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La plupart des anciennes puissances coloniales ont lancé des réflexions sur la réappropriation de leur patrimoine par les pays colonisés. Où en est ce dossier en Belgique? Notre pays s'engagera résolument sur la voie des restitutions. Mais il n'y aura pas de geste symbolique spectaculaire. Imaginez qu'on remette en grande pompe une douzaine de masques Yaka à la RDC. Ce serait reproduire un schéma paternaliste. Il ne suffit pas d'un message de regrets du roi des Belges et d'un don d'oeuvres d'art pour se dédouaner des souffrances et des humiliations causées par la colonisation. Concrètement, qu'allez-vous entreprendre dans l'immédiat? Nous en avons discuté avec les ministres concernés. Je plaide, après un échange de vues entre Bruxelles et Kinshasa, pour une expression officielle de la Belgique. Le processus concerne notre département, les Affaires étrangères et la Coopération au développement. Nous tiendrons compte des recommandations de la commission parlementaire sur le passé colonial, mais je veux avancer dès maintenant, car la législature file vite. Je tiens à ce qu'il y ait des engagements formels de restitution sous ce gouvernement, donc d'ici à 2024. Vos prédécesseurs chargés de la Politique scientifique fédérale se sont montrés moins empressés. Qu'est-ce qui a changé? Nous avons un regard neuf sur le sujet. Un seul membre du gouvernement fédéral, le ministre de la Santé, est né dans une Belgique encore dotée d'une colonie. Ma génération a un rapport décomplexé au fait colonial. A mes yeux, il n'est pas justifiable que les Africains soient coupés d'une grande partie de leur patrimoine culturel. Ces oeuvres sont leurs racines, le travail de leurs ancêtres. En reprendre possession peut les aider à construire leur identité et à réfléchir à des pistes d'avenir pour leur pays. La Belgique n'est pas la seule ancienne puissance coloniale à prendre des engagements de restitution. Est-ce pour cela que tout s'accélère? Je fais mienne cette phrase attribuée à Victor Hugo: "Rien n'est plus fort qu'une idée dont l'heure est venue." Le passé colonial pèse sur notre mémoire collective. C'est pareil en Allemagne, en France, pays qui a déjà restitué ou prêté des oeuvres demandées par le Bénin et le Sénégal. L'Elysée a plus de marge de manoeuvre que vous. La complexité institutionnelle de la Belgique ne complique- t-elle pas le processus de restitution belge? Non, car la plupart des pièces issues de la période coloniale se trouvent dans les collections fédérales. Plus de 90% des biens culturels susceptibles de faire l'objet d'une restitution se trouvent à l'AfricaMuseum, institution dont j'ai la tutelle. Le défi est plutôt juridique: pour pouvoir transmettre les biens, il faut les transférer du domaine public de l'Etat, inaliénable, au domaine privé. En revanche, la question d'une supposée perte de patrimoine pour la Belgique est caduque: les collections du musée de Tervuren sont gigantesques et d'une richesse inouïe. A peine 1% de ces objets sont exposés dans les salles. De plus, les pièces restituées pourront toujours être accessibles aux scientifiques grâce à la digitalisation. Peu importe, au XXIe siècle, la localisation physique des objets et spécimens, qu'ils soient à Tervuren ou à Kinshasa. Quels obstacles devez-vous encore régler? Le dossier est à la fois sensible et complexe. Sensible parce qu'il s'inscrit dans les rapports entretenus par la Belgique avec les pays africains autrefois sous sa dépendance. Complexe, parce qu'il exige de se poser trois questions pour chaque pièce. La première est celle du contexte dans lequel l'oeuvre été acquise. Y a-t-il eu vol, pillage, transaction commerciale? Cette étude de provenance n'est pas facile: ces oeuvres ont été acquises il y a parfois plus d'un siècle. Les sources qui permettraient de savoir dans quelles conditions cela s'est produit sont rares et lacunaires. Une fois cette étude réalisée, il faut s'interroger sur la destination: à qui restituer le bien? Au pays concerné, à une institution, à un dignitaire local? La Belgique privilégiera toujours les restitutions interétatiques. Nous souhaitons que les objets soient hébergés dans les musées nationaux. La troisième question est celle de la conservation. Il faut obtenir du destinataire des garanties de préservation des pièces restituées. Les espaces de présentation au public et de stockage doivent répondre à des conditions de conservation et de protection: degré d'hygrométrie de l'air, systèmes de sécurisation pour que les pièces ne se retrouvent pas sur le marché noir, comme cela s'est déjà produit autrefois. Précisément, l'inaptitude des musées africains à accueillir et à conserver les oeuvres a souvent été invoquée ces dernières décennies pour contester les projets de restitution. Que répondre à cet argument? Dans certains cas, il faudra des remises à niveau. La RDC a un nouveau musée national depuis 2019. Près de 400 oeuvres sont présentées dans les salles. Plus de 10 000 ont été transférées dans les réserves du musée, mais des dizaines de milliers d'autres sont toujours entreposées dans des conditions précaires dans quatre hangars situés aux abords de l'Institut des musées nationaux de Kinshasa, sur le mont Ngaliema. Ces pièces ne peuvent rejoindre les réserves du nouveau musée, déjà remplies. La Belgique pourrait envisager de financer une capacité additionnelle. A discuter avec la Coopération au développement. La Belgique n'a pas reçu de demande formelle de restitution. Celle-ci n'est-elle pas surtout une préoccupation européenne? C'est exact, Kinshasa ne nous a pas fait de demande officielle, Kigali non plus. Mais les institutions de ces pays et les nôtres sont en contact permanent. Le musée de Tervuren est un pôle majeur de l'écosystème de préservation du patrimoine artistique et culturel africain. Il a des relations avec des institutions en Europe et en Afrique et à la capacité de porter le débat de manière apaisée. Il faut entamer un dialogue avec les pays sources, qu'il y ait une réflexion ici et là-bas.