Deux grilles, un sas, un ascenseur: Astrid Ullens de Schooten Whettnall n'est pas une femme qui se planque mais une femme qui se mérite. Elle nous reçoit chez elle, à Forest, au dernier étage de l'immeuble qui abrite au rez-de-chaussée sa Fondation A Stichting, dédiée à la photographie. Une collection privée entamée il y a plus de deux décennies et, depuis neuf ans, ouverte au public, principalement des écoles du quartier, des petits, des grands, des gosses en décrochage scolaire, ou encore des enfants issus de quartiers ou de familles défavorisés. Pour autant, Astrid Ullens n'est pas une mamie gâteau qui se consacre au caritatif artistico-culturel. La baronne a beau être issue d'une des plus anciennes familles belges, elle n'en a pas moins posé pour Le Monde en bas résille, à 80 ans, à califourchon sur une chaise ; pas tant une provocation qu'un clin d'oeil - selon elle - à une célèbre photo d'une actrice prise dans les années 1980. Dans sa cuisine, ce matin, théière de gingembre à la main, elle lâche fièrement: "J'ai trois défauts, je suis une femme, je suis libre et je dis tout ce que je pense." On passe ensuite au salon où, assise à présent sur un tas de fausses fourrures entassées sur les canapés, elle conclut: "Vous pensez bien que, dans le milieu d'où je viens, non seulement c'est impensable mais c'est totalement impardonnable."
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Deux grilles, un sas, un ascenseur: Astrid Ullens de Schooten Whettnall n'est pas une femme qui se planque mais une femme qui se mérite. Elle nous reçoit chez elle, à Forest, au dernier étage de l'immeuble qui abrite au rez-de-chaussée sa Fondation A Stichting, dédiée à la photographie. Une collection privée entamée il y a plus de deux décennies et, depuis neuf ans, ouverte au public, principalement des écoles du quartier, des petits, des grands, des gosses en décrochage scolaire, ou encore des enfants issus de quartiers ou de familles défavorisés. Pour autant, Astrid Ullens n'est pas une mamie gâteau qui se consacre au caritatif artistico-culturel. La baronne a beau être issue d'une des plus anciennes familles belges, elle n'en a pas moins posé pour Le Monde en bas résille, à 80 ans, à califourchon sur une chaise ; pas tant une provocation qu'un clin d'oeil - selon elle - à une célèbre photo d'une actrice prise dans les années 1980. Dans sa cuisine, ce matin, théière de gingembre à la main, elle lâche fièrement: "J'ai trois défauts, je suis une femme, je suis libre et je dis tout ce que je pense." On passe ensuite au salon où, assise à présent sur un tas de fausses fourrures entassées sur les canapés, elle conclut: "Vous pensez bien que, dans le milieu d'où je viens, non seulement c'est impensable mais c'est totalement impardonnable." Le virus et le confinement n'ont pas altéré sa bonne humeur. Elle vient d'ailleurs de rouvrir sa fondation avec une expo flambant neuve, "L'Amérique latine éraflée", qui pose la question du monde que nous léguerons à nos enfants. Et tout va pour le mieux. Elle a seulement glissé sur une plaque de verglas cet hiver, alors qu'elle se remettait à peine de deux grosses opérations, mais loin d'elle l'idée de se plaindre: "Quand je vois dans la rue des gens autrement plus handicapés que moi, je me dis "Astrid, ferme ta gueule!"." Son nouveau quartier, elle y a désormais trouvé sa place. Certes, il est très différent de celui qu'elle habitait auparavant, à Tervuren, avec grosse demeure du XVIIIe posée sur des terres domaniales. Mais ici elle se sent chez elle. Elle déplore juste le manque de restaurants et de petits bars et regrette un peu que subsistent certaines barrières au sein de la population féminine d'origine maghrébine. Elle peut comprendre, elle est bien restée enfermée pendant 45 ans dans sa cuisine. Depuis qu'elle en est sortie, elle a perdu toutes ses anciennes copines. Pas grave, assure-t-elle, elle les a remplacées par des jeunes! La trajectoire d'Astrid pourrait se résumer à celle d'une femme qui, dès le départ, est partie à contre-sens. "Non seulement, j'ai pris la tangente mais toute ma vie, j'ai continué à creuser dans la mauvaise direction", relate-t-elle avec humour. D'abord parce que son mariage constituait aux yeux de sa famille une mésalliance - noblesse oblige - "irrattrapable de surcroît car mon époux n'avait pas un sou". Un démarrage plutôt frugal puisque le salaire de son conjoint correspondait à peine à ce qu'elle recevait en guise d'argent de poche lorsqu'elle vivait chez sa mère ; élevée dans la soie, en se mariant, Astrid perdait en même temps que le confort, le chauffeur et la femme de chambre. Du coup, le marché matinal et les abattoirs d'Anderlecht s'imposent au quotidien pour nourrir les quatre enfants, avant que sa famille finisse par accepter de l'aider. "J'étais une mère dont la principale préoccupation était de remplir le frigo, ma seule compétence, celle d'experte en surgelés." Un jour, elle croise une ancienne connaissance avec laquelle elle prend le thé. A peine commence-t-elle à lui décrire sa vie que