Les décisions annoncées par le Premier ministre, Alexander De Croo, et les ministres-présidents des Régions et Communautés ont suscité un émoi certain, vendredi matin. Alors que la Belgique est désormais le mauvais élève de la classe Covid au niveau européen, nos autorités en appellent à la responsabilité collective - 'c'est un travail d'équipe" - et se content d'un prolongement certes logique, mais somme toute minimaliste, des mesures de la semaine passée.
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Les décisions annoncées par le Premier ministre, Alexander De Croo, et les ministres-présidents des Régions et Communautés ont suscité un émoi certain, vendredi matin. Alors que la Belgique est désormais le mauvais élève de la classe Covid au niveau européen, nos autorités en appellent à la responsabilité collective - 'c'est un travail d'équipe" - et se content d'un prolongement certes logique, mais somme toute minimaliste, des mesures de la semaine passée.Cela semble, pour beaucoup, incompréhensible.Les experts, qui étaient désormais nombreux à plaider pour un reconfinement pur et simple, appellent à un "confinement volontaire" et s'adressent directement à la population sur les réseaux sociaux pour tenter de la responsabiliser en contournant les politiques. Le personnel soignant, lui, exprime son dépit et affirme déjà que nous en sommes pratiquement au stade où l'on devra trier les patients dans certains hôpitaux. Il met en avant une menace: "nous ferons ce que nous pouvons, mais au-delà, ce sera la catastrophe". A bien y penser, c'est dingue.Le moment est absolument dramatique, mais il est aussi très étrange sur le plan politique. C'est comme si les différents niveaux de pouvoir n'avaient pas le courage de prendre des mesures plus fortes. Ou comme s'il y avait une volonté de demander désormais aux Belges de prendre leur destin en main avec pour mission de sauver les écoles, l'économie et, en toile de fond, notre moral à tous.Le moment est étrange parce que voilà un grand nombre de Belges exprimant spontanément le désir de mesures plus restrictives des autorités pour enrayer l'épidémie. L'appel à la "solidarité nationale", lui, est perçu comme un rejet de la faute sur la population déjà meurtrie par des mois de crise. Les politiques sont décriés mais, par défaut, on attend qu'ils décident pour nous. C'est la contradiction fondamentale de ce pays.Le résultat de cette séquence est un sentiment partagé d'impuissance de la part tant des politiques que des citoyens, au moment où l'on n'en a absolument pas besoin. Cela s'apparente à une forme de résignation bizarre où les politiques ne savent plus comment aborder la crise face à une opinion publique souvent intransigeante, tandis que les citoyens semblent désemparés à l'idée de se prendre eux-mêmes en charge. Or, c'est ce qui doit arriver et c'est peut-être ce qui arrivera alors que les images dramatiques d'hôpitaux vont inévitablement déferler sur nos écrans.Lors de la conférence de presse, anticipée ce matin, cela a donné lieu à des images elles aussi singulières. Avec des participants mal à l'aise et un fossé communautaire qui ne disait pas son nom.Alexander De Croo a donné la philosophie de ces décisions lors d'une interminable introduction, comme s'il s'agissait d'implorer les Belges à comprendre les objectifs qu'il exposait devant eux : préserver les soins de santé, les écoles, l'économie... Jan Jambon (N-VA), ministre-président flamand, a tenté d'utiliser un ton dédramatisant l'instant avec quelques touches d'humour maladroites. Il faut dire que la N-VA est en retrait sur la question, fâchée d'avoir été écartée du pouvoir fédéral et revenchard après les critiques qui avaient fusé lors du couvre-feu anversois, cet été. Il faut dire aussi que Jan Jambon est également ministre de la Culture et qu'il a autorisé de nombreuses manifestations au nord du pays ces prochaines semaines, dit-on. Il fau dire enfin que... la Flandre est à cheval sur ses compétences.Pierre-Yves Jeholet (MR), ministre-président francophone, a répété plusieurs fois combien il est "difficile de prendre des décisions" alors que celles-ci seront "forcément critiquées par la suite". De tous, c'est lui qui semblait le plus mal à l'aise par rapport à ce qui était annoncé. Le MR a évolué sur la nécessité d'agir, comme en témoignait la sortie de sn président Georges-Louis Bouchez en milieu de semaine en faveur de mesures plus dures.Elio Di Rupo (PS), ministre-président wallon, triturait son masque dans ses mains, en un geste de nervosité évident, alors qu'il annonçait des bus privés supplémentaires pour compenser l'offre des TEC, en précisant aussi que la Wallonie pourrait prendre des mesures complémentaires. Lui aussi avait plaidé pour des décisions plus drastiques.Olivier Paasch (ProDG), ministre-président germanophone, a résumé les décisions en allemand, non sans s'interrompre pour se demander si on le comprenaitImage de la fermeté depuis l'installation de la Vivaldi fédérale, le ministre de la Santé, Frank Vandenbroucke (SP.A), a cette fois été relayé en fin de conférence de presse, avec un discours une nouvelle fois alarmant sur la situation dans les hôpitaux - et à vrai dire un peu décalé. L'inpression était qu'il avait pris trop de place les fois passées et qu'il s'agissait désormais de calmer le jeu. Cela s'expliquait, aussi, par la farouche volonté flamande de respecter les compétences des entités fédérées: les sports et la culture sont des compétences communautaires, les transports en commun des compétences régionales...Le tout donnait une image forcément surréaliste, tout en lançant un message inaudible aux Belges qui s'attendaient à des annonces proches d'un reconfinement.C'était l'image d'un Comité de concertation mal à l'aise et à vrai dire divisé. Les désaccords entre les nombreux niveaux de pouvoir et les partis concernés, singulièrement les différences de sensibilités Nord-Sud, expliquent le résultat mi-figue mi-raisin de ce Comité. Les francophones, globalement, plaidaient en faveur d'un reconfinement à l'exception de l'école et de l'économie.La Wallonie et la Fédération Wallonie-Bruxelles pourraient d'ailleurs décider de mesures plus fortes en fin de journée.Il est vrai que la réalité sanitaire est davantage préoccupante en Belgique francophone qu'en Flandre, pour l'instant du moins, et que les exécutifs régionaux sont composés différemment et la N-VA, à la tête du gouvernement flamand, a laissé entendre une voix dissonante ces derniers jours, Bart De Wever refusant un reconfinement national sous le mode de "quand je l'ai décidé à Anvers, cet été, on s'est moqué de moi".Les experts disent déjà que de nouvelle mesures s'imposeront. En début de semaine prochaine, il y aura dix jours que la fermeture des cafés-restaurants sera entrée en vigueur et une évaluation des mesures sera possible, conformément à ce que le Premier ministre affirmait. On aura perdu quelques jours, mais un nouveau tour de vis sera possible, d'autant plus que les vacances de Toussaint seront à nos portes avec les écoles fermées pour un congé qui a déjà été allongé de trois jours.Tout ceci explique sans doute cela. Mais en attendant, cet étrange moment politique risque d'avoir des conséquences humaines terribles.