Avec ses cheveux, Tina tente de cacher les marques sur son visage. Ses doigts portent de faux ongles, rose bonbon. Des chaussures à semelles compensées allongent ses jambes serrées dans un jean délavé taille basse. Sa démarche est saccadée. Tina est un peu speed. Elle a besoin de fumer du crack. Cette fois, elle va pouvoir le faire proprement : elle s'apprête à entrer dans la salle de consommation à moindre risque (SCMR) qui vient d'ouvrir ses portes dans une aile de l'hôpital Lariboisière, près de la gare du Nord, à Paris. La salle s'adresse aux usagers de drogues en situation de grande précarité, qui vivent et s'injectent dans la rue, derrière un muret, un buisson, dans un hall d'immeuble ou entre deux voitures. Et ils sont nombreux aux abords de la plus grande station ferroviaire d'Europe : dans ce vaste " gare monde ", comme l'appelle Rémi Féraud, le maire socialiste de cet arrondissement de Paris, le Xe. L'édile fait partie de ceux qui ont permis de concrétiser ce projet porté par l'association Gaïa, spécialisée dans la prise en charge socio-sanitaire des usagers de drogues, la prévention et la réduction des risques. Un budget de 1,2 million d'euros, financé par l'Agence régionale de santé et le Conseil de Paris, permet une ouverture de la salle 7 jours sur 7, de 13 h 30 à 20 h 30. Les usagers reçoivent du matériel d'injection ou d'inhalation stérile, et un encadrement social et médical.
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Avec ses cheveux, Tina tente de cacher les marques sur son visage. Ses doigts portent de faux ongles, rose bonbon. Des chaussures à semelles compensées allongent ses jambes serrées dans un jean délavé taille basse. Sa démarche est saccadée. Tina est un peu speed. Elle a besoin de fumer du crack. Cette fois, elle va pouvoir le faire proprement : elle s'apprête à entrer dans la salle de consommation à moindre risque (SCMR) qui vient d'ouvrir ses portes dans une aile de l'hôpital Lariboisière, près de la gare du Nord, à Paris. La salle s'adresse aux usagers de drogues en situation de grande précarité, qui vivent et s'injectent dans la rue, derrière un muret, un buisson, dans un hall d'immeuble ou entre deux voitures. Et ils sont nombreux aux abords de la plus grande station ferroviaire d'Europe : dans ce vaste " gare monde ", comme l'appelle Rémi Féraud, le maire socialiste de cet arrondissement de Paris, le Xe. L'édile fait partie de ceux qui ont permis de concrétiser ce projet porté par l'association Gaïa, spécialisée dans la prise en charge socio-sanitaire des usagers de drogues, la prévention et la réduction des risques. Un budget de 1,2 million d'euros, financé par l'Agence régionale de santé et le Conseil de Paris, permet une ouverture de la salle 7 jours sur 7, de 13 h 30 à 20 h 30. Les usagers reçoivent du matériel d'injection ou d'inhalation stérile, et un encadrement social et médical. L'objectif est de réduire les problèmes de sécurité, de propreté et de santé publiques, engendrés par la consommation de rue. Chaque année, 200 000 seringues sont distribuées dans le quartier, notamment par des appareils automatiques, signe que la demande est bien réelle. La distribution de seringues et leur récupération, une fois usagées, permet de réduire la transmission des virus du sida et de l'hépatite C. " Il était important d'installer la salle à l'endroit où beaucoup d'usagers consomment en rue, c'est-à-dire dans ce quartier, commente Elisabeth Avril, médecin généraliste et directrice de l'asbl Gaïa. Sinon, on passerait à côté de l'objectif. La répression est inefficace ; ces usagers n'ont rien à perdre. Ils se font arrêter, relâcher et reviennent ici, inlassablement. Mieux vaut sortir de la morale et être pragmatique. " La réduction des risques semble aussi rentable : en Belgique, deux traitements contre l'hépatite C coûtent 