Décidément, les Kazakhs rendent nerveux beaucoup de monde en Belgique: la police de Waterloo, le parquet général, le Parlement, le gouvernement, le MR... Désormais, c'est la Sûreté de l'Etat qui, déjà épinglée dans le volet naturalisation des Kazakhs, manifeste une nervosité dont nos confrères du trimestriel Médor ont également eu vent.

En cause: une lettre anonyme que le député Olivier Maingain (Défi) a reçue, il y a plusieurs semaines, et qui alimente les conversations entre agents de la Sûreté. Selon plusieurs sources, cette lettre évoquerait de grosses tensions au sein de la Sûreté, dans le cadre de la réforme menée depuis les attentats de Bruxelles, et pointe plus spécifiquement la manière dont on aurait empêché des enquêteurs de la Sûreté de s'intéresser encore aux trois hommes d'affaires kazakhs. La lettre parlerait aussi d'une réunion au cabinet des Affaires étrangères destinée à écarter un agent de la Sûreté, spécialiste du trio. La commission d'enquête parlementaire sur le Kazakhgate a transmis la missive au Comité R (contrôle des services de renseignement) pour qu'il investigue sur son contenu.

Le Vif/L'Express a pu également lire une note interne, envoyée à la direction de la Sûreté et aux syndicats, dans laquelle un inspecteur, spécialiste du trio kazakh, s'en prend à l'actuel patron de l'unité du contre-espionnage. Il lui reproche d'avoir interdit à la micro section chargée d'enquêter sur les Kazakhs d'encore travailler sur le sujet mais aussi d'avoir muté les deux enquêteurs opérationnels de cette équipe (deux autres étant des analystes) hors de la section "Russie" dont les investigations se limitent désormais aux diplomates russes en Belgique, loin donc des oligarques. Or le chef de cette unité de counter-intelligence, Monsieur J., qui est à ce poste depuis janvier 2015, est un proche de Didier Reynders (MR).

L'inspecteur écarté des enquêtes kazakhes le soupçonne d'être aux ordres de l'actuel ministre des Affaires étrangères qui voudrait empêcher la Sûreté de s'intéresser de près au Kazakhgate, l'épine dans le pied des libéraux francophones pour le moment. Il pointe aussi le n°3 de la Sûreté, Hugues Brulin, directeur de l'encadrement (ressources humaines, informatique, etc.), dont Le Vif/L'Express avait révélé la nomination, en octobre 2014, alors que celui-ci venait tout droit du cabinet Reynders. Selon la note interne, l'inspecteur reproche à Brulin, qu'il soupçonne de suivre les instructions de Jean-Claude Fontinoy (le fidèle bras droit de Didier Reynders), d'avoir rayé l'une de ses sources les plus importantes dans le dossier kazakh. Tout cela se serait passé en 2015, alors qu'une information judiciaire avait été ouverte, fin 2014, au parquet de Bruxelles sur le Kazakhgate.

Une réunion a eu lieu en décembre dernier avec l'inspecteur et les membres du comité de direction de la Sûreté pour examiner ces allégations. Cette réunion s'est terminée par le constat que l'enquêteur concerné n'apportait pas la preuve de ce qu'il avançait. La lettre anonyme envoyée à Maingain (dont l'auteur pourrait être un autre inspecteur de la Sûreté) a relancé l'affaire, cette fois, au niveau de la commission parlementaire. D'où l'enquête confiée au Comité R qui a auditionné les agents cités dans ce courrier avant de faire rapport à huis clos au Parlement, ce mercredi 29 mars.

Réaction de la Sûreté

Nous avons demandé à la Sûreté de réagir à ces allégations concernant un éventuel étouffement des enquêtes kazakhes, via notamment la mutation des inspecteurs spécialisés qui travaillaient sur ce dossier depuis des années. Il nous a été répondu que le nouveau plan d'action de la Sûreté, validé par le Conseil national de sécurité, a du réduire le nombre de priorités pour se concentrer sur le contreterrorisme, le contre-espionnage et la cyber-sécurité, et que la réforme de 2015 a permis à tout le monde de postuler à de nouveaux défis.

