Ils courent toujours, pour peu qu'ils soient encore de ce monde et qu'ils aient gardé du souffle. Non contents d'avoir semé la mort et la désolation, ils n'ont jamais eu à répondre de l'équipée sauvage menée en terre surtout brabançonne, entre 1982 et 1985. Leur mortelle randonnée les a menés, sans logique apparente, de Maubeuge à Wavre, d'Uccle à Hal, Nivelles et Beersel, de Braine- l'Alleud à Overijse et Alost. Ils prenaient des super- marchés pour cibles privilégiées, frappaient sans pitié, tiraient froidement sur tout ce qui bougeait, hommes, femmes, enfants, pour des butins sans rapport avec ces bains de sang. Ils sont devenus les " tueurs fous du Brabant ", les criminels les plus recherchés du royaume. Des tueurs sans visage, sans nom, sans mobile connu.
...

Ils courent toujours, pour peu qu'ils soient encore de ce monde et qu'ils aient gardé du souffle. Non contents d'avoir semé la mort et la désolation, ils n'ont jamais eu à répondre de l'équipée sauvage menée en terre surtout brabançonne, entre 1982 et 1985. Leur mortelle randonnée les a menés, sans logique apparente, de Maubeuge à Wavre, d'Uccle à Hal, Nivelles et Beersel, de Braine- l'Alleud à Overijse et Alost. Ils prenaient des super- marchés pour cibles privilégiées, frappaient sans pitié, tiraient froidement sur tout ce qui bougeait, hommes, femmes, enfants, pour des butins sans rapport avec ces bains de sang. Ils sont devenus les " tueurs fous du Brabant ", les criminels les plus recherchés du royaume. Des tueurs sans visage, sans nom, sans mobile connu. Pourquoi tant de haine, de violence ? Ecrite en lettres de sang, la question reste ouverte depuis plus de trente ans. 28 morts qui pèsent aussi sur la conscience d'une justice et d'une police incapables de conclure la traque par une capture et un juste châtiment. Car au chaos a succédé le fiasco. Au carnage, un naufrage en guise d'enquête(s). Une foule de pistes examinées sans succès, une cacophonie dans les investigations, de la confusion ajoutée à la confusion, ont permis à la vérité de sans cesse se dérober. Tant de bévues ont vite éveillé les soupçons et transformé le dossier en affaire d'Etat. Et si ce fiasco avait été organisé, et si ce naufrage avait été délibéré ? Deux enquêtes parlementaires ouvertes sur les errements de l'enquête judiciaire et policière ont cherché à comprendre. En vain. Que les tueurs ne se croient pas définitivement à l'abri. Juges et policiers sont toujours à leurs trousses, jusque 2026 au moins, date butoir de la prescription. Surtout ne pas perdre espoir, répète-t-on inlassablement. Quelqu'un finira bien par parler. Et pourquoi pas un mort ? Comme cet ex-gendarme d'élite, de grande taille, qui aurait confessé en 2015 à son frère, à l'heure de trépasser, avoir été l'un de ces fous furieux. Révélation portée sur la place publique en cet automne 2017 à marquer d'une pierre blanche. Car à peine remis de cette émotion, voilà qu'on apprenait une pêche miraculeuse en eaux troubles : des armes, des munitions et des coffres estampillés " gendarmerie ", retirés par des jeunes du canal Bruxelles-Charleroi, vieux terrain de chasse des enquêteurs-plongeurs. La machine médiatique s'ébranle, les familles des victimes reprennent timidement espoir, les élus de la nation pressent le ministre de la Justice, Koen Geens (CD&V), d'en dire plus ou, au moins, de dire quelque chose. Bizarre, vous avez dit bizarre ? Adrien Masset, avocat pénaliste reconnu sur la place liégeoise, fut l'un des experts attachés voici vingt ans à la deuxième commission d'enquête parlementaire. Il accueille cet emballement avec le sourire de l'homme qui demande à voir. Sans y croire. Il parie plutôt sur " l'énième épisode qui viendra s'ajouter à la longue table des matières de ce gigantesque dossier ". Tant d'images défilent, tant de souvenirs affluent, tous ces effets d'annonce sans lendemain. " Je repense à ce "glorieux" moment