À l'automne 2016, les journalistes d'Apache ont fait l'objet de filatures par des détectives privés commandités par Land Invest Group (LIG). Quatre sources ont confirmé ces faits de manière indépendante. Coût de l'opération : 60.000 euros. LIG était alors aux mains d'Erik Van der Paal et son partenaire néerlandais Marc Schaling (50%) et du fonds de pension des intercommunales liégeoises Ogeo Fund (50%), contrôlé par le PS liégeois et dirigé par Stéphane Moreau.

L'Association flamande des journalistes (VVJ) a réagi avec consternation à ces filatures. "C'est hallucinant", tonne son secrétaire national Pol Deltour. "Il s'agit d'une violation fondamentale du secret des sources, principe au coeur même du journalisme." La VVJ envisage d'intenter une action en justice.

Les filatures ont eu lieu après des révélations d'Apache concernant un projet immobilier controversé : la construction d'un immeuble de douze étages - la Lins Tower - sur un site appelé Tunnelplaats à Anvers. LIG a obtenu, en 2014, un permis de bâtir qui l'a autorisé à construire un building bien plus haut que ce que la "règle d'harmonie" permettait, soit six ou sept étages maximum, comme les immeubles avoisinants. Le tout sur un terrain qui a été vendu deux fois le même jour, générant en quelques heures une étrange plus-value de plusieurs millions d'euros...

Old Birdy

Mercredi 12 octobre 2016, peu après 11h. À la brasserie Old Birdy, située à Schilde, banlieue cossue de la périphérie d'Anvers, un journaliste d'Apache est attablé avec deux sources. Au centre de la discussion : Maurice De Velder, un homme d'affaires condamné pour abus de biens sociaux, corruption, abus de confiance et blanchiment d'argent.

De Velder, via sa société Kouter, a agi comme intermédiaire lors de la vente d'un ancien garage Renault à Anvers, sur le site de Tunnelplaats. Il a acheté le terrain à Renault pour 5,82 millions d'euros et l'a revendu le jour même pour plus de 9 millions d'euros à LIG - un coûteux achat financé par Ogeo Fund avec le capital des pensionnés liégeois. Mais la discussion, ce jour-là, au Old Birdy, ne concerne guère cette surprenante transaction immobilière. Il y avait en effet déjà suffisamment à raconter sur Maurice De Velder lui-même.

Peu après cette discrète rencontre, l'une des deux sources raconte avoir fait une amère expérience: Erik Van der Paal lui a mis sous le nez une photo la montrant avec l'autre source s'asseoir avec le journaliste d'Apache au Old Birdy ce fameux 12 octobre 2016. Puis, au cours des semaines qui ont suivi, une de ces deux sources a été à son tour filée par des détectives. Finalement, cette source commencera à travailler pour Erik Van der Paal et LIG. Elle s'impliquera dans un autre projet immobilier controversé d'envergure: celui de la transformation des anciens abattoirs d'Anvers. Mais c'est une autre histoire.

Double action en justice

Cinq jours avant cette entrevue incognito au Old Birdy, plusieurs journalistes d'Apache ont reçu dans leur boîte aux lettres une citation à comparaître émanant du chef de cabinet du bourgmestre d'Anvers Bart De Wever. Joeri Dillen réclamait ainsi 100.000 euros de dommages et intérêts à Apache pour avoir notamment révélé qu'il avait travaillé pour LIG juste avant de devenir le chef cab' de De Wever en décembre 2012.

Une semaine plus tard, une seconde citation arrivait chez les mêmes journalistes, cette fois émanant de LIG. La filiale immo anversoise d'Ogeo Fund demandait pour sa part 250.000 euros de dommages à Apache ainsi que la "dépublication", sur son site web, de pas moins de... 17 articles. Ceux-ci mettaient en évidence des interconnexions entre LIG, la faillite de la banque Optima, le PS liégeois et la N-VA anversoise. L'an dernier, Le Vif et Apache ont pu établir, documents à l'appui, que le procès intenté à Apache par le chef cab' de De Wever a été financé par LIG à hauteur d'au moins 18.000 euros versés à l'avocat de Joeri Dillen.

Avec ce double procès et le recours à des détectives privés, LIG a semble-t-il fait tout ce qui était en son pouvoir pour dissuader Apache d'écrire davantage sur des dossiers immobiliers anversois sensibles. Six mois plus tard, la ministre flamande de l'Economie sociale de l'époque, Liesbeth Homans (N-VA), intervint également pour annuler une demande de crédit qu'Apache avait introduite chez Trividend, une institution qui fournit du capital-risque à "des entreprises et des entrepreneurs socialement engagés". Le principal actionnaire de Trividend est le gouvernement flamand.