"Nous avons continué à suivre le contre-espionnage russe, y compris sous l'angle de la protection économique et scientifique", lit-on dans la réponse de la Sûreté, qui précise: "Plus concrètement, Patokh Chodiev n'habitait plus en Belgique depuis 2001, son nom avait été retiré du registre national en 2004, il n'exerçait plus de réelles activités commerciales sur notre territoire et n'a plus récemment attiré l'attention de nos services. Il nous semble logique, dès lors, que l'enquête sur le trio kazakh n'était plus prioritaire. Cela n'empêche pas la Sûreté de continuer à s'intéresser au phénomène de l'ingérence, y compris russe. Dans ce cadre, la Sûreté a investi dans un réseau d'informateurs qui peuvent à l'occasion encore nous fournir l'une ou l'autre information sur le trio."

Quant aux dires de l'inspecteur écarté qui s'est plaint que le chef du contre-espionnage lui a interdit d'encore travailler sur le trio: "Aucune des auditions n'a permis de confirmer cette allégation alors que les personnes concernées ont été entendues de manière approfondie par la direction", nous fait savoir la porte-parole de la Sûreté qui ajoute: "Par ailleurs, le Comité R a mené une enquête dont les conclusions devraient être présentées à la commission d'enquête parlementaire. Nous serions surpris que celles-ci ne soient pas concordantes avec les nôtres." Ce qui semble déjà annoncer la teneur du rapport que fera le président de ce comité devant les parlementaires...

Concernant les sources qui auraient été radiées par Hugues Brulin, la Sûreté explique ne pouvoir entrer dans le détail de la gestion des sources, eu égard à la protection de celles-ci, mais affirme que le directeur de l'Encadrement n'a de toute façon aucun pouvoir en la matière. Enfin, sur les relations entre Monsieur J. et Didier Reynders: la porte-parole nous répond que le premier n'a jamais travaillé au cabinet du second lorsqu'il était ministre. Lorsque nous précisons notre question en demandant si l'intéressé a travaillé à une quelconque période et fonction pour Reynders ou s'il a un quelconque lien avec lui, il nous fait savoir que cela relève de sa vie privée.

Notons encore que la nervosité règne, de manière générale, au sein du personnel de la Sûreté en raison des restructurations en cours, comme en atteste une lettre ouverte adressée par le syndicat Sypol à la direction, dont nous avons reçu copie. Sypol met en cause une réforme "extrêmement radicale" qui n'est "pas claire" et qui "ne s'appuie pas sur l'expérience des gens de terrain". "Quelle est la légitimité des personnes qui soutiennent la direction dans l'élaboration de la restructuration? Ont-elles le bagage suffisant pour assumer cette "révolution"?", s'interroge le syndicat qui parle aussi de "management par le chaos", à un moment où il est préjudiciable de porter atteinte à l'efficacité de la Sûreté.

Le Vif/L'Express tient enfin à souligner qu'il a été contacté par les porte-paroles de la Sûreté avant même de les solliciter. Ceux-ci étaient au courant que nous préparions un article sur un sujet sensible. Comment? Par qui? Mystère. Outre le fait qu'il s'agit d'une démarche très inhabituelle, cela dénote, ici encore, d'une certaine fébrilité au sein du service de renseignement.

Et la fiche transmise à Guéant?

ParaUn autre élément agace, depuis plusieurs semaines, Jaak Raes, le grand patron du service de renseignement: il s'agit de la fiche de la Sûreté qu'Armand De Decker aurait transmise à Claude Guéant, ministre de l'Intérieur français, lors d'un déjeuner à l'Elysée en février 2011, comme l'avait révélé Le Vif en novembre 2016. A l'époque, celui qui était vice-président du Sénat défendait les intérêts de Patokh Chodiev. Il présidait aussi la commission de suivi du Comité R. Dans un mail écrit par Jean-François Etienne des Rosaies, l'éminence grise de l'Elysée, on comprenait que la fiche remise à Guéant concernait un client de la nouvelle avocate d'Ilijan Ibragimov, un des trois Kazakhs. Ce dernier ne voulait plus être défendu par l'équipe mise en place à Bruxelles pour le trio. La fiche était destinée à faire pression sur lui, via l'Elysée./Para