où l'ancien juge d'instruction à Charleroi, Jean-Claude Lacroix, venait annoncer devant la commission d'enquête que l'arrestation des tueurs n'était plus qu'une question de semaines ou de mois. C'était en 1997. " Il y a vingt ans. Autopsie en cinq actes d'une tragédie à multiples inconnues. L'énigme des tueries du Brabant tient peut-être son sinistre " géant ". Son visage est d'une ressemblance saisissante avec le portrait-robot dressé à partir des témoignages des rescapés. Il a une identité : feu Christiaan Bonkoffsky, décédé en mai 2015. Un passé professionnel de gendarme, brièvement en service au groupe Diane, l'unité d'élite de la gendarmerie qu'il a fréquentée de 1977 à 1978 avant de s'en faire jeter. Une réputation d'extrémiste. Ce grand gaillard, sur son lit de mort, a livré à son frère son lourd secret : " Il en était. " Ce que l'on sait sur son compte a de quoi en faire un parfait suspect. Il n'aura pas été le premier à passer aux aveux. Ni même le premier " géant " à s'être confessé. Adrien Masset passe les troupes en revue : il y a eu les huit membres de la filière boraine, bande de truands bien bâtis de la région du Borinage, finalement acquittés en 1988 par la cour d'assises du Hainaut. Puis Philippe De Staercke, une carrure du grand banditisme des années 1980, alors à la tête de " la bande de Baasrode ", blanchi en 2002. Enfin Jean-Marie Tinck, pas un enfant de choeur lui non plus, prié de s'expliquer en 2014 devant la justice pour s'être vanté d'avoir été un des tueurs, avant d'être remis en liberté après avoir admis qu'il fanfaronnait. " Voilà de grands et forts gaillards qui ont avoué puis se sont rétractés et ont fini par être disculpés ", résume Adrien Masset. Le dernier " géant autoproclamé " sera-t-il enfin le bon ? Pas de chance : il n'est plus de ce monde pour s'en expliquer ni pour avouer avant, sait-on jamais, de se rétracter. Ils sont trois, issus du Brabant flamand, ils sont jeunes et amateurs de chasses au trésor dans le canal Bruxelles-Charleroi. Leur marotte : remonter à la surface de vieilles ferrailles, des carcasses de mobylettes ou de vélos. Et, parfois aussi, repêcher du plus lourd et du plus excitant : une cartouche, une arme de chasse. Ils ont conté la suite de leurs exploits dans la presse : " On s'est dit : pourquoi ne pas essayer de trouver le reste des armes des tueurs du Brabant ? Après tout, Delhaize offre toujours une récompense de 250 000 euros à qui pourra élucider le dossier. " L'appât du gain aidant, le trio investit dans un Zodiac et dans un puissant aimant magnétique. Se met à jouer intensivement aux vrais enquêteurs, eux aussi habitués à plonger dans ces parages mais avec moins de flair visiblement. " Chaque fois qu'on avait un peu de temps libre, on sortait le Zodiac et on repartait à la pêche. On savait que ce n'était pas autorisé mais on était tellement captivé. " Jusqu'à cet été 2017 où, près de Ronquières, ils remontent d'une eau boueuse un revolver, un riot-gun (l'arme fétiche des " tueurs "), un millier de cartouches de calibre 9 mm, deux grands coffres métalliques rouillés et estampillés " Gendarmerie - Rijkswacht ". " Nous devons garder la tête froide ", a bien dit le ministre de la Justice. Adrien Masset peine à garder son sérieux : " Voilà donc que des jeunes superbement équipés repêchent des coffres métalliques avec le logo " Gendarmerie - Rijkswacht " inscrit dans les deux langues, histoire que tout le monde comprenne bien qui en est le propriétaire. Il ne manquait plus que des clignotants en état de marche... " Canular, coup monté ? No comment ! " Je ne vais pas commencer à affabuler mais permettez-moi de rire et de me montrer sceptique ", répond l'avocat. De vrais pros, ces jeunes amateurs : ils se gardent bien d'effacer la marque d'origine de pièces à conviction susceptibles de rapporter gros. Et quand l'affaire du " géant " revient sur le tapis médiatique, ils sortent