Le dimanche 16 décembre 2018, cinq à six mille membres de la droite et de l'extrême droite flamande manifestaient à Bruxelles contre la ratification par la Belgique du Pacte mondial des Nations Unies sur les migrations à Marrakech. Parmi ce théâtre de protestations violentes, appelant à la démission du Premier Ministre Charles Michel, se trouvaient, non loin de là, des affiches de la Fondation Josefa avec le message : 'TOUS MIGRANTS'.

L'Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) décompte actuellement 230 millions de migrants, soit 3% de la population mondiale. Les alarmistes annoncent 2 milliards de 'réfugiés' si le réchauffement climatique n'est pas contrôlé dans les prochaines années. Qui croire ? Faut-il quantifier les migrations ? Les catégorisations que sont 'immigré', 'émigré', 'migrant' ou encore 'réfugié' sont-elles encore pertinentes ? Souhaitant "questionner les catégories relatives aux 'migrants'", l'intention de la Fondation Josefa est conséquente : inviter à un changement de regard sur 'les migrants' tout en défendant l'idée que "Nous sommes tous Migrants".

À l'origine de Josefa

"Il y a une réalité du phénomène migratoire ; cette réalité nous touche tous, parce qu'elle est au fondement de notre humanité", déclare Gilbert Granjon, co-fondateur avec Annabelle Roig-Granjon de la Fondation Josefa, reconnue d'utilité publique en juin 2012. Le nom 'Josefa', veut illustrer une personnalité migrante et non pas un acronyme. Si Josefa est le fruit de parcours personnels, de migrations vécues, entre autres, par ses fondateurs, la "crise de l'accueil" en Belgique, en hiver 2010-11, fût l'évènement déclencheur de sa création.

Depuis lors, les réalités socio-politiques et économiques ont progressé en Europe. Josefa a également poursuivi son cheminement et son évolution avec la création de la Maison Josefa à Ixelles en 2015.

"Tous Migrants"

"L'énoncé 'Tous Migrants'n'est pas une super catégorie" précise Gilbert Granjon qui ajoute que "le concept 'migrant' a été trop galvaudé". "L'approche de la question migratoire est devenue dialectique", contribuant à la polarisation de notre société et du discours politique. "Dans les familles, lorsque la question migratoire est abordée, comme d'ailleurs lorsque l'on aborde la question religieuse, il arrive fréquemment que cela se finisse avec des camps qui s'opposent" observe Gilbert Granjon.

Au fondement de la vision Josefa, se trouve la proposition que nous sommes 'Tous Migrants', sans catégorisation ni discrimination car nos migrations touchent tout être humain.

"La vision Josefa est unique dans le sens où elle s'entend de l'unité de chaque migration et d'une approche voulue globale : physique, psycho-intellectuelle et spirituelle ". Chaque être humain a son propre itinéraire migratoire. La vision et la mission Josefa abordent nos migrations selon les diverses facettes de notre humanité : sociale, économique, avec un accent particulier pour les dimensions culturelles et convictionnelles.

Cette approche est d'ailleurs vécue au quotidien au sein de la Maison Josefa à Ixelles avec des propositions ouvertes au public ; expositions, conférences, ateliers... La dimension artistique a une grande place dans la vie de la Maison Josefa.

Accueillir, héberger, accompagner

La Maison Josefa offre une résidence pour une trentaine de personnes 'migrants du monde'. Pour autant, cette espace d'habitat solidaire n'a pas de fonction prédéterminée du type d'un 'parcours d'intégration pour migrants'. Au sein de la Maison Josefa, le 'vivre-ensemble' est pensé de "manière globale". Josefa veut tenter de dépasser les 'catégories a priori'. Il s'agit de se laisser questionner voire étonner. Questionner plutôt qu'influencer. Prendre la mesure de nos migrations singulières avant de parler de celles des autres. Aujourd'hui, en matière de fait migratoire "est-il est encore possible de questionner au-delà de la classique approche 'problème-solution' ?" interpelle Gilbert Granjon.

Implication politique

Alors que les politiques nationales et les accords internationaux depuis la 'crise migratoire' de 2015 provoquent assurément des fractures sociales, l'action de Josefa apparait plus que jamais nécessaire. "Il y a assurément un enjeu politique dans Josefa", assure Gilbert Granjon. Pourtant, ce dernier "ne cherche pas à convaincre autrui à tout prix ; il s'agit d'abord plutôt de se laisser questionner et ensuite de questionner". C'est dans ce sens que la Fondation Josefa était présente à Marrakech durant le Global Compact for Migration en décembre 2018. C'est dans ce sens que Gilbert Granjon a rencontré, entre autres, le Pape François ou le Président Macron.

