Bart De Wever, Theo Francken et les leurs ont développé une stratégie bien réfléchie dans les médias et sur les réseaux sociaux. Mais de quoi parlent-ils avec leurs militants et membres quand les caméras et les micros sont absents ? Le journaliste indépendant Aubry Touriel a suivi discrètement une dizaine de réunions internes de la N-VA à Anvers, pendant trois ans, pour Le Vif/L'Express. À travers son récit, il analyse la rhétorique du parti nationaliste flamand et dépasse les clichés qui l'entourent. Découvrez la N-VA depuis l'intérieur, en plusieurs épisodes d'une série qui pourrait s'intituler "La faute des autres".
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Episode 6 : Avec le MR, le communautaire est à fleur de peauLe 11 septembre 2017, Bart De Wever accorde une interview au quotidien Het Laatste Nieuws, deux jours après un conseil de parti où il est réélu pour la cinquième fois président de la N-VA. Il annonce alors les thèmes principaux de la campagne N-VA pour les élections de 2018 et de 2019 : économie, sécurité et identité sous le slogan "En sécurité chez soi dans une Flandre prospère" ("Veilig thuis in een welvarend Vlaanderen").Il annonce également : "Nous n'avons pas notre sort communautaire en main. Après les élections, nous verrons bien si des possibilités se présentent." La N-VA n'aurait donc officiellement pas d'agenda institutionnel en vue donc. En théorie en tout cas.A l'attaque de la famille royale et du SénatEn interne, la N-VA parle-t-elle de sujets communautaires à ses membres ? Sur la dizaine de réunions N-VA à Anvers, les questions institutionnelles n'ont été abordées que lors du "Tour pour la Flandre" à Anvers, le 12 décembre 2014.L'objectif de cet événement réservé aux membres est de comparer le programme électoral N-VA aux accords de gouvernements fédéral et flamand. Bart De Wever, Jan Jambon, Johan Van Overtveldt sont de la partie.Devant un parterre de 500 militants, l'un d'entre eux remet en cause le maintien du Sénat, institution dont la N-VA souhaite la disparition. Annick De Ridder, l'une des douze sénatrices du parti, prend la parole : "Cela fait environ cinq mois que j'erre dans les couloirs du Sénat. Je vais vous dire qui y siège : Steven Vanackere, Jean-Jacques De Gucht, Rik Daems, Bert Anciaux..." Éclats de rires dans la salle à l'entente du nom de l'ancien président de la Volksunie, aujourd'hui chez les socialistes flamands.Annick De Ridder, qui était encore dans les rangs de l'Open VLD jusqu'à la fin 2013, poursuit sa critique : "Ces gens ne cessent de demander plus de compétences, plus de commissions, et plus d'argent naturellement. La situation était arrivée à un tel point que nous n'avons pas pu résoudre ce problème au niveau du Sénat, mais seulement lors des négociations pour former un gouvernement."L'ambiance est souvent détendue dans les réunions N-VA. Jan Jambon se fend par exemple d'une saillie humoristique aux relents communautaires. Evoquant Menin, l'alors ministre de l'Intérieur explique que la commune se situe "au carrefour de trois pays : la Flandre, la Wallonie et la France". Et la salle d'applaudir, hilare.Un autre militant pose ensuite une question sur la dotation de la famille royale : "Va-t-on pouvoir la diminuer ?" Bart De Wever rétorque : "Une économie a déjà été réalisée..." la salle rigole à gorge déployée à la référence implicite sur la disparition de la reine Fabiola, une semaine plus tôt. Avant d'ajouter : "... lors de la législature précédente !" pour rendre le tout politiquement correct.Le président de la N-VA admet : "Nous n'allons sûrement pas pouvoir réaliser d'autres économies importantes dans le budget alloué à la famille royale." Il vaut mieux éviter de causer des ennuis au MR, seul représentant de la Belgique francophone dans la coalition fédérale : "Nous sommes avec des partenaires de coalition, dont le MR, le seul représentant de la Belgique francophone à 25 % qui doit rester debout. Tous les sujets relatifs aux questions institutionnelles sont à fleur de peau."Zones de police à Bruxelles : sujet sensibleUn autre sujet tabou pour le MR et les partis francophones est la fusion des zones de police à Bruxelles. Pour améliorer le niveau de sécurité dans la capitale belge, la N-VA et les autres partis flamands plaident pour une fusion des zones de police. Lors d'une réunion interne en avril 2016, un membre de la N-VA demande : "Peut-on envisager une fusion des polices à Bruxelles ?"Réponse du président de la N-VA : "En théorie, ce n'est pas difficile : on a le ministre de l'Intérieur. [NDLR : Jan Jambon]. On pourrait rédiger un arrêté royal dès demain. Mais ça se fait sur le principe de la bonne volonté. Les zones de police sont gérées par le conseil de police. Dix-neuf bourgmestres y siègent. Mais ça ne va pas se faire. Peut-on les obliger ? Oui, si on adopte une loi, mais on est loin de la réalité. Tous les partis flamands sont demandeurs." Du côté francophone, c'est un autre son de cloche, ajoute