du bois, leur précieux butin sous le bras. Mais que feraient la police et la justice sans le concours providentiel de limiers si peu désintéressés ? C'est presque trop beau pour être vrai. Les circonstances précises de ce tour de force gagneront assurément à être connues. Une courte pause s'impose. Le temps de rembobiner la cassette vidéo et d'arrêter l'image sur la découverte, dans ce même canal, le 6 novembre 1986, d'objets liés aux tueries dont il s'est avéré bien plus tard qu'ils y avaient été jetés quelques jours avant leur repêchage. Comme pour mieux mener en bateau les enquêteurs. Un gendarme à la carrure de géant, ex-membre d'une unité d'élite rompue aux techniques d'intervention armée. Des coffres métalliques " made in gendarmerie ". Retour à la case " Rijkswacht ". Un " bon client " de la saga des tueries du Brabant. Dissous en 2001, le puissant corps de sécurité n'est plus là pour se défendre et s'expliquer. Mais les liaisons dangereuses entre certains de ses (anciens) membres et des cercles d'extrême droite au cours des années 1970 - 1980, jusqu'à leur implication possible dans les " tueries du Brabant ", n'ont jamais cessé de faire jaser. Ce n'est pas faute d'avoir investigué pour dissiper les zones d'ombre, d'avoir épluché des montagnes de documents de première main, de s'être aventuré dans cette nébuleuse au risque de s'y perdre. C'est cette enquête sur les enquêtes menées par la gendarmerie que la seconde commission parlementaire confie à ses experts. Ils lui consacrent une annexe de 152 pages, jointe au rapport final rendu en octobre 1997. C'est dire s'il s'en est passé des choses troublantes au sein de la gendarmerie. Des tentatives d'infiltration par l'extrême droite qui projette d'y constituer un groupe G. Des accointances entre des gendarmes et le Westland New Post (WNP), organisation clandestine radicale dont le dirigeant, le " maréchal " Paul Latinus, sera trouvé pendu. De mystérieux attentats perpétrés contre des gradés. Un vol d'armes commis au sein du groupe antiterroriste Diane. De ce sac d'embrouilles émergent des noms qui ne finiront plus de tourner en boucle : Bouhouche, Beijer, Amory, Lekeu. Alors forcément, lorsque les tueurs du Brabant passent à l'acte avec une sauvagerie inouïe et des techniques d'attaque militaire, des liens sont faits, des connexions établies, des rumeurs alarmantes colportées. La haute hiérarchie de la gendarmerie n'est ni sourde ni aveugle. Sans fermer les yeux, elle s'intéresse plutôt mollement à tout ce manège qui prend des proportions plus qu'inquiétantes. " On peut affirmer que la gendarmerie n'a jamais effectué d'enquête interne pour vérifier si des (anciens) gendarmes, notamment Bouhouche, Beijer ou Amory, auraient pu être impliqués dans les crimes commis par les "tueurs du Brabant", acte le travail livré par les experts aux députés-commissaires. Vingt ans plus tard, Adrien Masset confirme : " La gendarmerie s'est peu intéressée à l'extrême droite en son sein, jusqu'à pratiquement nier pendant des années l'existence du projet de création d'un groupe G. De même que la piste de l'appartenance éventuelle de gendarmes au WNP a été peu creusée et que l'on a enquêté de manière très peu approfondie sur les milieux du Practical Shooting " et les fréquentations liées à cette mouvance adepte du tir pratique.Le groupe Diane, théâtre d'un vol d'armes en 1982, retient aussi l'attention en 1997. C'est pour constater que là encore, la hiérarchie de la gendarmerie n'a porté qu'un intérêt sinon modéré, du moins tardif, sur ce qui se trame au sein de son unité d'élite. Néanmoins, relève l'enquête fouillée des experts de la commission, " la gendarmerie a, sous le sceau du "secret", mené, en tout cas à partir du 29 novembre 1985 - probablement dans le prolongement du dernier attentat commis par les tueurs du Brabant - une enquête interne concernant les agissements d'anciens gendarmes. " Faut-il