Il y a un an, le 2 mars 2020, l'ensemble des autorités belges se réunissaient pour établir une stratégie commune face à un virus peu connu. Une autre époque, certains disent un autre monde : Sophie Wilmès était Première ministre, Maggie De Block ministre de la Santé, et personne n'osait vraiment croire que ce qui se produisait déjà en Italie du Nord pouvait se reproduire en Belgique. Un an plus tard, le gouvernement fédéral a changé, Alexander De Croo le dirige, des ministres se sont disputés, des politiques ont affronté des experts, deux vagues ont déferlé et 22 000 personnes sont décédées. Retrouvez les cinq épisodes de cette année comme aucune autre.
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"Allô? Bonjour, c'est Sophie Wilmès Oui, bonjour Le Gees ne se réunira plus. Nous en avons intégré quelques membres à la nouvelle Celeval. Je tenais à vous remercier pour tout le travail que vous avez fait pour nous." La relève sonne comme un coup de téléphone d'une fin d'août. Le 30 précisément. Elle laisse le destinataire dans un vertige, celui qui vous gagne lorsque tombe une longue fièvre. Les experts. La tête leur avait tourné déjà, début avril, lorsque la même Sophie Wilmès, au faîte d'une popularité que la comparaison avec sa ministre de la Santé ne desservit pas, les avait appelés pour composer ce "groupe d'experts sur l'exit strategy" chargé de guider le gouvernement fédéral, minoritaire mais doté de pouvoirs spéciaux, vers le déconfinement. Il compte dix personnes sous la présidence d'Erika Vlieghe, autant de Flamands que de francophones, autant de spécialistes des sciences médicales (Emmanuel André, Marius Gilbert, Niel Hens, Marc Van Ranst) que d'autres domaines (le patron Johnny Thijs, le professeur d'économie de l'ULB Mathias Dewatripont, la secrétaire générale de la fédération des services sociaux Céline Nieuwenhuys, la juriste Inge Bernaerts et le gouverneur de la Banque nationale Pierre Wunsch). Il ne faut pas trop le dire, mais beaucoup y penseront de plus en plus: la moyenne de ces dix-là, désignés par un gouvernement de droite, penche plutôt à gauche. C'est chez le réformateur - il a travaillé pour plusieurs ministres fédéraux - Pierre Wunsch, à la Banque nationale, que le vertige les aura tourmentés, quelques jours après leur désignation. Erika Vlieghe et Emmanuel André leur ont asséné une fièvre de chiffres, en deux heures trente d'exposé: on a beau devoir penser le futur, parfois le présent écrase. Les barbouillements continueront tout le printemps. Des consultants de McKinsey, qui ne sont jamais loin, ont été engagés, sur proposition de Johnny Thijs. Ils sont très rigoureux et bénévoles - ils appellent ça la stratégie pro bono, mais pour montrer qu'ils savent rire - ils appellent ça des soft skills, ils diffusent une slide rigolote intitulée le B-Gees, greffant le visage d'experts sur le corps des frères Gibb. Mais la fièvre du samedi soir n'atténuera pas celle de la Banque nationale. Les dix commandeurs, qui communiquent en anglais, se sentiront peu écoutés, et peu lus, par des ministres ployant sous les pressions sectorielles. Des débats caricaturaux opposent alors l'humain et la santé à l'économie, et les experts du Gees s'en sentent otages. Il est un moment où, au gouvernement, certains voudraient relire et corriger les rapports avant leur présentation, plutôt que de devoir se justifier d'avoir pris des décisions contraires aux recommandations des experts. Ceux-ci s'émancipent. Contestent. Commencent à donner des interviews, parfois après la présentation du rapport au kern, présentation préalable aux Conseils nationaux de sécurité, parfois avant. Les ministres, tout à coup, les écoutent, les lisent, les rappellent. Mais pour peu de temps. Tandis que l'été commence et que l'insouciance revient, les lobbies insistent et, chez plusieurs experts, le trouble persiste. Ils ont bien de la peine à convaincre de la nécessité de porter le masque dans le commerce. Ils pensent que les chapitres et les paragraphes considérant les risques psychosociaux sont négligés. Fin juin, début juillet, ils se demandent s'ils doivent rester, s'ils peuvent partir et, à vrai dire, ce qu'ils ont encore à faire. Certains s'égaillent en vacances. Le dernier rapport, le septième, est remis le 14 juillet. Il entérine une démobilisation fébrile. Sa dernière ligne déconseille d'élargir la bulle sociale, alors de quinze personnes, "en raison de la situation épidémiologique instable". Idéalement, même, les experts aimeraient la réduire à dix. Le Conseil national de sécurité suivant maintient la bulle de quinze et Jan Jambon, ministre-président flamand, déclare que c'est ce qu'Erika Vlieghe elle-même voulait. La nausée se change alors en colère. Jan Jambon s'excuse, mais le Gees ne se réunira plus jamais. La Cellule d'évaluation (Celeval) créée en mars, à la composition variable mais où se retrouvaient régulièrement, notamment, Marc Van Ranst, Geert Molenberghs, Yves Van Laethem et plusieurs fonctionnaires, prendra alors un peu d'aise. Ce sont ses recommandations qui pousseront notamment aux mesures anversoises de l'été. Mais la Celeval compte encore un de ces experts qui énerve pas seulement parce qu'il est de gauche. Marc Van Ranst continue à donner des interviews et à appeler à des mesures restrictives, tandis que les ministres d'un gouvernement éminemment périssable - Alexander De Croo prêtera serment le 1er octobre - ploient toujours plus sous les pressions sectorielles. La relève du Gees annoncée le 30 août se doublera donc d'une réforme de la Celeval. La nouvelle Celeval, installée en septembre, sera moins sensible aux risques psychosociaux et moins dominée par les épidémiologistes et les virologues. Les fonctionnaires qui s'y trouvent y seront accompagnés de Johnny Thijs, d'une représentante du secteur événementiel, de l'économiste Lieven Annemans, fervent partisan des assouplissements, et d'une psychologue. Les grandes gueules ont été mises de côté. Pas Marius Gilbert et Erika Vlieghe, qui ont hésité puis qui acceptent d'aider cette Celeval marquée par la vague "rassuriste" du mois d'août. Mais Marius Gilbert quittera la Celeval fin septembre, disant ses activités "incompatibles avec son travail académique". La Celeval sera dissoute très vite, dès novembre, par Frank Vandenbroucke, qui rappellera aussitôt quelques-unes des fortes têtes du Gees, dont Marc Van Ranst et Céline Nieuwenhuys. Le temps que la fièvre leur retombe.