"Cinquante pour cent de femmes en politique, c'est trop", a déclaré Tom Van Grieken, le président du Vlaams Belang, après avoir fait démissionner deux femmes du parti élues à la Chambre et les avoir remplacées par des hommes. Est-ce cela qui vous a fait bondir ?

Oui, d'autant plus que dans le cadre des élections, nous avions réalisé un travail de sensibilisation autour de l'article 11bis de la Constitution belge, qui garantit la parité dans les institutions politiques, un élément positif de notre société et, puis, voilà que deux élues du Vlaams Belang choisissent de se retirer au profit de suppléants ! Il n'y a pas que des femmes féministes.

Votre élection à la présidence du Conseil des femmes francophones de Belgique (CFFB) a été contestée. Cela s'est terminé en février dernier par le départ de six associations, dont Vie Féminine et les branches "femmes" d'Ecolo et du CDH, qui poussaient la candidature d'Hélène Ryckmans, élue Ecolo du Brabant wallon.

La question des droits des femmes est devenu un enjeu électoral et, moi, je ne suis pas une femme politique, alors que le Conseil des femmes francophones de Belgique, considéré comme l'interlocuteur officiel des autorités, a toujours été présidé par des femmes politiques. Mon élection a sans doute dérangé un ordre des choses. Je venais de la commission " femmes et familles " du Centre d'action laïque, ce qui, à mon arrivée en 2012, n'avait pas plu à Vie féminine. J'étais aussi la seconde présidente laïque après le double mandat de huit ans de Viviane Teitelbaum dans un univers où les femmes proches du pilier chrétien ont été historiquement très actives. J'ai été administratrice pendant quatre ans et vice-présidente pendant deux ans, sans que cela pose problème. J'ai beaucoup appris et travaillé durant ces années. Si je peux comprendre la frustration d'avoir perdu une élection, il est dommage de ne pas avoir réussi à trouver un terrain d'entente. J'ai pourtant essayé et je ne désespère pas de retravailler ensemble.

Je ne suis pas d'accord avec l'insulte de féministe blanche.

Ce retrait de six associations traduisait-il des divergences de fond, par exemple, sur le droit à l'interruption volontaire de grossesse ?

Non, pas du tout. La position du CFFB est et reste très claire, et les femmes Ecolo et CDH l'ont toutes soutenue : il faut améliorer l'accès à l'IVG et en faire un acte médical, et non plus une question pénale ou judiciaire. La question de l'IVG n'est plus une question confessionnelle, en dehors d'institutions comme le Vatican. Le Conseil des femmes francophones de Belgique et le Vrouwenraad espéraient davantage de la loi de 2018, qui a sorti l'IVG du code pénal et qui apporte de petites améliorations. Sur la table, les propositions étaient plus ambitieuses, avec un large soutien politique. Le gouvernement a fait ce qu'il a pu, mais il faudra aller plus loin. On ne s'arrêtera pas là.

Comment le Conseil des femmes francophones de Belgique se positionne-t-il par rapport à l'intersectionnalité des luttes, qui permet de moduler, voire de subordonner la revendication d'égalité à la lutte contre le racisme ?

On ne peut pas faire l'impasse sur le vécu. Je cherche toujours à mettre les personnes au centre de la réflexion. Je ne pars pas d'un dogme ou d'une idéologie ; ma méthode c'est le libre examen. On ne peut pas nier que des femmes de telle région, de telle culture cumulent le sexisme structurel et des vécus personnels qui aggravent leur situation. Il faut des réponses adaptées et parler aux politiques dans ce sens, mais je ne suis pas d'accord avec l'insulte de féministe blanche. Je ne suis pas d'accord qu'on insulte l'autre parce qu'il ne pense pas comme soi ou qu'il a telle couleur de peau ou telle origine. Quand on parle d'égalité, ce n'est pas d'uniformisation qu'il s'agit, mais d'une égalité de traitement pour toutes et tous, ni plus, ni moins. Aujourd'hui, on assiste à une segmentation. Au lieu d'aller vers un but universel, plus de bonheur ici et maintenant et plus d'égalité pour tous les êtres humains, quels qu'ils soient, cette segmentation nous oppose. Je peux la comprendre sur un plan anthropologique, mais sur le plan politique, je pense que c'est une erreur.

Sylvie Lausberg © Valentin Bianchi

Cette segmentation a-t-elle posé un problème au sein du CFFB ?

Il faut tenir compte qu'on est à un moment clé du mouvement féministe. Mon travail, ici, au Conseil, c'est de transmettre le féminisme historique à la nouvelle génération. Ce travail-là, c'est aussi leur donner des espaces pour réfléchir à ces nouveaux défis, qui ont aussi des racines historiques et dont elles n'ont pas toujours entendu parler. Le débat d'idées est stimulant mais, pour moi, le conflit est stérile, ce n'est pas le moment de donner des armes à ceux qui sont déjà en train de faire du backlash par rapport aux droits des femmes.

Le féminisme musulman est-il un oxymore ?