croire que cette enquête n'a pas croisé la route de ce Christiaan Bonkoffsky à la taille de géant et n'a pas procédé aux vérifications d'usage ? Adrien Masset actualise sa réflexion de l'époque : " Si la gendarmerie, au plus fort des enquêtes sur les tueries du Brabant, n'a pas été jusqu'à vérifier la taille, les mensurations et l'emploi du temps des membres et anciens membres du groupe Diane, ainsi que les motifs d'éventuels renvois de l'unité, alors c'est très désolant. Si cet Alostois dont on parle aujourd'hui, décrit comme un géant, n'est pas rentré dans le radar de la gendarmerie, alors c'est qu'il fallait vraiment changer de radar. J'observe au passage la facilité avec laquelle on a mis aujourd'hui la main sur son dossier médical et sur ses attestations d'arrêts de travail à l'époque des faits commis par les tueurs. " Ce " géant " ne sort donc pas du néant : son nom apparaissait dans le dossier des tueries en 1999, un test salivaire a été effectué et ses empreintes digitales relevées en 2000, une analyse génétique réalisée en 2017. Sans résultats apparents. En synthèse, conclut l'avocat, " il y avait au sein de la gendarmerie des profils inquiétants mais nous n'avons établi aucun lien direct entre des gendarmes et les tueries du Brabant ". Sans pouvoir l'exclure formellement. La rumeur a donc pu continuer de courir. Et d'enfler.Koen Geens (CD&V) passe pour un homme prudent. Mais face aux députés avides d'informations, le ministre de la Justice y est allé de la petite phrase de circonstance : " Il est possible que les tueries du Brabant visaient l'Etat. " Ou comment faire du neuf avec du vieux, recycler un poncif face à un banditisme à ce point peu ordinaire qu'il a pu faire gamberger au-delà du raisonnable. Les lignes qui suivent ont 27 ans. Elles sont dues au regretté René Haquin, chroniqueur judiciaire au Soir et grand spécialiste de ce dossier. Elles n'ont pas pris une ride. " Tous cherchent, avec des logiques et des moyens propres, à découvrir le secret du labyrinthe. Certains se sont accrochés à l'idée que les tueurs étaient des prédateurs d'un style nouveau. Ils n'y voyaient que des crimes de droit commun, pas du terrorisme politique. D'autres ont décelé dans ces années noires le signe d'une déstabilisation d'extrême droite, d'un complot utilisant des militants, notamment des adeptes du "tir pratique" . " (1) C'est dire l'embarras du choix : d'un racket opéré sur la chaîne de magasins Delhaize qui voulait alors s'implanter aux Etats-Unis, à une piste politico-criminelle liée à la bande De Staercke ; d'un chantage aux " ballets roses ", orgies sexuelles avec ou sans mineurs d'âge impliquant des personnalités politiques, de hauts magistrats et des gros bonnets du monde des affaires, à une affaire de moeurs liée à un réseau de prostitution de luxe actif dans le dossier " Eurosystem Hospitalier ", projet foireux de construction d'hôpitaux en Arabie saoudite ; d'une opération de liquidation de témoins gênants ou au passé trouble, à une stratégie de la tension qui voulait pousser une population terrorisée à se donner à un régime autoritaire. Chacun y est donc allé de son intime conviction. En 1990, la première commission d'enquête admet " n'avoir guère trouvé de preuves matérielles indiquant que les actes commis par les tueurs du Brabant seraient d'inspiration politique. " Cela ne l'empêche pas de supposer ouvertement que " les attentats commis par les tueurs du Brabant constituent des provocations qui sont peut-être le fait de tueurs à gages à l'égard de l'appareil de sécurité, en vue de provoquer le renforcement de l'appareil policier et répressif ou de déstabiliser le système étatique en vue de s'emparer ultérieurement du pouvoir ". Moins de dix ans plus tard, nouvelle commission d'enquête parlementaire. Elle est nettement mieux outillée puisqu'elle a accès complet au dossier d'instruction, aux pièces et documents