Détectives vs. caméras cachées

En novembre 2017, Apache a publié une vidéo tournée en caméra cachée montrant une nouvelle fois les liens étroits qui unissent le collège communal d'Anvers et le lobbyiste immobilier Erik Van der Paal. C'est la fameuse vidéo tournée devant 't Fornuis, resto étoilé où Van der Paal a fêté ses 45 ans en compagnie notamment de plusieurs élus ou proches de la N-VA anversoise et du PS liégeois. À la même époque Apache publie un extrait du procès-verbal d'une réunion du comité de direction d'Ogeo Fund qui fait état d'une rencontre "de lobbying" entre le fonds de pension et Bart De Wever en mai 2011, six mois avant son élection comme bourgmestre d'Anvers. Erik Van der Paal a répondu à la vidéo du Fornuis par de nouvelles mesures judiciaires. Un an après avoir payé, via LIG, 60.000 euros à des détectives privés pour filer des journalistes, il accuse Apache de... violation de la vie privée et harcèlement.

Outre les deux sources figurant sur la fameuse photo agitée par Van der Paal, deux autres sources confirment "off the record" qu'Erik Van der Paal a payé des détectives privés pour surveiller Apache. L'une de ces sources, qui a eu des contacts très étroits avec LIG, confirme que 60.000 euros ont été payés pour faire suivre l'ensemble de la rédaction d'Apache en 2016. Au cours de cette période, la comptabilité de Land Invest Project Management, filiale de LIG, indique plusieurs paiements réalisés à diverses agences de détectives privés.

"La même moralité"

Contacté par Le Vif et Apache pour une réaction, Erik Van der Paal ne souhaite ni confirmer ni infirmer qu'il a commandité des détectives privés pour filer des journalistes. Il s'en prend par contre à Apache: "Écoutez, votre organisation est venue filmer une fête privée avec des lunettes Google que vous avez achetées dans un magasin à Anvers et avec une caméra cachée dans un vélo [NDLR : Van der Paal fait référence au film du Fornuis]. Disons que vous n'avez pas beaucoup d'arguments - s'il est vrai que vous avez été suivis - pour protester contre cela." Le fait que les filatures des journalistes datent de 2016 et sa fête d'anniversaire de 2017, soit un an plus tard, ne change rien aux yeux d'Erik Van der Paal. "Qu'est-ce que cela a à voir? Cela signifie simplement que nous avons la même moralité, mais décalée d'un an."

Contacté, le Vlaams Journalistenvereniging (VVJ) a exprimé son indignation face aux méthodes du promoteur immobilier. "Le fait que ces pratiques soient interdites par la loi sur le secret des sources en dit long", commente Pol Deltour. "C'est une forme d'intimidation de très grande envergure. Ça touche le journalisme en son coeur." La VVJ envisage donc d'éventuelles actions en justice. "Nous devons chercher des moyens de contrer ce genre de pratiques", poursuit Pol Deltour. "Les faits sont publics. Nous verrons si nous pouvons intenter une action en justice."