ParaSelon nos sources, cette fiche d'information, dont une partie du contenu serait classifiée secrète, a bien été "printée" au sein de la Sûreté qui garde trace de toute manipulation d'informations. La fiche copiée a-t-elle été ensuite donnée en mains propres à Armand De Decker, à l'époque où Alain Winants était administrateur-général de la Sûreté? Rien ne permet de l'affirmer à 100%, si ce n'est le mail de des Rosaies qui semblait tout de même bien informé (pourquoi aurait-il inventé une telle manigance?). Le comité R se serait également vu confier la mission d'enquêter sur cet événement. A suivre.

Décidément, les Kazakhs rendent nerveux beaucoup de monde en Belgique: la police de Waterloo, le parquet général, le Parlement, le gouvernement, le MR... Désormais, c'est la Sûreté de l'Etat qui, déjà épinglée dans le volet naturalisation des Kazakhs, manifeste une nervosité dont nos confrères du trimestriel Médor ont également eu vent.En cause: une lettre anonyme que le député Olivier Maingain (Défi) a reçue, il y a plusieurs semaines, et qui alimente les conversations entre agents de la Sûreté. Selon plusieurs sources, cette lettre évoquerait de grosses tensions au sein de la Sûreté, dans le cadre de la réforme menée depuis les attentats de Bruxelles, et pointe plus spécifiquement la manière dont on aurait empêché des enquêteurs de la Sûreté de s'intéresser encore aux trois hommes d'affaires kazakhs. La lettre parlerait aussi d'une réunion au cabinet des Affaires étrangères destinée à écarter un agent de la Sûreté, spécialiste du trio. La commission d'enquête parlementaire sur le Kazakhgate a transmis la missive au Comité R (contrôle des services de renseignement) pour qu'il investigue sur son contenu.Le Vif/L'Express a pu également lire une note interne, envoyée à la direction de la Sûreté et aux syndicats, dans laquelle un inspecteur, spécialiste du trio kazakh, s'en prend à l'actuel patron de l'unité du contre-espionnage. Il lui reproche d'avoir interdit à la micro section chargée d'enquêter sur les Kazakhs d'encore travailler sur le sujet mais aussi d'avoir muté les deux enquêteurs opérationnels de cette équipe (deux autres étant des analystes) hors de la section "Russie" dont les investigations se limitent désormais aux diplomates russes en Belgique, loin donc des oligarques. Or le chef de cette unité de counter-intelligence, Monsieur J., qui est à ce poste depuis janvier 2015, est un proche de Didier Reynders (MR).L'inspecteur écarté des enquêtes kazakhes le soupçonne d'être aux ordres de l'actuel ministre des Affaires étrangères qui voudrait empêcher la Sûreté de s'intéresser de près au Kazakhgate, l'épine dans le pied des libéraux francophones pour le moment. Il pointe aussi le n°3 de la Sûreté, Hugues Brulin, directeur de l'encadrement (ressources humaines, informatique, etc.), dont Le Vif/L'Express avait révélé la nomination, en octobre 2014, alors que celui-ci venait tout droit du cabinet Reynders. Selon la note interne, l'inspecteur reproche à Brulin, qu'il soupçonne de suivre les instructions de Jean-Claude Fontinoy (le fidèle bras droit de Didier Reynders), d'avoir rayé l'une de ses sources les plus importantes dans le dossier kazakh. Tout cela se serait passé en 2015, alors qu'une information judiciaire avait été ouverte, fin 2014, au parquet de Bruxelles sur le Kazakhgate.Une réunion a eu lieu en décembre dernier avec l'inspecteur et les membres du comité de direction de la Sûreté pour examiner ces allégations. Cette réunion s'est terminée par le constat que l'enquêteur concerné n'apportait pas la preuve de ce qu'il avançait. La lettre anonyme envoyée à Maingain (dont l'auteur pourrait être un autre inspecteur de la Sûreté) a relancé l'affaire, cette fois, au niveau de la commission parlementaire. D'où l'enquête confiée au Comité R qui a auditionné les agents cités dans ce courrier