141 391,40 euros, soit l'intégralité du budget alloué à la distribution de matériel d'injection en 2015 par les comptoirs francophones d'échange de seringues (140 005, 90 euros) ! Et c'est vrai qu'ils sont présents, les " tox ", autour de la gare du Nord. Ce matin, nous croisons Brigitte, 52 ans. Elle attend l'ouverture de la salle. Trop pressée, elle finit par se faire un fix dans le mollet, assise dans l'escalier d'un parking sous-terrain. Des passants détournent le regard de cette maigre figure cachée sous un capuchon noir. La présence de ces usagers engendre bien sûr tout un trafic où les dealers sont pour la plupart eux-mêmes toxicomanes et précarisés. " Les gros poissons, on ne les trouve pas ici mais en banlieue, dans de belles maisons ", précise Elisabeth Avril. Attirer encore plus de drogués et de revendeurs dans le quartier, voilà l'une des craintes exprimées par une partie des riverains qui affichent à leur balcon des banderoles Non à la salle de shoot. Comme Henri. Ce septuagénaire estime que ce projet pousse à la consommation. " On devrait plutôt aider ces gens à arrêter ", commente-t-il. Pour certains drogués, la " salle de shoot " constitue une possibilité de contact avec des éducateurs et des assistants sociaux qui pourront les aider à retrouver leurs droits, un logement et les aiguilleront éventuellement vers une réduction de leur consommation, voire un sevrage. Le projet global sera évalué par un organisme indépendant. " Nous faisons le pari du temps et de la pédagogie ; une grande majorité des riverains sont favorables à laisser une chance à ce dispositif ", explique Rémi Féraud. Au premier jour d'ouverture, ce 17 octobre 2016, la salle a drainé 65 usagers, malgré la présence de nombreux journalistes et de voitures de police. Elle en attend prochainement 200 par jour. Pour contrer le paradoxe entre l'interdit qui entoure l'usage de stupéfiants et l'installation de la salle de consommation, la loi Santé du 26 janvier 2016 autorise désormais l'expérimentation d'un tel projet en France pour une durée de deux fois trois ans. Paris, mais aussi Strasbourg, se sont portées candidates. L'Europe compte actuellement 86 salles de consommation réparties dans sept pays européens dont l'Allemagne, les Pays-Bas, l'Espagne. La Suisse, elle, en héberge... 12 ! A Bruxelles aussi, les responsables politiques se montrent intéressés par ce dispositif. Le 18 octobre, à l'invitation de l'asbl Transit, une délégation de parlementaires bruxellois s'est rendue à Paris pour visiter la salle, rencontrer les élus locaux et les acteurs de la réduction des risques dans la capitale française. " Comme Paris et toutes les grandes villes, Bruxelles est confrontée à l'usage de drogues dans l'espace public, souligne Muriel Goessens, directrice de Transit. Or, il n'existe que deux comptoirs d'échange de seringues pour toute la Région bruxelloise, dont notre asbl. " Depuis quelques années apparaît un consensus autour de la création d'une salle de consommation en Région bruxelloise. " Ce projet est né en 2010, lorsqu'un commissaire de police est venu nous trouver afin d'élaborer des solutions concernant la consommation de drogues dans la station de métro Ribaucourt, rappelle Eric Husson, coordinateur du projet Lama. Il se rendait compte des limites de la répression. " Différents acteurs de terrain ont progressivement convaincu l'ensemble des partis politiques bruxellois (PS, Ecolo, DéFI mais aussi l'Open VLD). " La prévention, la réduction des risques et la cohésion sociale ne sont en principe ni de gauche, ni de droite, commente Elisabeth Avril. Tout le monde a intérêt à ce que cela fonctionne mieux. " Après la visite à Paris, au lendemain de l'inauguration de la salle, Julien Uyttendaele, député bruxellois PS, est catégorique : " Il y a une unanimité entre nous pour dire que le