L' éditorialiste belge a ceci de différent d'avec tous ses congénères étrangers qu'il est parfaitement comme eux: il pense, comme tous les autres, que son pays est unique au monde. Comme eux, il sait qu'il ne faut pas être un mouton et qu'il faut faire ses propres recherches, parce que les médias ne sont pas fiables, sauf le sien. Et comme eux, il est tellement sûr de sa singularité qu'il n'a pas besoin d'ouvrir les journaux étrangers.
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L' éditorialiste belge a ceci de différent d'avec tous ses congénères étrangers qu'il est parfaitement comme eux: il pense, comme tous les autres, que son pays est unique au monde. Comme eux, il sait qu'il ne faut pas être un mouton et qu'il faut faire ses propres recherches, parce que les médias ne sont pas fiables, sauf le sien. Et comme eux, il est tellement sûr de sa singularité qu'il n'a pas besoin d'ouvrir les journaux étrangers. Il a tant de fois composé de ces innovants éditoriaux reproductibles à l'infini, tous griffés du réglementaire "ceci n'est pas un pays", il a tellement taxé toute situation de surréaliste, si souvent expliqué n'importe quel effet par une cause unique, la lasagne institutionnelle, que toute analyse lui est inutile. Il s'est si bien doté de réflexes si puissants qu'il n'est pas un mouton, lui: il est un félin robuste. Ses formules toutes faites sont déjà écrites avant d'être pensées, son savoir s'abat sur tout sujet comme la furtive panthère sur la fraîche antilope. Sûr de lui, il n'a pas peur de bravement râler, quand bien même une épidémiologiste le lui défendrait: pourquoi s'empêcherait-il de s'en prendre aux puissants, hein? Et pourquoi priverait-il un lectorat en perte de sens de son rageur pensum sur la vaccination? Car, après tout, c'est vrai qu'on ne se fait pas vacciner assez vite. Et c'est vrai qu'il faut que ça soit plus simple. C'est vrai que les médecins généralistes doivent y être davantage associés. C'est vrai que les bases de données sont intrusives et inefficaces. C'est vrai qu'il suffirait d'envoyer à chaque Belge un courrier de convocation, selon un ordre déterminé par son numéro de registre national. Et puis c'est vrai qu'il y a des couacs, qu'il y a eu des centres de vaccination dépeuplés et des convocations mal envoyées, c'est vrai que la Belgique a perdu deux semaines, alors ceci n'est pas un pays, merde! Alors il n'a n'a pas pris la peine de voir ce reportage sur France 3, le 31 janvier, qui décrivait des "standards saturés, des numéros de téléphone injoignables, des rendez-vous annulés, le démarrage de la vaccination en Bretagne comme ailleurs s'est très vite grippé". A quoi bon? C'est sans doute à cause de la lasagne institutionnelle bretonne. Il n'a pas lu non plus cet article du Monde qui, le 13 février, racontait qu'en Suède "manque de matériel, cafouillage dans les régions, affaires de passe-droit", suscitaient "l'exaspération de la population", probablement un effet du surréalisme suédois. Il n'a pas remarqué cet article de Libération qui, le 28 février, décrivait une population allemande qui "s'impatiente face à la lenteur de la vaccination et l'absence apparente de stratégie vaccinale", inévitablement la faute des neuf ministres de la Santé allemands. Et il n'a pas lu El Pais écrire le 26 février que "Los problemas de organización impiden administrar todas las vacunas que llegan". Il n'en a pas besoin. Ceci n'est pas un pays et lui, il n'est pas un mouton. Il ne va pas s'en laisser conter. Car après tout il n'y a que dans un seul pays au monde qu'on se scandalise sans remords qu'une campagne de vaccination de masse qui doit commencer le 15 mars n'ait pas encore commencé le 4 mars, et ce ne peut être que le sien.