"Qui goûte?" La question se voulait inclusive mais le goulet était déjà dirigé vers Monsieur (c'était du temps où les gens étaient libres et les restos ouverts). La carte des vins, c'était aussi à lui que le serveur l'avait remise. Apparemment, seuls les détenteurs de pénis sont capables de choisir adéquatement entre un grenache et un merlot, pour accompagner le boeuf grillé. Ces dames s'y connaissent pourtant bien en robes, mais prière de les porter (ou de les enlever), pas de les contempler au travers d'un verre. Les experts en cuisses, c'est eux. Les pros de la charpente, les spécialistes des rondeurs.
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"Qui goûte?" La question se voulait inclusive mais le goulet était déjà dirigé vers Monsieur (c'était du temps où les gens étaient libres et les restos ouverts). La carte des vins, c'était aussi à lui que le serveur l'avait remise. Apparemment, seuls les détenteurs de pénis sont capables de choisir adéquatement entre un grenache et un merlot, pour accompagner le boeuf grillé. Ces dames s'y connaissent pourtant bien en robes, mais prière de les porter (ou de les enlever), pas de les contempler au travers d'un verre. Les experts en cuisses, c'est eux. Les pros de la charpente, les spécialistes des rondeurs. Paraît qu'elles doivent pas s'offusquer, les femmes, que leur corps ait servi de base au vocabulaire vinicole. Un hommage, les filles, pas une offense! Sexisme, comme vous y allez, bande d'enragées. C'est de ça qu'elle s'est fait traiter, la journaliste et critique américaine Esther Mobley qui, en septembre dernier, dénonçait qu'un nectar "fort, puissant, agressif" soit forcément qualifié de masculin, mais qu'un autre "fin, élégant, floral" soit dénommé féminin. Ces féminazies veulent déjà l'égalité salariale et l'implication des pères dans l'éducation des gosses. Stop! Qu'elles laissent le pinard tranquille. "Le langage du vin est le reflet [du] rapport asymétrique entre hommes et femmes, analyse la caviste et auteure Sandrine Goeyvaerts sur le site de la RTBF. Longtemps - et encore de nos jours -, ce monde a été perçu comme un monde d'hommes, où les femmes sont absentes, voire jouent des rôles très secondaires." Dans son commerce, elle-même a de nombreuses fois dû répéter aux chalands qui la considéraient juste comme vendeuse et réclamaient son mari que, oui, elle pouvait les conseiller aussi. La sommelière Barbara Hoornaert racontait, en août, dans l'émission Les Grenades, qu'un client l'avait interpellée "parce qu'il voulait parler au sommelier". "C'est moi", avait-elle répondu. "Non, le monsieur, là-bas!" Il y a autant (voire plus) d'étudiantes que d'étudiants, dans les cours d'oenologie. Comme dans les écoles d'hôtellerie, de cinéma, les académies, les conservatoires. Pourtant, les sommelières représentent à peine 20% des professionnels en exercice. Minoritaires, comme les cheffes, les réalisatrices, les actrices, les musiciennes. Bizarre: l'excellence n'est pourtant pas un mot masculin. Ah oui, mais c'est pas joli, une demoiselle qui picole! Comme celles qui pètent. Quelle in-élégance. "Le champagne est le seul vin qui laisse la femme belle après boire", disait la marquise de Pompadour. Parce qu'un gars, l'oeil rouge et les dents mauves, c'est la grande classe. En réalité, c'est à nouveau la jouissance qui leur est refusée: qu'elles s'imbibent donc de ces vinasses sucrées, de ces liqueurs fruitées, de ces alcools légers, de tout ce qui est réputé mauvais. Les grands crus, les arômes subtils, les cépages élaborés, ça, c'est pas pour les gonzesses! En bouche, comme au lit, le plaisir n'est pas censé les concerner. De plus en plus de femmes prennent toutefois désormais leur pied de vigne. De 13% à la fin des années 1980, les vigneronnes françaises seraient désormais 27%. En 2018 dans l'Hexagone, puis l'année suivante en Belgique, les prix de meilleur sommelier étaient pour la première fois attribués à des sommelières, Pascaline Lepeltier et Sanne Dirx. Ceux que cette féminisation dérange peuvent toujours boire pour oublier. Qu'ils prennent alors un gros cubi, car ça ne fait que commencer.