Il y en a qui déboulonnent des statues. Elles, elles collent. Des feuilles blanches lettrées de noir. " Je ne suis pas exotique ", sur un mur gris. " T'es belle, pour une Noire = racisme ordinaire " sur des briques. " Décolonisons les fantasmes sexuels ", sur les marches d'un monument. Elles collent, anonymes, pour se " réapproprier la rue, espace habituellement dominé par le masculin ". Elles collent, surtout, parce qu'elles ne sont pas blanches. Parce que " les femmes racisées sont invisibilisées ", parce que " c'est frustrant ", parce que " le message décolonial est tout aussi important que le message féministe ".
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Il y en a qui déboulonnent des statues. Elles, elles collent. Des feuilles blanches lettrées de noir. " Je ne suis pas exotique ", sur un mur gris. " T'es belle, pour une Noire = racisme ordinaire " sur des briques. " Décolonisons les fantasmes sexuels ", sur les marches d'un monument. Elles collent, anonymes, pour se " réapproprier la rue, espace habituellement dominé par le masculin ". Elles collent, surtout, parce qu'elles ne sont pas blanches. Parce que " les femmes racisées sont invisibilisées ", parce que " c'est frustrant ", parce que " le message décolonial est tout aussi important que le message féministe ". Sur leurs collages, les militantes du groupe Décolonisons le féminisme ajoutent des codes QR, à scanner pour découvrir des témoignages de celles qui ont peu droit à la parole publique. Ou à la parole féministe. Faut bien le constater : celles qui dénoncent les inégalités genrées sont rarement colorées. Elles se plaignent d'être moins bien payées, les Blanches. D'être moins recrutées, d'être moins écoutées, d'être moins respectées. Elles le sont toujours plus que celles qui n'ont pas la même pâleur qu'elles. Double peine : celle du sexe, celle de la peau. La première s'améliore, à coups de Mai 68, de 8 mars, de #MeToo, de luttes constantes. Pas toujours dans les esprits, mais au moins dans les lois. La seconde... Peut-être dans les lois, mais certainement pas dans les esprits. Elles devraient s'en tracasser, les Blanches. Si certaines ont pu devenir directrices, cadres, avocates, médecins et autres travailleuses à emploi du temps chargé ; si celles-là ont pu s'offrir le luxe de sortir de chez elles, de se libérer des corvées ménagères, voire de se distancier de l'éducation de leurs rejetons, c'est parce qu'elles ont souvent pu déléguer toutes ces joyeusetés à d'autres qui étaient un peu plus foncées qu'elles. " Pour moi, le féminisme, c'est que toutes les femmes soient libérées, pas que toutes les femmes soient à la tête de grandes compagnies ", clamait, en février 2019, dans Le Monde, la politologue française Françoise Vergès, auteure de l'ouvrage Un féminisme décolonial (La Fabrique éditions). Pour qui le droit des femmes doit nécessairement s'entremêler aux questions de racisme (et d'environnement, et d'exploitation, etc.), donc " travailler avec les autres mouvements politiques et sociaux qui sont pour la déconstruction de ce système. [Sinon], la pure égalité de genre d'un certain féminisme est en fait la perpétuation de politiques impérialistes, racistes et d'exploitation. " Certaines ont peut-être fait rimer " émancipation " et " colonisation ". Pensant que pour être libres/libérées, il fallait " civiliser ". Porter sans complexe la minijupe plutôt que le voile. Fustiger l'excision plutôt que l'absence de clitoris dans les manuels scolaires. Blâmer les mariages forcés plutôt que les unions où la mariée rouée de coups finit par en crever. Vilipender l'exploitation sexuelle à l'autre bout de la planète plutôt que l'exploitation économique au bout de la rue. Peut-être. Surtout dans les années 1980-1990, quand le féminisme portait forcément un tailleur, des escarpins, un attaché-case et des revendications essentiellement néo-libérales. Mais celui d'aujourd'hui, de 2020, se reconnecte progressivement " avec les enjeux sociétaux et les dimensions culturelles, identitaires, économiques et sociales ; desquels il avait eu tendance à s'éloigner ", pour reprendre la pensée de Florence Caeymaex, philosophe à l'ULiège. Un féminisme de pleine conscience.