Gilbert Granjon déplore cependant qu'en profondeur une majorité de personnes "se fiche de la question migratoire.". A l'image des enjeux climatiques, comment se fait-il alors que les engagements ou même la préoccupation civile soient souvent absents ? "Je crois que la plupart des acteurs s'en fichent parce que le discours politique ambiant s'approprie la parole : 'pour ou contre les migrants' ; il n'y a plus de réelle appropriation personnelle" affirme Gilbert Granjon, d'où la nécessité de "questionner".

D'après Gilbert Granjon, "le risque, c'est renforcer les oppositions". Pour la Fondation Josefa, la question migratoire ne peut pas se résumer à un 'pour ou contre' ; l'abandon de la stigmatisation et de la discrimination (y compris positive) du type 'les migrants' et la reconnaissance que nos migrations fondent notre humanité sont un préalable.

Academia Josefa

Créé en février 2019 par la Fondation Josefa, l'Academia Josefa' est un espace dédié aux réflexions écrites de diverses personnes externes à Josefa impliqués dans des champs économiques et politiques, théologiques et philosophiques, dans l'art et la culture comme dans les sciences humaines. 'Tous Migrants et moi ?' Il s'agit de donner la parole via un 'blog à propos de nos migrations'. Ainsi, l'ancien Premier ministre belge Mark Eyskens y a écrit un article intitulé 'Nous avons besoin d'une immigration organisée' ; plus récemment encore, l'historien d'art Peter Bokody y a publié sa réflexion 'Displacement and Persons', à partir d'un auto-portrait de Rembrandt.

Parlant du contexte belge, Gilbert Granjon s'interroge sur le Parc Maximilien ; sans nier les engagements humains ou associatifs remarquables, il s'interroge sur le rôle de "l'acteur Facebook" soulignant le jeu des réseaux sociaux qu'il est difficile de questionner. Cependant, la situation du Parc Maximilien n'illustre-t-elle pas l'inaction gouvernementale ou plutôt l'impasse politique qui mène inévitablement au remplacement par l'associatif et le volontariat ? "Il ne s'agit pas de dénoncer l'inaction des uns ou de saluer l'agir des autres" répond Gilbert Granjon qui interroge "l'économie" qui s'est graduellement développée au fil des années autour de ladite 'crise des migrants ou des réfugiés', avec une instrumentalisation certaine 'des migrants', voire jusqu'à l'arrivée d'une philanthropie privée du type des 'social impacts bonds'. Enfin, que signifie cette question autour de 'l'intégration des réfugiés ou des migrants' ? Gilbert Granjon ose relever "l'absence de définition objective ou juridique concernant les dits 'migrants'".

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"Il y a de quoi s'alarmer ; il y a de quoi s'engager. Josefa est une forme d'engagement" conclut Gilbert Granjon : "Ce qui m'importe, par-delà ce qui se vit au Parc Maximilien ou se discute au Parlement européen, c'est de préserver des espaces et des expériences comme la Maison Josefa : espaces où nos migrations, à nous 'tous migrants' peuvent se dire, se vivre, sans être sous la tutelle ou l'économie d'acteurs socio-politiques. La Fondation Josefa se réserve un regard sensible, critique et novateur face aux enjeux actuels relatifs à nos migrations : chercher à "pacifier notre avenir", tout en s'invitant à renouveler notre propre regard sur nous-même, sur autrui au gré de nos migrations et de nos hospitalités en réciprocité.

Le combat n'est pas fini pour Josefa. Bien que la Fondation et la Maison poursuivent leur mission, l'écho de son message 'Tous Migrants' peine à être reçu dans nos sociétés. La dernière campagne en partenariat avec le groupe publicitaire JCDecaux à Bruxelles pourrait d'ailleurs être vue comme un échec eu égard au peu de retentissement, selon Gilbert Granjon. Pour autant, à l'image des lanceurs d'alerte ou des interpellations radicales, les résistances sont naturelles. Gilbert Granjon reconnaît : "Si une proposition se veut novatrice, et témoigner un souffle nouveau, elle doit paradoxalement connaitre en un temps l'échec".

Jean Castorini