internes des autorités et services publics. Ce qui la met en mesure de fermer certaines portes. Ce qui l'autorise à qualifier de " dénuée d'aucun fondement sérieux ", la rumeur tenace selon laquelle " la gendarmerie aurait, au cours des années 1970 - 1980, forgé des plans, partiellement exécutés, en vue d'un coup d'Etat. " A considérer " comme une absurdité les allégations selon lesquelles les rapports de la Sûreté de l'Etat indiqueraient l'implication d'officiers de gendarmerie dans les attaques des tueurs du Brabant. " A n'accorder que peu ou pas de crédit à un mobile lié aux " ballets roses " et à ses introuvables cassettes. A se montrer nettement plus perplexe et troublée face au dossier " Eurosystem Hospitalier " un peu vite enterré à ses yeux. Finalement, cette seconde vague de députés-commissaires invite à " passer au crible l'enquête criminelle sur les bandes de malfaiteurs qui sévissaient au centre de la Belgique au cours de la première moitié des années 1980 : bande des Borains, bande De Staercke, bande Haemers et autres bandes semblables. Une telle étude comparative pourrait faire émerger des idées nouvelles sur les "tueurs du Brabant" ". Des idées autres que la piste du terrorisme politique, absente de leurs conclusions générales. Que penser de ce foisonnement d'hypothèses ? Qu'une conspiration d'envergure suppose des hommes de main, des échelons intermédiaires, des commanditaires plus ou moins haut placés. Que cela fait du monde mis dans le coup et au parfum. Mais que jamais personne n'a vendu la mèche et que la substantielle récompense offerte par Delhaize n'a manifestement poussé aucune langue à se délier. Une loi du silence portée à un tel degré ne ressemble pas au milieu du grand banditisme, où une balance finit toujours bien par se manifester. " Ce fait très troublant conforte l'idée qu'on a eu affaire à un groupe restreint et atypique de la criminalité, qui opérait davantage dans le registre des services de police et de sûreté ", avance Adrien Masset. " Nous sommes confrontés à des gens qui ont utilisé l'appareil d'Etat, qui ont pris leur revanche sur cet appareil d'Etat, au profit de leurs convictions politiques ", prolonge Paul Ponsaers, criminologue à l'université de Gand, ancien chroniqueur judiciaire au Morgen et coauteur dès 1989, avec le journaliste Gilbert Dupont, d'une enquête sur " les tueurs fous du Brabant wallon ". (2) Faudra-t-il donc que des parlementaires remettent le couvert pour faire la lumière ? Le PTB la réclame, cette commission " vérité "... " Surtout pas ! " coupe Adrien Masset. Le Parlement a déjà tellement donné dans ce dossier. Mai 1988 - avril 1990, première enquête parlementaire : 187 réunions, 118 témoins entendus. Octobre 1996 - octobre 1997, deuxième commission : 133 réunions, 131 témoins auditionnés, 40 000 pages de compte-rendu dactylographié. " A la différence de la première commission, nous avons eu accès aux 260 cartons du dossier totalisant 400 000 pages, aux documents de la Sûreté de l'Etat, aux rapports internes de la gendarmerie, aux PV d'enquête. Nous avons pu approcher au plus près de la vérité ", assure l'ancien expert. Qu'apporterait donc un nouvel exercice du genre, si ce n'est remuer des pièces déjà épluchées. Appeler à témoigner d'anciens acteurs à la mémoire plus défaillante que jamais. Invoquer des disparus qui ne seront plus d'une quelconque utilité. Livrer une nouvelle fois une vérité d'une affreuse banalité, telle que la livre l'avocat Masset. " L'affaire des tueries du Brabant, c'est l'histoire d'un dossier d'emblée mal parti, orienté vers une mauvaise piste, celle des Borains, mais qui a été poursuivie avec entêtement. Une enquête sans coordination, menée dans une Belgique judiciaire morcelée en arrondissements. Il ne faut pas voir le mal partout ni un grand complot derrière chaque acte posé. De multiples acteurs sont intervenus dans ce dossier, de bonne