Il y a un an, le 2 mars 2020, l'ensemble des autorités belges se réunissaient pour établir une stratégie commune face à un virus peu connu. Une autre époque, certains disent un autre monde : Sophie Wilmès était Première ministre, Maggie De Block ministre de la Santé, et personne n'osait vraiment croire que ce qui se produisait déjà en Italie du Nord pouvait se reproduire en Belgique. Un an plus tard, le gouvernement fédéral a changé, Alexander De Croo le dirige, des ministres se sont disputés, des politiques ont affronté des experts, deux vagues ont déferlé et 22.000 personnes sont décédées. En cinq épisodes, reparcourez cette année comme aucune autre.
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"Je demande la tenue d'un comité de concertation le 18 décembre pour analyser l'impact des dernières mesures et l'évolution de la situation épidémiologique afin d'évaluer sereinement un éventuel assouplissement pour la fin de l'année. L'échéance du 15 janvier me paraît trop éloignée." L'investissement présidentiel valait bien un tweet. "On ne va quand même pas fêter Noël par Skype", avait en effet dit le président du MR Georges-Louis Bouchez début novembre, et il avait, comme souvent, fait abondamment sponsoriser (et le hashtag #savechristmas) la revendication sur les réseaux sociaux. Il avait même fait faire une vidéo où son petit chien et lui ouvraient tristement une boîte de raviolis devant une pauvre guirlande, et fait dépenser 500 euros pour le montrer largement sur Facebook. Les libéraux avaient alors dû encaisser la fermeture de l'Horeca, puis, fin octobre, celle des commerces non essentiels. Il fallait réagir, et la phrase de Frank Vandenbroucke, au soir du comité de concertation du 27 novembre qui avait décidé de leur réouverture au 1er décembre, allait libérer la parole libérale. "Il fallait obtenir un effet choc", avait dit le ministre de la Santé, les commerçants s'étaient insurgés, son armure d'infaillibilité s'était fendue, et le MR avait trouvé une raison d'insister. On n'allait quand même pas fêter Noël par Skype, ni se priver de titiller une armure fendue. Au gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Pierre-Yves Jeholet s'était entretenu avec ses vices-premiers, Frédéric Daerden (PS) et Bénédicte Linard (Ecolo). Ils n'avaient pas vu de problème à ce que le prochain comité de concertation, programmé le 18 décembre, évoque la situation sanitaire, voire examine la possibilité d'un léger assouplissement pour les fêtes de fin d'année. Alors, le samedi 5 décembre, le ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles empoigna son smartphone, signifia sa volonté qu'une réunion de Codeco s'y penchât le 18 décembre. C'était une bravade lancée à Frank Vandenbroucke, ce fut une baffe pour Alexander De Croo. Le Premier ministre, qui depuis la semaine d'incendie du 23 octobre, prenait toujours bien soin de réunir physiquement les ministres-présidents des entités fédérées quelques jours avant un comité de concertation, leur soumettant le projet de texte des notifications, laissant entre brackets ou tussen haakjes les knelpunten à trancher le jour dit. Le libéral avait souvent tenté, avec les francophones, de surmonter les réticences de la Région flamande à adopter des mesures plus fermes. Mais c'était d'un ministre-président francophone, libéral comme lui de surcroît, que vint la demande formelle d'adopter des mesures moins fermes. Tout le week-end sonnèrent les téléphones bleus, d'Alexander De Croo, de Sophie Wilmès, de Georges-Louis Bouchez et d'Egbert Lachaert, et certains d'entre eux composèrent même des numéros rouges et des numéros verts. Mais le plus fort de la bravade n'était pas qu'elle serait une baffe. Le plus grave était qu'il n'y avait pas de comité de concertation à convoquer le 18 décembre, puisqu'un comité de concertation était déjà convoqué le 18 décembre. Et le plus farce était que ce n'était pas une gaffe: on y avait déjà prévu, bien sûr, de discuter de l'évolution de la situation épidémiologique. Mais le communiqué de presse du Codeco du 27 novembre établissait que "l'ensemble des mesures ci-dessus seront en vigueur jusqu'au 15 janvier 2021. Début janvier, une évaluation sera réalisée sur la base des indicateurs médicaux afin de déterminer si un passage à la phase de gestion est envisageable et pour quels secteurs", et les libéraux francophones virent dans la fine nuance entre discussion et évaluation la brèche qu'ils cherchaient pour se ranger dans le camp des combattants de la liberté. Le lundi 7 décembre, Peter Moors, chef de cabinet d'Alexander De Croo et secrétaire du Comité de concertation, convoquait aigrement les participants: "Envoyé: lundi 7 décembre 2020, 16 h 18. Chers Collègues, A l'agenda du Comité de concertation du 18 décembre figureront un nombre de sujets qui ne sont pas liés à la Covid-19. Mais, à côté de cela, il a toujours été l'intention d'également discuter de la situation corona (et le Comité de concertation en avait déjà convenu). Les sujets suivants seront abordés dans ce cadre: situation épidémiologique, stratégie testing, stratégie vaccination, contrôle quarantaine. Met vriendelijke groet, Bien à vous", leur écrivait-il. Il était, lui, fermement installé dans la tranchée des discuteurs contre les évaluateurs. Allaient-ils tous discuter, comme le prévoyaient les légitimistes, ou devraient-ils évaluer, comme le réclamaient les combattants de la liberté? Le 18 décembre, réunis au palais d'Egmont, devant deux petites bouteilles de Spa, une plate et une pétillante, moins de deux semaines après leurs échanges de baffes, les participants au comité de concertation se contentèrent d'écouter distraitement le rappel d'une situation épidémiologique qui ne souffrait ni discussion ni évaluation.Les chiffres des contaminations et des hospitalisations montaient légèrement. C'est avec plaisir, sans doute, que Peter Moors fit mettre les lignes suivantes à la notification finale du Codeco: "Le comité décide qu'un assouplissement des règles en matière de rassemblements, en particulier pendant la période de Noël et de Nouvel An, n'est pas possible, étant donné que, en dehors des collectivités, plus de la moitié des infections ont lieu dans le foyer." Mais qu'importe, pour les combattants de la liberté, les termes de l'armistice. Leur hashtag avait été remarqué.