Des courriers, des attestations, une grille d'évaluation à l'état de projet, des convocations. Des décomptes, des factures. Les pièces sans âme d'une tragédie sans fin, la reconstitution sur papier d'une descente en enfer entamée il y a treize ans sur le zoning de Ghislenghien. Une fuite de gaz naturel causée par un engin de chantier, une conduite qui explose et, ce 30 juillet 2004, la Belgique subit la pire catastrophe industrielle de son histoire depuis celle du Bois du Cazier en 1956.
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Des courriers, des attestations, une grille d'évaluation à l'état de projet, des convocations. Des décomptes, des factures. Les pièces sans âme d'une tragédie sans fin, la reconstitution sur papier d'une descente en enfer entamée il y a treize ans sur le zoning de Ghislenghien. Une fuite de gaz naturel causée par un engin de chantier, une conduite qui explose et, ce 30 juillet 2004, la Belgique subit la pire catastrophe industrielle de son histoire depuis celle du Bois du Cazier en 1956. Bilan : 24 morts et 132 blessés, souvent atrocement brûlés. On pressent vite que réparer financièrement tant de souffrances prendra du temps. Que le drame deviendra une affaire de gros sous qui se videra devant les cours et tribunaux. Et que passés l'émotion et l'élan de solidarité, il y aura un envers au décor. Le monde politique ne pouvait rester insensible au drame. Sous sa pression, les assureurs posent un geste en 2009. Ils activent le Fonds commun de garantie... automobile (FCGA). Ce fonds qui a pour vocation d'indemniser les victimes d'un accident de la route dont le responsable n'est pas assuré ou a pris la fuite, offre de soulager la détresse des victimes de Ghislenghien en puisant dans son pot commun qu'alimente le secteur des assurances. De l'argent disponible, versé sans devoir attendre une issue judiciaire incertaine : cette main charitable est à saisir, a fortiori quand le désarroi ou un besoin pressant d'argent incitent à céder à la tentation. Cet accès de générosité, exceptionnel, mérite bien une contrepartie : un engagement à ne plus rien réclamer ensuite aux compagnies d'assurances. Cette indemnisation forfaitaire et définitive séduit 35 personnes qui se partagent un total de 6,5 millions d'euros. " Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras ", leur ont soufflé certains avocats. A ce moment, la justice n'a pas encore parlé. C'est chose faite, le 28 juin 2011. Et la cour d'appel de Mons a la main autrement plus lourde que le tribunal correctionnel de Tournai à l'égard de Fluxys, propriétaire de la conduite de gaz, et d'Husqvarna (ex-Diamant Boart), commanditaire des travaux effectués sur ladite conduite : d'acquittées en première instance, les deux sociétés sont jugées coresponsables du drame. Il va donc falloir cracher au bassinet. Fluxys, s'exprimant au nom des condamnés, ne cherchera pas à fuir ses responsabilités. Le gestionnaire du réseau de transport de gaz fait même savoir qu'il indemnisera toutes les victimes sur un pied d'égalité, sans tergiverser. Parole tenue : mi-2012, 300 personnes sont dédommagées, plus de 40 millions d'euros versés, dont 30 millions pris en charge par la société. Le compte est bon ? Pas sûr. Car il reste des déçus, des indignés. Celles et ceux qui n'ont pas emprunté la voie des tribunaux mais avaient choisi de recourir au FCGA et qui découvrent, un peu tard, la modicité de l'indemnisation reçue au regard des sommes versées par Fluxys et cie. Jusqu'à 900 000 euros de différence... Un pactole, quand on peine à se reconstruire et à soulager le fardeau financier d'une existence bousillée. Ceux-là avaient cru comprendre qu'ils auraient droit à un dédommagement complémentaire, vu l'engagement pris de traiter tous les préjudiciés sans faire de distinction. Ils auront mal compris. Car pour eux, pas un radis n'est prévu. Désolé, inutile d'insister : le fonds de garantie a déjà donné. Mais une poignée de victimes insiste toujours, malgré le temps qui passe, la lassitude qui s'est installée et l'espoir qui s'amenuise. Elles persistent à réclamer que justice leur soit rendue, convaincues d'avoir bien capté ce qui avait été promis. Gérard Pireu, 66 ans, ouvrier habitant Tubize, brûlé sur 30 à 40 % du corps, condamné depuis la catastrophe à galérer au chômage puis à dépendre du Fonds des accidents du travail, ne décolère pas : " Attendre, toujours