volonté. Chacun a pu avoir de bonnes raisons de ne pas vouloir communiquer certains éléments en sa possession. Manquements individuels, erreurs d'aiguillage, confrontation de fortes personnalités : cette succession de rendez-vous manqués, propre à toute faillite humaine, a pu nourrir un tas de fantasmes. " Là, les pourvoyeurs n'ont pas manqué. Le dossier des tueries est devenu un paradis pour mythomanes et affabulateurs qui ont pu enfumer enquêteurs ou journalistes. Guerre des polices, esprit de corps et lourdes tensions communautaires charriées par le transfert du dossier de la Flandre vers la Wallonie ont achevé de le polluer. En 1997, Adrien Masset ramassait en ces termes le douloureux constat de carences : " L'hypothèse d'une implication éventuelle de (anciens) membres de la gendarmerie, de la Sûreté de l'Etat ou du SGR (NDLR : Sûreté militaire), ne peut puiser sa source que dans des accusations ou déclarations de certaines personnes, non autrement étayées, et parfois même rétractées. "Tueries du Brabant, enquête cochonnée, affaire classée ? A moins d'un coup de théâtre. Qui donnerait le coup de rein décisif à l'enquête. Jusqu'à mener sur un banc d'accusés de présumés tueurs, trente ans après le " gang " des Borains, ces premiers " tueurs " qui n'étaient pas les bons. Pour un procès assurément hors norme. Mais plus que probablement voué à l'échec avant même son ouverture. La sentence de l'avocat Masset est sans appel : " Croire que l'on pourra obtenir une condamnation pénale acquise au-delà de tout doute raisonnable, envers des personnes et pour des faits qui remontent à 1982-1985, c'est se bercer d'illusions. Des aveux ne suffisent pas à condamner quelqu'un, ils doivent être corroborés par des éléments probants. Plus le temps passe, moins les preuves sont certaines et moins les possibilités de se défendre existent. Comment demander raisonnablement à quelqu'un de préciser son emploi du temps un matin ou un soir de 1982 ? Comment, trente ans plus tard, retrouver le fichier des locations d'un camping dans le Midi de la France si un accusé devait prétendre y avoir passé ses vacances le jour d'une attaque des tueurs ? " Mémoires qui flanchent, témoins disparus, faiblesse des preuves. " Ce sera du pain bénit pour la défense. Un procès des tueurs du Brabant n'est tout simplement plus possible. " Inavouable aveu. Parce que " tenir ce langage est politiquement incorrect. Le système préfère donc laisser croire que la victime pourrait encore obtenir satisfaction après autant d'années. Cette victimisation secondaire a quelque chose d'invraisemblable. " Paul Ponsaers, lui aussi, n'y croit plus : " Les questions encore pendantes ne trouveront plus une réponse dans l'enceinte d'un tribunal. Qu'apportera encore la découverte de noms ? Il faut pouvoir arrêter à un moment donné. Admettre qu'on ne peut aller plus loin dans l'enquête elle-même et reconnaître son échec. " Se résoudre alors à refermer le gigantesque dossier sans pouvoir y mettre le mot " fin ". Mais sans pour autant se résigner à rester sur ce terrible constat, insiste le criminologue gantois : " La population veut et a droit à une réponse sur les points névralgiques au coeur de cette affaire : oui ou non, le sabotage et la manipulation de l'enquête sont-ils venus de l'intérieur des appareils de l'Etat ? Rester muet sur cette question clé serait une preuve d'incompétence ou le signe qu'il y a quelque chose à cacher. " Lourde tâche, que le criminologue verrait bien confiée à une instance indépendante encore à concevoir. Pour prolonger le travail en cours, " qui est déjà un travail d'historien davantage que d'instruction ", considère Adrien Masset. Où le " pourquoi ? " prend désormais le pas sur le " qui ? " (1) Les Tueries du Brabant, par Jean Mottard et René Haquin, éd. Complexe, 1990. (2) Les tueurs fous du Brabant wallon, par Gilbert Dupont et Paul Ponsaers, éd. Gérard de Villiers, 1989.