Bart De Wever : "Tous les partis francophones, même le MR, n'en veulent pas. Et pour pouvoir avoir des voix, il faut être deux. Surtout à Bruxelles où plus de 90 % des électeurs votent pour des partis francophones. Ce serait presque un coup d'Etat de voter une telle loi qui n'a pas le soutien de partis francophones." Que ce soit en interne ou dans les médias, la N-VA s'est abstenue de critiquer le MR (et les francophones) pendant toute la durée du gouvernement Michel. Toute ? C'était sans compter la crise sur le pacte de l'ONU des migrations. Confrontée à une montée du Vlaams Belang aux élections communales d'octobre dernier, la N-VA a fait du "pacte de Marrakech" un point de rupture, peu importe ce qu'en pensait le MR. Les nationalistes sont allés "au finish" et ont refusé de signer ce pacte, jugé incompatible avec l'ADN du parti. Une décision prise soudainement après la volte-face d'un certain nombre d'États européens, dont l'Autriche, vis-à-vis du texte onusien.Confédéralisme : l'absenceLe confédéralisme est le thème communautaire de la N-VA par excellence. Lors du Tour pour la Flandre en décembre 2014, l'alors ministre des Finances Johan Van Overtveldt admet qu'il n'est pas possible de mettre en place le confédéralisme sous la législature du gouvernement Michel : "Le précédent gouvernement a décidé que l'on ne pouvait pas réviser l'article de la Constitution qui permet d'instaurer le confédéralisme et nous ne disposons pas non plus de la majorité des deux tiers." L'ancien rédacteur en chef de Trends et de Knack annonce que son parti tentera au cours du mandat sous le gouvernement Michel de mettre en place la majeure partie de son programme sur le plan socio-économique, tout en sachant que "le confédéralisme ne pourra pas être appliqué, quoiqu'il arrive".Tout comme les cadres du parti, Johan Van Overtveldt est néanmoins intimement convaincu que le confédéralisme est vraiment nécessaire : "Si nous n'aboutissons pas au confédéralisme à terme, ce sera peine perdue. Nous n'avons pas oublié ce point, mais nous pensons, en toute humilité, qu'il est préférable de se concentrer sur le socio-économique." Par la suite, je n'ai plus jamais entendu le mot "confédéralisme" au cours des assemblées N-VA à Anvers auxquelles j'ai assisté (jusqu'à fin décembre 2017). En octobre 2016, les députés fédéraux Hendrik Vuye et Veerle Wouters, chargés d'établir le plan confédéraliste du parti, ont osé critiquer Bart De Wever, car le président de la N-VA envisageait de reconduire la suédoise en 2019 au détriment de l'agenda communautaire du parti. Résultat ? Ils ont été évincés de la N-VA. On pourrait donc croire que la N-VA a abandonné son projet de confédéralisme. Tout le monde ne partage cependant pas cet avis. À la suite d'entretiens avec différents cadres de la N-VA, Pieter Bauwens, rédacteur en chef du site flamingant Doorbraak, assure pour sa part que les cadres du parti sont et restent séparatistes, "même s'ils le cachent souvent bien". Selon lui, leur tactique est la suivante : convaincre les Flamands de la nécessité de plus d'autonomie flamande à travers la politique socio-économique.Dans les médias, le spectre du confédéralisme a véritablement refait son apparition quelques mois avant les élections quand Bart De Wever a présenté les voeux de la N-VA le 12 janvier 2019 : "Notre plus grande ambition est d'ancrer structurellement le cadre d'une gouvernance saine, démocratique et stable. Il est temps, c'est l'heure du passage au confédéralisme !"Soudain, le communautaire est revenu sur la table. C'est comme si les cadres de la N-VA sortaient de leur hibernation pour montrer à leur électorat séparatiste qu'ils n'ont pas oublié leur premier article de leur statut : "Dans sa quête vers une meilleure gouvernance et plus de démocratie, la Nouvelle Alliance flamande opte logiquement pour la république indépendante de Flandre, un Etat membre d'une Union européenne démocratique." Les aspirations confédéralistes de la N-VA vont-elles vraiment peser dans les négociations ? Réponse après le 26 mai. Ici, on parle néerlandaisAlors que les membres de la N-VA n'ont posé aucune question sur le confédéralisme quand j'étais présent aux réunions, ils ont l'air plus préoccupés par la défense du caractère flamand et de l'utilisation du néerlandais.Lors d'une réunion le 5 décembre 2017, les échevins anversois Fons Duchateau et Koen Kennis présentent aux membres N-VA la proposition de programme de leur parti pour les communales. Pour améliorer la sécurité dans la ville, la N-VA compte s'inspirer d'un concept venu de Rotterdam : les "stadsmariniers". Ce sont des agents en charge de la sécurité d'un quartier. En cas de problème, les habitants peuvent les contacter ou ces "super fonctionnaires" peuvent aussi détecter les problèmes et les répercuter aux autorités. Ils assurent le lien entre police, commune, comités de quartier, marchands. Un militant prend la parole : "Je voudrais lancer un appel pour éviter le plus possible