Le sujet est très compliqué. Moi, j'ai beaucoup travaillé sur le Maroc, au sujet des juifs du Maroc, les exclus de la société musulmane qui trouvaient vaille que vaille des manières de faire. J'ai été confrontée au changement de la condition des femmes à travers mes amitiés et mes engagements. En tant qu'historienne et psychanalyste, ce qui m'intéresse, c'est le rapport à l'autre, qui doit d'abord se fonder sur un rapport à soi-même. Je n'ai pas d'avis sur le féminisme musulman. J'estime qu'il y a des stratégies des femmes musulmanes pour s'en sortir, il faut pouvoir les respecter et les entendre. Maintenant, où se trouve la limite ? Il faudrait pouvoir en discuter avec toutes celles qui n'ont pas ou plus droit de cité. Notre pays a été traumatisé par les attentats islamistes et cela devient difficile de parler sans être pris dans un camp ou dans un autre, mais je privilégie toujours la troisième voix, celle de l'écoute. Entendre pour sortir de l'a priori. On est toujours dans un mouvement, les choses changent, nous aussi, et c'est ça qui fait la vie.

Dans le monde politique, il y a un consensus large, sauf dans les partis d'extrême droite ou identitaires.

Jamais on n'a autant parlé du féminisme. Est-ce la fin de la réaction dont parlait l'Américaine Susan Faludi dans son essai Backlash : la guerre froide contre les femmes (1993) ?

Je crois qu'on a gagné une bataille. On ne peut plus considérer les femmes comme des êtres inférieurs. Le cadre est là, 2002, l'égalité est inscrite dans la Constitution. Et dans le monde politique, il y a un consensus large, sauf dans les partis d'extrême droite ou identitaires - car la N-VA n'est pas du tout féministe et j'espère que Assita Kanko qui, elle, est une vraie féministe, va faire son boulot. Les mécanismes sont difficiles à mettre en oeuvre, les résultats sont lents, mais on avance. La preuve, Vie Féminine et le CFFB ont été appelées à la table des discussions avec la société civile. Dans un pays comme le nôtre, à moins de basculer dans un système antidémocratique, on a gagné la bataille des idées, parce que le féminisme n'est pas réservé aux femmes, c'est un projet de société qui concerne aussi les hommes et les garçons. Personne n'a à gagner de la violence contre quelqu'un, sa soeur, sa copine... En revanche, je suis moins optimiste sur la mixité des espaces de parole entre filles et garçons, sur la sexualité. On entend, dans le mouvement féministe, des revendications sur la non-mixité à l'école, pour que les filles puissent faire de l' empowerment ensemble. C'est une solution de repli qui ne correspond pas à la stratégie que je défends. Pareil pour l'éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle ( NDLR : connue sous l'acronyme Evras) qu'on n'a pas réussi à généraliser dans les faits sous la législature précédente. C'est une de nos revendications phares : s'assurer que les associations qui entrent dans les écoles sont sur la même longueur d'onde que la Constitution et les valeurs d'émancipation et d'égalité, ce n'est pas encore gagné...

Qu'attendez-vous des prochains gouvernements ?

Pour nous, c'est le moment du courage politique. C'est maintenant que le droit des femmes doit être dans toutes les déclarations de politique gouvernementale et c'est le message que nous avons fait passer aux politiques. On a réussi à le faire pour le climat, qui est un enjeu planétaire majeur. Le droit des femmes ne l'est pas moins, que du contraire, et là, on n'obtient pas l'adhésion. Pourquoi est-ce plus compliqué ? Sur le plan de l'action, notre but est d'avoir une ministre du Droit des femmes, dans chaque gouvernement, avec des référents " femmes " dans les cabinets et les administrations, pour que le travail se fasse en coordination et avec des personnes qui sachent de quoi on parle. Nous proposons aussi qu'on quantifie le coût, en Fédération Wallonie-Bruxelles, des violences exercées contre les femmes et que cet argent soit investi en amont pour prévenir les violences. En cinq ans, c'est possible ! Notre prochaine campagne sera axée sur la pauvreté des femmes, un enjeu fondamental pour l'avenir du pays et des enfants qui en seront demain les acteurs. Il est temps de faire comprendre, chiffres à l'appui, que ce qui est bon pour les femmes est bon pour la société.

Bio express

1961: Naissance à Balen.

1983 : Licence en histoire contemporaine (ULB), puis études de psychanalyse.

1987-1996 : Réalisatrice de feuilletons historiques (RTBF).

2004-2015 : Commissaire d'expositions, notamment sur le Maroc, et réalisatrice de films sur la déportation des juifs de Belgique et le droit à l'avortement.

2009 : Employée, puis directrice du département Etude et Stratégie du Centre d'action laïque, en charge des dossiers éthiques et droits des femmes.

2017 : Toutes des salopes. Ce que les injures sexuellesdisent de nous (éditions du Silo).

2018 Présidente du Conseil des femmes francophones de Belgique.

2019 Coprésidente de la commission d'évaluation de l'IVG.