attendre : des années qu'on nous met des bâtons dans les roues. Si vous saviez comme on en a marre, de devoir vivre avec ce sentiment d'être pris pour rien du tout. " De subir en guise de double peine, un interminable bras de fer qui se déroule au-dessus de leur tête. " Ces gens sont victimes d'une catastrophe qui se perpétue dans leur chair et dans leur vie et qu'ils doivent gérer dans le découragement et souvent le désespoir ", observe Me Jean-Luc Fagnart, qui porte leur combat devant les tribunaux, rejoint depuis peu par un confrère de Charleroi, Eric Toussaint. Car " en face ", ils se heurtent à du lourd. La crème des cabinets d'avocats, armés pour faire de la résistance au profit de leurs clients, ces entreprises accusées d'avoir mangé leur parole. Avec dans la coulisse, la main invisible du monde des assureurs que les victimes devinent, l'oeil sur le boulier compteur. La partie leur semble trop inégale. Aux souffrances physiques et à la détresse morale, s'est ajoutée la rude confrontation avec un univers de juristes et d'experts médicaux dont il a fallu apprivoiser les codes, accepter les consignes de confidentialité qui interdisent de (tout) savoir sur ce qui se trame ou se négocie. Les années passent, à devoir supporter sans broncher ce qui est pris pour des double discours, entre faux espoirs et vraies déceptions, faux prétextes et vraies dérobades. A devoir se satisfaire du démoralisant " Soyez patient, ce n'est pas gagné mais rien n'est perdu, tenez bon ". Jusqu'à ce que l'exaspération pousse parfois à changer d'avocat dans l'espoir que les lignes bougent enfin. Tous ruminent leur infortune en déroulant grosso modo la même version. Cette aide financière proposée par le FCGA, ils l'ont acceptée dans un état d'urgence, voire de panique face aux lendemains. Ils assurent l'avoir comprise comme une avance. " Un jour, on nous a téléphoné : le Fonds vous propose autant, c'était 31 000 euros dans notre cas. Nous étions alors dans une dèche incroyable, on menaçait de saisir notre maison. On nous a dit par téléphone que c'était un acompte. On nous a ensuite faxé un papier, à renvoyer signé. On nous laissait douze heures pour réfléchir et nous décider ", raconte Solange, l'épouse de Michel Wauthier. C'est elle qui prend la parole, son mari à ses côtés. " Il a 57 ans, il est dans un état physique déplorable. Il a essayé de retravailler mais sans succès. " Propulsé par le choc de l'explosion, Michel, routier de son état, a été vilainement touché au dos, brûlé au cuir chevelu et au bras gauche, greffé à plusieurs reprises. " Il y a trois ans, il a encore subi une liposuccion pour traiter la peau greffée sur le crâne. " 31 000 euros pour un taux d'incapacité permanente fixé à 6 %. " On vit en grattant sur tout, grâce aussi à l'aide de l'asbl Uit het niets, de Vilvorde ", prolonge Solange. Sur la table de la salle de séjour de leur logement à Ottignies, David Batardy et son épouse étalent quelques courriers qui attestent de leur malheur. David, 39 ans, papa de trois enfants et bientôt d'un quatrième, se présentait pour un job sur le site de Ghislenghien quand il s'est retrouvé pris au piège des flammes. Dos, jambes, bras, la moitié du crâne brûlée, 50 % d'incapacité de travail reconnue. Surgit alors cette offre, difficile à refuser : " C'est le Fonds commun qui s'est manifesté. " Son avocat de l'époque insiste : 350 000 euros à saisir, c'est le bon plan. " J'ai signé un pseudo-contrat par lequel je renonçais à faire valoir d'autres droits, alors que je cours un risque de développer un cancer cutané ", poursuit David. " On s'est retrouvé prisonniers d'un système. On n'aurait pas dû. Mais on avait des crédits qu'on ne pouvait rembourser, des dettes, les huissiers à la porte. " " C'était comme si on nous jetait un nonos ", s'emporte cette autre victime. Chacun, depuis, se bat en ordre dispersé. Avec son parcours et son dossier, plus ou moins épais, plus ou moins complet. Parfois riche en pièces à conviction dans lesquelles se puisent des raisons de ne pas totalement désespérer. La question, tragiquement simple, tourne en boucle : Fluxys s'était-elle engagée à indemniser aussi les victimes qui ont eu recours au FCGA ? Rien n'a été acté noir sur blanc. Mais au fil de la procédure, les avocats des parties se parlent, échangent et rapportent à leurs clients. Et par courriel, les langues se délient un peu. Morceaux choisis parmi les pièces consultées par Le Vif/L'Express. Décembre 2011 : " [...] les négociations menées avec les conseils de Fluxys et de sa compagnie d'assurances ont permis d'aboutir à l'élaboration d'une grille d'indemnisation très favorable aux victimes [...]