son interlocuteur l'interrompt: "Je n'ai jamais entendu une vie aussi ennuyeuse que la tienne, trouve-toi un travail." Et c'est ainsi que la jeune noble, la petite quarantaine, atterrit chez Micheline Szwajcer, galeriste à Anvers, qui tombe presque de sa chaise lorsqu'elle voit débarquer "une Ullens qui cherche du boulot" et qui lui avoue, bravache, qu'elle ne sait "absolument rien faire". Pourtant, la galeriste l'embarque avec elle en repérage d'artistes. L'univers de la future collectionneuse s'élargit à mesure qu'elle se frotte à l'art contemporain. Bientôt, elle se lance en achetant l'une ou l'autre oeuvre qu'elle installe dans un appartement, une sorte de bureau-refuge qu'elle loue, à 60 ans, dans le centre de Bruxelles car pour son mari, il n'était pas question de les accrocher dans la maison. Dix ans plus tard, le tandem, fragile dès le départ, se fissure. Les enfants suggèrent alors à leurs parents de suivre une thérapie conjugale. Et c'est ainsi que "nous nous retrouvons devant un homme brillant dont je pense vraiment qu'il a sauvé ma vie", raconte- t-elle aujourd'hui. Le conjoint arrête la thérapie en cours de route mais Astrid persiste, son obsession est de parvenir à partir. Un jour, le psy finit par lui dire "madame, on n'a qu'une vie". Un déclic qui la pousse, le soir même, à faire trois valises et s'installer dans son fameux bureau-refuge. Astrid Ullens s'apprête à fêter ses 70 ans et a le sentiment de naître enfin. "Avant, j'étais sur les rails d'un chemin qui n'était pas le mien. Je m'étais mariée tôt car j'avais passé ma jeunesse en pension, sans famille parce que mon père était diplomate et mes parents passaient leur vie à l'étranger. Par la suite, j'ai persisté dans mon erreur, j'ai assumé pendant près de 47 ans parce qu'à l'époque et dans mon milieu, on ne divorçait pas. Mais mon principal frein, c'était la peur. Depuis, j'ai compris que la peur, c'est comme descendre en marche arrière à la cave et dans le noir, cela ne sert à rien." Ses débuts comme collectionneuse ne sont "pas faciles", se souvient-elle. D'abord parce que, jusqu'à son divorce, Astrid s'était toujours sentie "bête et moche". Alors, quand elle se retrouvait à des dîners d'amateurs d'art contemporain et qu'on lui demandait ce qu'elle collectionnait, elle répondait "des allumettes" en se cachant presque sous la table. La plupart du temps, elle finissait ses soirées à faire la vaisselle dans la cuisine: "J'avais du mal à assumer, d'autant que le domaine de l'art, quoi qu'on en dise, est un microcosme ultramacho où 98% sont des hommes, qui sont là soit pour investir, soit pour montrer à quel point ils ont bien réussi dans la vie en achetant des oeuvres hors de prix." Qu'à cela ne tienne, elle se lance dans l'achat de photos. Ses premiers argentiques? Des portraits de l'artiste Constantin Brancusi, parce que ses sculptures étaient "impayables". Mais, petit à petit, elle fait son trou dans le vaste monde des tirages. L'idée de la fondation et de son but pédagogique lui vient dans la foulée d'un voyage en Afghanistan, en 2007. L'objectif de départ de l'expédition était de partir à la rencontre des Hazaras, un peuple perpétuellement massacré qu'Astrid soutenait financièrement depuis deux ans. Sur place, c'est la consternation face à l'horreur endurée par la population et à l'histoire tragique des fillettes que l'on marie dès 9 ans pour servir d'esclaves leur vie durant. La Belge observe aussi le processus d'enrôlement de ces garçons que les terroristes transforment en bombes humaines. A l'origine de ces drames? La pauvreté, l'illettrisme et l'ignorance, et des gosses qui ne voient pas d'autre perspective que celle de se faire exploser en Occident contre un petit coin de paradis et 2 000 dollars versés à leur famille. La collectionneuse entend dès lors mettre ses oeuvres à profit pour entrer en contact, en Belgique, avec des enfants défavorisés afin de leur parler d'art et contrecarrer ainsi les dangers de l'intégrisme. Un projet qui finit par voir le jour en 2012. De belles expos, une bonne petite équipe pédagogique autour d'elle, son rêve se réalise, cette grande dame a alors 74 ans. Depuis lors, la vie de la Fondation A Stichting n'a pas été un long fleuve tranquille. Il y a un peu plus d'un an, la baronne fut même contrainte de la fermer et de licencier, faute de moyens financiers, mais elle ne se laisse pas démonter. Elle vient même de la rouvrir, malgré la Covid et la crise. "Le projet est resté identique mais j'ai entièrement revu mon organisation. Avec cette pandémie, je me suis dit "c'est maintenant ou jamais" alors j'ai foncé et je suis très heureuse, à 82 ans, d'être parvenue à faire revivre ce projet." Astrid Ullens nous raccompagne à la porte ; sur les murs, des photos de collection et un projet initié avec un jeune photographe italien, une série où elle pose avec chacun de ses petits-enfants. "Je refuse le discours selon lequel les jeunes d'aujourd'hui seraient une génération sacrifiée et je le dis: tout est toujours possible à celui qui y croit. Regardez-moi!"