des termes qui ne sont pas d'origine néerlandaise dans les propagandes et les textes. Par exemple, j'ai un problème avec "stadsmariniers". "Marine" is "zeemacht" en néerlandais."L'échevin Koen Kennis se veut rassurant : "On essaie toujours d'éviter les mots qui ne viennent pas du néerlandais, mais certains termes sont déjà établis, comme c'est souvent le cas dans la terminologie technique. Nous allons toujours expliquer le concept, le traduire si possible, mais essayer de trouver nous-même un terme néerlandais, c'est risqué."Pendant une réunion de novembre 2016, une militante se plaint de l'anglicisation de la société flamande. "Pourrait-on plaider pour notre caractère flamand à Anvers et lutter contre l'anglicisation de la ville ?"Réponse de Bart De Wever : "Il faut agir de manière intelligente. On doit en partie accepter que l'anglais soit devenu ce qu'était le latin à un moment : la langue qui relie le monde entier. Mais l'utilisation de mots en anglais n'est pas une anglicisation. Ce n'est pas comme si l'anglais remplaçait le néerlandais comme langue d'autorité ou de culture, nous en sommes loin. Mais il faut surveiller les limites. Il faut être tolérant d'un côté et de l'autre, il faut créer l'espace politique pour être strict."Selon le président de la N-VA, l'enseignement est le grand souci : "La pression pour donner les cours dans l'enseignement supérieur en anglais, d'abord en parallèle puis exclusivement en anglais, est grande à l'université. La mondialisation fait que l'enseignement en Europe est un marché concurrentiel. Tout le monde veut attirer les meilleurs talents."Le bourgmestre a rencontré des étudiants venus en visite dans sa ville qui lui ont dit en anglais : "Vous savez, monsieur le Maire, ce que nous aimons à Anvers ? C'est que vous parlez tellement de langues !" Il commente : "À ce niveau, on est les plus grandes andouilles. Dès que quelqu'un parle anglais, il n'a plus aucune chance d'utiliser un mot en néerlandais. Même les langues qu'on ne parle pas, on va essayer. Les étrangers trouvent ça fantastique. L'ambassadeur anglais m'a dit : j'ai commencé à apprendre le néerlandais, mais j'ai vite arrêté. "Pourquoi ?" ai-je demandé. Il a répondu : "Pourquoi est-ce que j'apprendrais une langue que personne ne semble vouloir parler ?" Je ne savais pas quoi lui répondre..."Déontologie du journalismeLes élections communales approchent petit à petit et mes missions journalistiques se multiplient petit à petit. Un peu après cette réunion en novembre 2016, je commence à travailler pour le site francophone de la VRT. J'ai dès lors moins de temps à consacrer aux réunions N-VA.Pendant l'été 2017, je souhaite aussi approfondir mes connaissances sur les questions déontologiques en rapport avec les pratiques de journalisme d'infiltration. J'achète alors le livre Déontologie du journalisme, de Benoît Grévisse (UCL). En feuilletant le chapitre sur ce sujet, que vois-je ? "Casus : En octobre 2015, le Conseil de Déontologie Journalistique belge recevait une plainte du directeur général d'un parti politique flamand, la N-VA, visant les méthodes utilisées pour accéder aux informations contenues dans un article publié en ligne par l'hebdomadaire Le Vif/L'Express..." Je ne m'attendais pas à ce qu'il mentionne mon cas. En parallèle, je me prépare tout doucement pour les élections communales d'octobre 2018 à Anvers. J'ai un accord avec Le Vif/L'Express pour rédiger un bilan après 6 ans de N-VA dans la métropole flamande. Dans ce cadre, je compte interviewer les différentes têtes de liste, dont Bart De Wever, pour faire le point sur les politiques menées ces dernières années à Anvers. Je préviens Thierry Fiorilli de ma démarche et vérifie si cela ne pose pas de problème de prendre contact avec les représentants N-VA sous mon vrai nom et en mentionnant que je vais écrire pour Le Vif/L'Express, tandis que je continue de fréquenter les réunions des membres.Le 26 août 2017, j'envoie des demandes d'interview à toutes les têtes de liste, dont Bart De Wever. Deux jours plus tard, son porte-parole Johan Vermant me pose plein de questions, entre autres : "Pour quel média ? Travaillez-vous depuis Anvers ou depuis la Belgique francophone ?"Ma réponse : "Cher Johan, Merci pour votre réponse rapide. Pour cette interview, j'ai un accord avec Le Vif/L'Express et la période de parution n'est pas encore déterminée. Dans les prochains mois, ce média va publier des dossiers sur les grandes villes en Belgique et je vais rédiger celui sur Anvers. Dans ce cadre, je compte interviewer les têtes de liste, des organisations de la société civile et des experts. Dans un contexte plus large, je vais suivre la campagne électorale anversoise (depuis Anvers) pour la presse francophone. J'aimerais dès lors aussi vous rencontrer pour en parler.Bien à vous,Aubry Touriel"Je n'ai jamais reçu de réponse du porte-parole de Bart De Wever. Je ne savais pas encore pourquoi. Je ne l'ai appris que quelques semaines plus tard...