dispositif parisien va dans la bonne direction. A Bruxelles, il est indispensable d'au moins déjà installer des bornes de distribution et de récupération de seringues dans les zones ciblées, encadrées par des professionnels du social et de la santé. " Dans la capitale belge, le phénomène de toxicomanie de rue se concentre surtout dans et autour de quelques stations de métro : Yser, Ribaucourt, Anneessens et la Bourse. Certains soirs, des dizaines de dealers et d'usagers y traînent, vendent, achètent et consomment le long des murs et des colonnes de la station. Consciente du problème, la Stib a supprimé certains accès, renforcé le dialogue avec les associations spécialisées dans la prise en charge des personnes en errance. En attendant un vaste projet de rénovation en 2017, elle a aussi augmenté les équipes de nettoyage et de sécurité. Mais, passé 23 heures, lorsque les agents de la société de transport ont fini leur service, d'autres silhouettes pénètrent dans le sous-sol. Ce soir, un couple est assis sur le carrelage de la station Bourse et prépare une pipe à crack au moyen d'une bouteille en plastique, d'une paille et de papier alu sur le goulot. " Pas maintenant, là, on est pressés ", lance la fille. Mouss, 30 ans, veste noire et béret sur la tête, vient ici presque tous les jours pour se shooter. " Parce que c'est plus facile et moins cher. Je suis certain de trouver ce qu'il me faut. Mais j'ai aussi une femme, un boulot. Ma vie ne se résume pas à ça. " Mouss s'injecte de la méthadone. " Je n'arrive pas à arrêter même si ça me fait plein de trous dans les bras. Ça te défonce les veines ; si jamais je dois recevoir une perfusion, je ne sais pas où on la mettrait. Je rêve d'un endroit où on pourrait faire ça proprement. Ici, c'est dégueulasse. " Il soulève une grille. " Là, tu vois toutes ces seringues ? Beaucoup se piquent avec la même, plusieurs fois, ça fait des dégâts. " Les minutes filent et le groupe grossit. Consommateurs et dealer s'échangent les pacsons sous la lumière blafarde des néons au plafond. Une gamine de 16 ans s'affale le long d'une colonne et se plante une aiguille dans le bras. " Tu vois, la salle de shoot, elle existe déjà, lâche Mouss. Mais ce n'est pas comme ça qu'elle devrait être. Il faut que ce soit propre, encadré, sécurisé. " Les descentes de police régulières ne font que déplacer le phénomène. " En fait, une salle comme à Paris, ça ne pourrait pas être pire que la réalité actuelle, note Sébastien Alexandre, de la Fédération bruxelloise francophone des institutions pour toxicomanes. Mais si Bruxelles gère la prévention, c'est encore le fédéral qui organise les soins de santé et la sécurité. " La question est donc : qui va payer et qui va organiser le projet bruxellois ? A Liège, le projet Tadam - où de l'héroïne était délivrée sous contrôle médical - a montré son efficacité. Mais il s'agissait d'un projet pilote limité dans le temps. " Pour créer une salle de consommation, il faudrait idéalement modifier la loi de 1921 interdisant de favoriser le contact avec les drogues. " Plusieurs projets ont été déposés en ce sens. Autre question difficile : où installer cette salle de consommation en Région bruxelloise ? " Près d'une des stations de métro identifiées, déclare Eric Husson. Ça n'aurait pas de sens de la placer à l'autre bout de la ville sous prétexte de "nettoyer un quartier". Mais pas près d'une école, sur ça, tout le monde est d'accord aussi. C'est le même débat qu'autour de la prostitution de rue ou de la migration. Ça ne sert à rien de tenter de supprimer ces phénomènes. Les personnes déterminées réussiront toujours à accomplir ce qu'elles veulent. Mieux vaut accompagner ces situations, sinon les mafias s'en chargeront. En faisant le pari de l'éradication, on laisse un business se développer en dehors de tout contrôle social. "