avant de faire rapport à huis clos au Parlement, ce mercredi 29 mars.Réaction de la SûretéNous avons demandé à la Sûreté de réagir à ces allégations concernant un éventuel étouffement des enquêtes kazakhes, via notamment la mutation des inspecteurs spécialisés qui travaillaient sur ce dossier depuis des années. Il nous a été répondu que le nouveau plan d'action de la Sûreté, validé par le Conseil national de sécurité, a du réduire le nombre de priorités pour se concentrer sur le contreterrorisme, le contre-espionnage et la cyber-sécurité, et que la réforme de 2015 a permis à tout le monde de postuler à de nouveaux défis."Nous avons continué à suivre le contre-espionnage russe, y compris sous l'angle de la protection économique et scientifique", lit-on dans la réponse de la Sûreté, qui précise: "Plus concrètement, Patokh Chodiev n'habitait plus en Belgique depuis 2001, son nom avait été retiré du registre national en 2004, il n'exerçait plus de réelles activités commerciales sur notre territoire et n'a plus récemment attiré l'attention de nos services. Il nous semble logique, dès lors, que l'enquête sur le trio kazakh n'était plus prioritaire. Cela n'empêche pas la Sûreté de continuer à s'intéresser au phénomène de l'ingérence, y compris russe. Dans ce cadre, la Sûreté a investi dans un réseau d'informateurs qui peuvent à l'occasion encore nous fournir l'une ou l'autre information sur le trio."Quant aux dires de l'inspecteur écarté qui s'est plaint que le chef du contre-espionnage lui a interdit d'encore travailler sur le trio: "Aucune des auditions n'a permis de confirmer cette allégation alors que les personnes concernées ont été entendues de manière approfondie par la direction", nous fait savoir la porte-parole de la Sûreté qui ajoute: "Par ailleurs, le Comité R a mené une enquête dont les conclusions devraient être présentées à la commission d'enquête parlementaire. Nous serions surpris que celles-ci ne soient pas concordantes avec les nôtres." Ce qui semble déjà annoncer la teneur du rapport que fera le président de ce comité devant les parlementaires...Concernant les sources qui auraient été radiées par Hugues Brulin, la Sûreté explique ne pouvoir entrer dans le détail de la gestion des sources, eu égard à la protection de celles-ci, mais affirme que le directeur de l'Encadrement n'a de toute façon aucun pouvoir en la matière. Enfin, sur les relations entre Monsieur J. et Didier Reynders: la porte-parole nous répond que le premier n'a jamais travaillé au cabinet du second lorsqu'il était ministre. Lorsque nous précisons notre question en demandant si l'intéressé a travaillé à une quelconque période et fonction pour Reynders ou s'il a un quelconque lien avec lui, il nous fait savoir que cela relève de sa vie privée.Notons encore que la nervosité règne, de manière générale, au sein du personnel de la Sûreté en raison des restructurations en cours, comme en atteste une lettre ouverte adressée par le syndicat Sypol à la direction, dont nous avons reçu copie. Sypol met en cause une réforme "extrêmement radicale" qui n'est "pas claire" et qui "ne s'appuie pas sur l'expérience des gens de terrain". "Quelle est la légitimité des personnes qui soutiennent la direction dans l'élaboration de la restructuration? Ont-elles le bagage suffisant pour assumer cette "révolution"?", s'interroge le syndicat qui parle aussi de "management par le chaos", à un moment où il est préjudiciable de porter atteinte à l'efficacité de la Sûreté.Le Vif/L'Express tient enfin à souligner qu'il a été contacté par les porte-paroles de la Sûreté avant même de les solliciter. Ceux-ci étaient au courant que nous préparions un article sur un sujet sensible. Comment? Par qui? Mystère. Outre le fait qu'il s'agit d'une démarche très inhabituelle, cela dénote, ici encore, d'une certaine fébrilité au sein du service de renseignement.