Depuis le début du mois de mars, Tanguy se réveille tous les jours à 4 heures. Immédiatement, il se revoit au milieu d'un aéroport pulvérisé. " Les questions existentielles arrivent seulement maintenant ", confie-t-il. Un an après les attentats, donc. C'est que son cerveau, son coeur et son corps n'étaient pas prêts à accueillir plus tôt ces interrogations brûlantes. L'homme est encore un animal. Il sait toujours, même au XXIe siècle, comment fuir le danger, se protéger, et attendre que la tempête s'apaise. Fût-ce une tempête d'émotions, colorée de peurs et de rage.

Le 6 mars, Tanguy a empoigné son téléphone et formé le numéro d'appel d'une psychologue spécialisée dans les traitements posttraumatiques. C'est un geste qu'il n'avait jamais posé jusqu'ici. Mais c'est clair, à présent : il a besoin d'aide. Tout événement imprévisible le met dans un état de tension et d'inquiétude hors de proportions. Ce n'est plus tenable. " Je croyais que j'étais loin sur le chemin de la reconstruction, murmure-t-il. En fait, je ne suis nulle part. "

Ce n'est pas exact. Il est, à vrai dire, là où ses forces, sa nature et ses pas pouvaient le mener en presque douze mois, avec le poids qu'il portait sur ses épaules.

Comme Sandrine. Son chemin de guérison, depuis qu'elle a fui la rame de métro à la station Maelbeek, le 22 mars 2016, lui est propre. Bien avant Tanguy, elle a appelé des cimentiers de l'âme, ces experts des méandres du coeur si précieux pour reconstruire les humains.

Avec eux, brique par brique, elle a rebâti sa propre cathédrale intérieure. Immense et fragile.

Tanguy, Sandrine, l'ensemble des victimes des attentats et leurs proches sont, depuis un an, devenus experts ès Kapla, ce jeu d'adresse et de patience qui consiste à empiler des planchettes de bois sans provoquer l'écroulement de l'édifice. Un tremblement et tout s'effondre. Un air d'opéra, pour Tanguy ? Un spectacle de danse, pour Sandrine ? Les voilà tous les deux capables des plus improbables constructions. " L'art réconcilie avec le monde, relève Sandrine. A travers lui, on peut se parler et se rassembler, loin de tout discours de rejet et de peur. "

Oublier et se souvenir. Se souvenir et oublier

Justement. Sur les murs extérieurs de la station Maelbeek, il y a ces deux mots lumineux, projetés en permanence : Forget and Remember. L'artiste qui a signé cette installation en 2014 ne pouvait pas savoir combien son propos résonnerait, deux ans plus tard, au même endroit. Oublier et se souvenir. Se souvenir et oublier. Depuis un an, toutes les victimes des attentats de Bruxelles expérimentent heure par heure cet exigeant exercice d'équilibre. D'un côté du fil étroit sur lequel ils s'avancent, il y a le gouffre du souvenir. S'il est trop vivace, il les paralyse, les étouffe et les empêche d'exister. De l'autre, il y a le vide abyssal de l'oubli. Parmi les victimes et leurs proches, personne n'est dupe : oublier est impossible. Et qui prétend pouvoir agir comme si rien n'était survenu risque bien de nourrir en son sein une autre forme de bombe, tout aussi douloureusement explosive, si pas davantage.

Qui prétend pouvoir agir comme si rien n'était survenu risque bien de nourrir en son sein une autre forme de bombe

A l'heure où des centaines de personnes, happées d'une manière ou d'une autre par le 22 mars 2016, apprennent encore à marcher sur ce fil, deux questions essentielles demeurent. L'une concerne le passé, l'autre, l'avenir. Et toutes deux, le présent.

La première : les victimes et leurs proches ont-ils été accompagnés comme il l'eût fallu, depuis un an ? La réponse est hélas négative. La Belgique n'était pas prête à vivre des attentats. On se rappelle le fiasco des appels vers les différents services de secours, le jour des faits ; la cacophonie dans la chaîne de décision pour fermer ou non le métro. La multiplicité des listes de rescapés. L'annonce rapide, en avril, d'un statut particulier pour les victimes, dont on ne reparlera que onze mois plus tard, et que les associations de rescapés jugeront incomplet et insatisfaisant. Et ces dentistes légistes, intervenus au coeur de l'horreur pour identifier les défunts, qui n'ont toujours pas été payés par l'Etat.