. Toutefois, pour éviter des discriminations entre victimes, nous avons pu obtenir l'accord de Fluxys de prendre en charge le solde du dommage des victimes déjà indemnisées par le FCGA et ce, sur base de cette même grille d'évaluation. Cela vous concerne donc pleinement (souligné dans le texte) [...]. " Février 2012 : " Les conseils de Fluxys, Husqvarna et des compagnies d'assurances ont tous réaffirmé leur volonté d'indemniser les victimes dans les délais envisagés par la Cour (NDLR : la cour d'appel de Mons), soit pour la fin du mois de juin 2012. Il a également été réaffirmé que les victimes qui ont déjà été indemnisées par le FCGA bénéficieront d'une indemnité complémentaire [...]. " Mars 2012 : " [...] Lors de la réunion d'hier, le conseil de Fluxys a réitéré l'engagement de sa cliente d'indemniser les blessés qui ont déjà signé une transaction avec le FCGA [...]. " Des promesses, parfois suivies d'actes. Début février 2012, une nouvelle pièce est à verser au dossier de David Batardy. Une expertise médicale amiable est enclenchée dans le but de réévaluer son indemnisation. La convention signée le prouve, Fluxys/Husqvarna Belgium sont parties prenantes. Quatre rapports d'expertise sont dressés, avant que la procédure ne s'interrompe brutalement, en février 2016. " La veille d'un rendez-vous, on m'a signalé que l'examen était annulé parce que l'expert de la partie adverse n'avait pas été payé ", explique David. Depuis, plus de nouvelles. Expertise au point mort, silence radio. A Boortmeerbeek, en Brabant flamand, l'espoir renaît aussi en 2012 chez les Wauthier. Dans la foulée de nouvelles expertises médicales qui revoient le taux d'incapacité de Michel de 6 à 60 % (!), de l'argent se met providentiellement à tomber. " 100 000 euros nous ont été versés ", précise Solange. Merci qui ? Sans doute " Fluxys ", quoique la société n'apparaisse pas dans la transaction. " Le versement a transité par notre avocat. On nous a dit que le reste du montant allait arriver dans les trois mois, pour atteindre une somme totale approchant les 900 000 euros. On a pu commencer à apurer nos dettes, refaire le toit de la maison. " Mais la tuile, c'est que ce " reste " tant attendu n'est pas venu. " Depuis lors, c'est le blocage total et tout le monde se renvoie la balle. " Un robinet qui se ferme sans explications, une expertise médicale qui tourne court sous un prétexte discutable. Tous les indices d'une marche arrière. En mars 2013, par courriel, un avocat aujourd'hui retiré de l'affaire informe son client de ce qui " ressemble très fort à un retournement de veste [...]. Vous savez que Fluxys essaie à présent de revenir sur sa parole [...]. " Dans le rôle des " méchants " de l'histoire, Husqvarna résout le problème en refusant de communiquer tandis que Fluxys, sans entrer dans le détail des dossiers, fait front : " Nous avons agi de manière proactive et volontariste en matière d'indemnisation. Mais la société ne s'est jamais engagée à indemniser la catégorie de victimes qui ont décidé de transiger auprès du FCGA avant la fin du débat pénal. Nous pouvons comprendre un sentiment d'iniquité mais ces personnes ont fait le choix d'une indemnisation plus rapide. Remettre en cause des transactions définitives et acceptées en connaissance de cause serait une petite révolution. " Et un fâcheux précédent. La justice appréciera. La machine judiciaire se hâte lentement à vider les ultimes querelles engendrées par la catastrophe, au gré des pourvois en cassation et des jugements partiellement cassés. Le dossier passe ainsi de palais de justice en palais de justice. De Mons, il avait pris la direction de la Cité ardente. La cour d'appel de Liège a décidé de se dérober et de renvoyer la patate chaude à un autre juge, sans le désigner. Dernière nouvelle du front : l'arrêt rendu à Liège, cassé par la cour de cassation le 13 septembre dernier, renvoie les litiges à la cour d'appel de Bruxelles pour une queue de procès dont l'issue n'est pas attendue avant 2021. Une éternité. " Le pire, c'est l'espoir, lâche David, le fait de ne pas pouvoir tourner la page. Cela vous détruit psychologiquement. "