi nous faisions ça. Parce qu'au début, les politiciens se cachaient et nous laissaient communiquer les messages difficiles. Plus tard, ils ont essayé de reprendre le flambeau, malheureusement en décidant l'inverse de ce que nous conseillions. Je ne veux pas généraliser, car ce serait malhonnête pour les politiciens qui ont travaillé très durement durant cette crise. Mais de temps en temps, ça sentait l'opportunisme. Crier depuis le banc de touche que les mesures vont trop loin, et qu'il faut assouplir, avec comme résultat la deuxième vague. C'était amer, mais que pouvions-nous faire ? Un virologue peut conseiller, mais ce sont les politiciens qui écrivent les arrêtés ministériels. Le moins que l'on puisse dire c'est que ce n'est pas l'unité de commandement qui caractérise la gestion belge de la pandémie. À quoi ressemble un paysage avec neuf ministres de la santé vu des Pays-Bas?Koopmans: (rires) Eh bien, cela me semble le travail d'équipe ultime. Il faut un chief whip (NDLR : dans certains pays anglo-saxons, le chief whip est le député ou représentant chargé de veiller à ce que les élus de son parti soient présents et votent en fonction des consignes du parti).Van Ranst : J'ai déclaré dans plusieurs interviews que certains de ces ministres ne se connaissent même pas de nom. Ce n'est pas une invention. En temps de paix, on peut encore taxer ça de folklore, mais c'est désastreux quand un pays est confronté à une courbe exponentielle qui exige des mesures rapides. Sous le nouveau gouvernement, la situation va nettement mieux. Au moins avec Frank Vandenbroucke (SP.A), nous avons un vrai chief whip. En moins d'un an, nous avons trois vaccins auxquels les producteurs attribuent une efficacité de plus de 90%, quatre si on ajoute le russe Sputnik. Partagez-vous cette euphorie? Koopmans : C'est porteur d'espoir, mais pour l'instant il ne s'agit que de communiqués de presse. Nous avons besoin de beaucoup plus d'informations, sur l'effet sur les différents groupes d'âge et de risque, mais aussi sur l'impact sur la circulation. Bien entendu, tout cela figure dans les dossiers d'accréditation qui sont en cours d'examen par l'Agence européenne des médicaments. En attendant, nous ne devons pas mettre les charrues avant les boeufs. Mais je pense que nous pouvons commencer à vacciner certains groupes à partir du premier trimestre de l'année prochaine.Van Ranst: Comme le dit Marion : nous avons trois communiqués de presse, et c'est tout. Je ne méfie pas de la communication. Les grandes entreprises pharmaceutiques ne peuvent sortir n'importe quels chiffres, car leur réputation est en jeu. Mais il faut attendre de connaître tous les détails, car nous en avons besoin pour développer une stratégie de vaccination.Si 2020 était l'année du virus, 2021 peut être l'année du vaccin, pouvons-nous déjà rêver d'un été de festivals et de garden-parties ? Koopmans: (hésitante) Cela me semble un peu rapide. Qu'en pensez-vous Marc ?Van Ranst: Des festivals comme à l'été 2019 ? Oubliez, mais on pourra faire plus qu'à l'été 2020. Entre-temps, nous disposons de tests rapides assez fiables, et pas chers. Combinez ça à la donnée qu'on vaccinera beaucoup d'ici l'été. Il faudra de la créativité, mais je pense que le secteur des festivals européen en possède suffisamment.Koopmans : Nous ne devons pas nous faire d'illusions: il n'y a pas d'autoroute vers l'ancienne vie normale. Les vaccins seront un outil supplémentaire, à côté des mesures sanitaires que nous allons devoir encore appliquer un certain temps.