Tout cela atteste une impréparation du pays à une situation exceptionnelle. Faut-il qu'une nation en passe par là pour en apprendre tout, jusqu'à la délicatesse ? Quand Sandrine et Tanguy sont allés témoigner à la police fédérale, ils ont été fouillés à l'entrée. Oui, c'est normal. Mais est-ce indiqué, justifié, adéquat pour des citoyens qui tentent de se reconstruire et qu'un rien recasse ? S'il se confirme, cyniquement, qu'il fallait cette première pour que le pays en tire les leçons, alors la Belgique devrait à l'avenir être exemplaire en cas d'attaques terroristes. Pourvu qu'elle ne soit pas amenée à en faire la preuve...

Deuxième point. " Je ne peux me reconstruire sur de la haine, répète Sandrine depuis un an. J'ai besoin, pour me réparer, de paix, de sérénité, bien davantage que de sécurité. " C'est à cette paix collective que les victimes aspirent. Pour éviter que d'autres attentats ne surviennent, elles réclament un travail d'urgence sur le lien. Un remaillage. Que les trous dans les filets sociaux soient recousus. Que les communautés se parlent. Que les écoles enseignent l'ouverture à l'autre, aussi différent soit-il. Ce travail a-t-il été fait, depuis un an ? Il semble que non. Il y va pourtant de l'ultime responsabilité politique, à tous les niveaux de pouvoir. Pourvu qu'aucun d'entre eux ne soit à nouveau pris en défaut, à l'avenir...

Car il ne faut pas se méprendre : 32 personnes ont perdu la vie dans les attentats de Bruxelles et 340 en sont sorties blessées. Leurs proches ont été touchés, par ricochet. Mais c'est l'ensemble des habitants de ce pays qui ont été meurtris, surpris au coeur de leur vie par une violence sans précédent. Certains, désormais, ont peur. Mais tous doivent se sentir soutenus, respectés dans leurs particularités et remis en confiance par un travail de coexistence pacifique, porté collectivement, sur le terrain. D'autres attentats peuvent survenir. Nous pouvons, chacun, en être la victime directe ou indirecte.

A ce titre, nous sommes tous Sandrine et Tanguy.