David Leloup et Tom Cochez

À l'automne 2016, les journalistes d'Apache ont fait l'objet de filatures par des détectives privés commandités par Land Invest Group (LIG). Quatre sources ont confirmé ces faits de manière indépendante. Coût de l'opération : 60.000 euros. LIG était alors aux mains d'Erik Van der Paal et son partenaire néerlandais Marc Schaling (50%) et du fonds de pension des intercommunales liégeoises Ogeo Fund (50%), contrôlé par le PS liégeois et dirigé par Stéphane Moreau.L'Association flamande des journalistes (VVJ) a réagi avec consternation à ces filatures. "C'est hallucinant", tonne son secrétaire national Pol Deltour. "Il s'agit d'une violation fondamentale du secret des sources, principe au coeur même du journalisme." La VVJ envisage d'intenter une action en justice.Les filatures ont eu lieu après des révélations d'Apache concernant un projet immobilier controversé : la construction d'un immeuble de douze étages - la Lins Tower - sur un site appelé Tunnelplaats à Anvers. LIG a obtenu, en 2014, un permis de bâtir qui l'a autorisé à construire un building bien plus haut que ce que la "règle d'harmonie" permettait, soit six ou sept étages maximum, comme les immeubles avoisinants. Le tout sur un terrain qui a été vendu deux fois le même jour, générant en quelques heures une étrange plus-value de plusieurs millions d'euros...Old BirdyMercredi 12 octobre 2016, peu après 11h. À la brasserie Old Birdy, située à Schilde, banlieue cossue de la périphérie d'Anvers, un journaliste d'Apache est attablé avec deux sources. Au centre de la discussion : Maurice De Velder, un homme d'affaires condamné pour abus de biens sociaux, corruption, abus de confiance et blanchiment d'argent.De Velder, via sa société Kouter, a agi comme intermédiaire lors de la vente d'un ancien garage Renault à Anvers, sur le site de Tunnelplaats. Il a acheté le terrain à Renault pour 5,82 millions d'euros et l'a revendu le jour même pour plus de 9 millions d'euros à LIG - un coûteux achat financé par Ogeo Fund avec le capital des pensionnés liégeois. Mais la discussion, ce jour-là, au Old Birdy, ne concerne guère cette surprenante transaction immobilière. Il y avait en effet déjà suffisamment à raconter sur Maurice De Velder lui-même.Peu après cette discrète rencontre, l'une des deux sources raconte avoir fait une amère expérience: Erik Van der Paal lui a mis sous le nez une photo la montrant avec l'autre source s'asseoir avec le journaliste d'Apache au Old Birdy ce fameux 12 octobre 2016. Puis, au cours des semaines qui ont suivi, une de ces deux sources a été à son tour filée par des détectives. Finalement, cette source commencera à travailler pour Erik Van der Paal et LIG. Elle s'impliquera dans un autre projet immobilier controversé d'envergure: celui de la transformation des anciens abattoirs d'Anvers. Mais c'est une autre histoire.Double action en justiceCinq jours avant cette entrevue incognito au Old Birdy, plusieurs journalistes d'Apache ont reçu dans leur boîte aux lettres une citation à comparaître émanant du chef de cabinet du bourgmestre d'Anvers Bart De Wever. Joeri Dillen réclamait ainsi 100.000 euros de dommages et intérêts à Apache pour avoir notamment révélé qu'il avait travaillé pour LIG juste avant de devenir le chef cab' de De Wever en décembre 2012.Une semaine plus tard, une seconde citation arrivait chez les mêmes journalistes, cette fois émanant de LIG. La filiale immo anversoise d'Ogeo Fund demandait pour sa part 250.000 euros de dommages à Apache ainsi que la "dépublication", sur son site web, de pas moins de... 17 articles. Ceux-ci mettaient en évidence des interconnexions entre LIG, la faillite de la banque Optima, le PS liégeois et la N-VA anversoise. L'an dernier, Le Vif et Apache ont pu établir, documents à l'appui, que le procès intenté à Apache par le chef cab' de De Wever a été financé par LIG à hauteur d'au moins 18.000 euros versés à l'avocat de Joeri Dillen.Avec ce double procès et le recours à des détectives privés, LIG a semble-t-il fait tout ce qui était en son pouvoir pour dissuader Apache d'écrire davantage sur des dossiers immobiliers anversois sensibles. Six mois plus tard, la ministre flamande de l'Economie sociale de l'époque, Liesbeth Homans (N-VA), intervint également pour annuler une demande de crédit qu'Apache avait introduite chez Trividend, une institution qui fournit du capital-risque à "des entreprises et des entrepreneurs socialement engagés". Le principal actionnaire de Trividend est le gouvernement flamand.Détectives vs. caméras cachéesEn novembre 2017, Apache a publié une vidéo tournée en caméra cachée montrant une nouvelle fois les liens étroits qui unissent le collège communal d'Anvers et le lobbyiste immobilier Erik Van der Paal. C'est la fameuse vidéo tournée devant 't Fornuis, resto étoilé où Van der Paal a fêté ses 45 ans en compagnie notamment de plusieurs élus ou proches de la N-VA anversoise et du PS liégeois. À la même époque Apache publie un extrait du procès-verbal d'une réunion du comité de direction d'Ogeo Fund qui fait état d'une rencontre "de lobbying" entre le fonds de pension et Bart De Wever en mai 2011, six mois avant son élection comme bourgmestre d'Anvers. Erik Van der Paal a répondu à la vidéo du Fornuis par de nouvelles mesures judiciaires. Un an après avoir payé, via LIG, 60.000 euros à des détectives privés pour filer des journalistes, il accuse Apache de... violation de la vie privée et harcèlement.Outre les deux sources figurant sur la fameuse photo agitée par Van der Paal, deux autres sources confirment "off the record" qu'Erik Van der Paal a payé des détectives privés pour surveiller Apache. L'une de ces sources, qui a eu des contacts très étroits avec LIG, confirme que 60.000 euros ont été payés pour faire suivre l'ensemble de la rédaction d'Apache en 2016. Au cours de cette période, la comptabilité de Land Invest Project Management, filiale de LIG, indique plusieurs paiements réalisés à diverses agences de détectives privés."La même moralité"Contacté par Le Vif et Apache pour une réaction, Erik Van der Paal ne souhaite ni confirmer ni infirmer qu'il a commandité des détectives privés pour filer des journalistes. Il s'en prend par contre à Apache: "Écoutez, votre organisation est venue filmer une fête privée avec des lunettes Google que vous avez achetées dans un magasin à Anvers et avec une caméra cachée dans un vélo [NDLR : Van der Paal fait référence au film du Fornuis]. Disons que vous n'avez pas beaucoup d'arguments - s'il est vrai que vous avez été suivis - pour protester contre cela." Le fait que les filatures des journalistes datent de 2016 et sa fête d'anniversaire de 2017, soit un an plus tard, ne change rien aux yeux d'Erik Van der Paal. "Qu'est-ce que cela a à voir? Cela signifie simplement que nous avons la même moralité, mais décalée d'un an."Contacté, le Vlaams Journalistenvereniging (VVJ) a exprimé son indignation face aux méthodes du promoteur immobilier. "Le fait que ces pratiques soient interdites par la loi sur le secret des sources en dit long", commente Pol Deltour. "C'est une forme d'intimidation de très grande envergure. Ça touche le journalisme en son coeur." La VVJ envisage donc d'éventuelles actions en justice. "Nous devons chercher des moyens de contrer ce genre de pratiques", poursuit Pol Deltour. "Les faits sont publics. Nous verrons si nous pouvons intenter une action en justice."David Leloup et Tom Cochez