Depuis le début du mois de mars, Tanguy se réveille tous les jours à 4 heures. Immédiatement, il se revoit au milieu d'un aéroport pulvérisé. " Les questions existentielles arrivent seulement maintenant ", confie-t-il. Un an après les attentats, donc. C'est que son cerveau, son coeur et son corps n'étaient pas prêts à accueillir plus tôt ces interrogations brûlantes. L'homme est encore un animal. Il sait toujours, même au XXIe siècle, comment fuir le danger, se protéger, et attendre que la tempête s'apaise. Fût-ce une tempête d'émotions, colorée de peurs et de rage. Le 6 mars, Tanguy a empoigné son téléphone et formé le numéro d'appel d'une psychologue spécialisée dans les traitements posttraumatiques. C'est un geste qu'il n'avait jamais posé jusqu'ici. Mais c'est clair, à présent : il a besoin d'aide. Tout événement imprévisible le met dans un état de tension et d'inquiétude hors de proportions. Ce n'est plus tenable. " Je croyais que j'étais loin sur le chemin de la reconstruction, murmure-t-il. En fait, je ne suis nulle part. " Ce n'est pas exact. Il est, à vrai dire, là où ses forces, sa nature et ses pas pouvaient le mener en presque douze mois, avec le poids qu'il portait sur ses épaules. Comme Sandrine. Son chemin de guérison, depuis qu'elle a fui la rame de métro à la station Maelbeek, le 22 mars 2016, lui est propre. Bien avant Tanguy, elle a appelé des cimentiers de l'âme, ces experts des méandres du coeur si précieux pour reconstruire les humains. Avec eux, brique par brique, elle a rebâti sa propre cathédrale intérieure. Immense et fragile. Tanguy, Sandrine, l'ensemble des victimes des attentats et leurs proches sont, depuis un an, devenus experts ès Kapla, ce jeu d'adresse et de patience qui consiste à empiler des planchettes de bois sans provoquer l'écroulement de l'édifice. Un tremblement et tout s'effondre. Un air d'opéra, pour Tanguy ? Un spectacle de danse, pour Sandrine ? Les voilà tous les deux capables des plus improbables constructions. " L'art réconcilie avec le monde, relève Sandrine. A travers lui, on peut se parler et se rassembler, loin de tout discours de rejet et de peur. " Justement. Sur les murs extérieurs de la station Maelbeek, il y a ces deux mots lumineux, projetés en permanence : Forget and Remember. L'artiste qui a signé cette installation en 2014 ne pouvait pas savoir combien son propos résonnerait, deux ans plus tard, au même endroit. Oublier et se souvenir. Se souvenir et oublier. Depuis un an, toutes les victimes des attentats de Bruxelles expérimentent heure par heure cet exigeant exercice d'équilibre. D'un côté du fil étroit sur lequel ils s'avancent, il y a le gouffre du souvenir. S'il est trop vivace, il les paralyse, les étouffe et les empêche d'exister. De l'autre, il y a le vide abyssal de l'oubli. Parmi les victimes et leurs proches, personne n'est dupe : oublier est impossible. Et qui prétend pouvoir agir comme si rien n'était survenu risque bien de nourrir en son sein une autre forme de bombe, tout aussi douloureusement explosive, si pas davantage. A l'heure où des centaines de personnes, happées d'une manière ou d'une autre par le 22 mars 2016, apprennent encore à marcher sur ce fil, deux questions essentielles demeurent. L'une concerne le passé, l'autre, l'avenir. Et toutes deux, le présent. La première : les victimes et leurs proches ont-ils été accompagnés comme il l'eût fallu, depuis un an ? La réponse est hélas négative. La Belgique n'était pas prête à vivre des attentats. On se rappelle le fiasco des appels vers les différents services de secours, le jour des faits ; la cacophonie dans la chaîne de décision pour fermer ou non le métro. La multiplicité des listes de rescapés. L'annonce rapide, en avril, d'un statut particulier pour les victimes, dont on ne reparlera que onze mois plus tard, et que les associations de rescapés jugeront incomplet et insatisfaisant. Et ces dentistes légistes, intervenus au coeur de l'horreur pour identifier les défunts, qui n'ont toujours pas été payés par l'Etat. Tout cela atteste une impréparation du pays à une situation exceptionnelle. Faut-il qu'une nation en passe par là pour en apprendre tout, jusqu'à la délicatesse ? Quand Sandrine et Tanguy sont allés témoigner à la police fédérale, ils ont été fouillés à l'entrée. Oui, c'est normal. Mais est-ce indiqué, justifié, adéquat pour des citoyens qui tentent de se reconstruire et qu'un rien recasse ? S'il se confirme, cyniquement, qu'il fallait cette première pour que le pays en tire les leçons, alors la Belgique devrait à l'avenir être exemplaire en cas d'attaques terroristes. Pourvu qu'elle ne soit pas amenée à en faire la preuve... Deuxième point. " Je ne peux me reconstruire sur de la haine, répète Sandrine depuis un an. J'ai besoin, pour me réparer, de paix, de sérénité, bien davantage que de sécurité. " C'est à cette paix collective que les victimes aspirent. Pour éviter que d'autres attentats ne surviennent, elles réclament un travail d'urgence sur le lien. Un remaillage. Que les trous dans les filets sociaux soient recousus. Que les communautés se parlent. Que les écoles enseignent l'ouverture à l'autre, aussi différent soit-il. Ce travail a-t-il été fait, depuis un an ? Il semble que non. Il y va pourtant de l'ultime responsabilité politique, à tous les niveaux de pouvoir. Pourvu qu'aucun d'entre eux ne soit à nouveau pris en défaut, à l'avenir... Car il ne faut pas se méprendre : 32 personnes ont perdu la vie dans les attentats de Bruxelles et 340 en sont sorties blessées. Leurs proches ont été touchés, par ricochet. Mais c'est l'ensemble des habitants de ce pays qui ont été meurtris, surpris au coeur de leur vie par une violence sans précédent. Certains, désormais, ont peur. Mais tous doivent se sentir soutenus, respectés dans leurs particularités et remis en confiance par un travail de coexistence pacifique, porté collectivement, sur le terrain. D'autres attentats peuvent survenir. Nous pouvons, chacun, en être la victime directe ou indirecte. A ce titre, nous sommes tous Sandrine et Tanguy.