Stephan Streker est un homme à l'enthousiasme positif et communicatif. On le connaît comme consultant aux analyses footballistiques décalées sur la RTBF, tant à la Tribune du lundi soir que le week-end sur Vivacité ou à l'occasion des matchs des Diables Rouges. Cinéaste reconnu, on lui doit notamment le poignant Noces, librement inspiré de l'histoire de Sadia, cette Belgo- Pakistanaise tuée par sa propre famille en 2007 pour avoir refusé un mariage forcé. A partir du 4 juin, il tourne pendant plus de sept semaines son nouveau long métrage, intitulé Enfant terrible, avec Jérémie Renier et Emmanuelle Bercot dans les rôles principaux. Son agenda explose. Mais lorsqu'il s'agit de parler football avec ferveur et sensibilité, celui qui a commencé sa carrière comme journaliste répond présent. Parce que c'est indissociable de ce qu'il est.
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Stephan Streker est un homme à l'enthousiasme positif et communicatif. On le connaît comme consultant aux analyses footballistiques décalées sur la RTBF, tant à la Tribune du lundi soir que le week-end sur Vivacité ou à l'occasion des matchs des Diables Rouges. Cinéaste reconnu, on lui doit notamment le poignant Noces, librement inspiré de l'histoire de Sadia, cette Belgo- Pakistanaise tuée par sa propre famille en 2007 pour avoir refusé un mariage forcé. A partir du 4 juin, il tourne pendant plus de sept semaines son nouveau long métrage, intitulé Enfant terrible, avec Jérémie Renier et Emmanuelle Bercot dans les rôles principaux. Son agenda explose. Mais lorsqu'il s'agit de parler football avec ferveur et sensibilité, celui qui a commencé sa carrière comme journaliste répond présent. Parce que c'est indissociable de ce qu'il est. Impossible de ne pas raconter l'histoire de ce ket de Bruxelles par son début : l'éclosion de sa dévotion pour le Racing White Daring de Molenbeek (RWDM), qui transcende les vies tumultueuses du club, ses morts et ses renaissances sous d'autres noms. La source de tout ? " Oui, oui et oui, s'exclame-t-il. On choisit beaucoup de choses dans la vie, mais on ne choisit pas où on naît et quand on naît. Et on ne choisit pas non plus le club de son coeur. J'ai accompagné mon père quand j'étais enfant, après la fusion du Racing White et du Daring donnant naissance au RWDM. Le premier match auquel il m'a emmené, c'est lors de la saison 1973-1974. J'ai tout de suite adoré ça. La saison suivante, nous avons assisté ensemble à tous les matchs à domicile et le RWDM a été champion de Belgique ! L'enfant que j'étais pensait qu'il serait champion chaque année, forcément, mais il ne l'a strictement plus jamais été... J'ai commencé par le sommet de la pyramide avant de connaître de grandes joies, mais surtout de très grandes souffrances. C'est normal, puisque la racine des deux mots est la même : supporter, c'est souffrir. Même si ce n'est évidemment jamais aussi grave que les vraies souffrances de la vie. " Depuis le titre de 1975, Stephan Streker manifeste la même fougue. " Au-delà même des questions de noms, de matricules, de récupérations, de divisions, il y a quelque chose de permanent dans un club : les vibrations, l'odeur et les supporters. Il y a des gens que je fréquente au stade depuis des dizaines d'années et que je ne verrais malheureusement pas s'il n'y avait pas Molenbeek, c'est notre point commun. C'est une partie importante de ce que je suis, de ma culture. A partir du moment où j'ai vu tant de matchs dans ce stade, cela me définit, aussi. La culture, c'est l'expérience de tout ce que nous avons vécu, tout ce qui fait de nous ce que nous sommes. Le philosophe Henri Laborit, qui est un de mes modèles, disait que nous sommes l'addition de tous les êtres humains que nous avons rencontrés dans notre vie : je crois fort à cela. Le football fait par ailleurs partie des choses les plus belles que j'ai pu vivre avec mon père. " Molenbeek, c'est l'essence même de la culture populaire de Bruxelles, que l'on retrouve par ailleurs aussi à l'Union Saint-Gilloise, comme dans Bossemans et Coppenolle. " Anderlecht est un club complètement belge, avec davantage de supporters flamands. L'ancrage bruxellois est plus important au RWDM. Mais il faut bien avouer qu'en matière de parcours sportif, on a le pompon. J'ai des amis supporters du Standard qui se plaignent pas mal, ceux d'Anderlecht cette saison-ci, mais ce n'est rien par rapport à ce que l'on a vécu : le RWDM est descendu, a disparu, une sorte d'ersatz est né avec le FC Brussels avec un " dingue" à sa tête, Johan Vermeersch... Mais nous acceptons ces souffrances parce que si l'on ne vit plus ça, c'est un pan de nous qui s'en va. On peut changer de tout dans la vie, mais pas le club de son coeur. " Supporter, c'est souffrir. Stephan Streker évoque les grandes émotions vécues en demi-finale de la Champions League, cette année, notamment lors du match entre l'Ajax Amsterdam et Tottenham, remporté par les Anglais 2-3 après avoir été menés 2-0. " Au début, on voit les supporters anglais absolument désespérés, avant d'éprouver une joie sans limites quand Lucas Moura marque le troisième but. Ceux de l'Ajax connaissent alors l'horreur. Mais ce n'est pas grave : Montesquieu disait que la gravité est le bonheur des imbéciles. C'est aussi pour cela que j'adore le foot : quand je suis dans un match, il n'y a que ça qui compte, surtout quand je suis au stade. Tout devient important. Je le vis totalement au premier degré. Heureusement, et c'est le privilège de l'âge, quand c'est fini, je passe à autre chose. " Et de se souvenir aussi de moments de douleur se prolongeant durant des jours, après le but de Platt qui élimine la Belgique de la Coupe du monde 1990 - " une injustice totale parce que c'était un des plus grands matchs de l'histoire de l'équipe belge " - ou quand l'Anderlechtois Marc Degryse élimine le RWDM lors d'un match retour de demi-finale de la Coupe de Belgique - " j'en parle encore avec lui ". Cette intensité fait-elle du football un art, dixième du nom ? " Je suis persuadé que le football est un art, acquiesce Stephan Streker. L'une des raisons les plus évidentes, c'est que les grands footballeurs sont des artistes. Il y a une part créative en Messi, Hazard, De Bruyne... Moi, j'ai vénéré deux joueurs plus que de raison : le Néerlandais Johan Cruijff et l'Italien Andrea Pirlo. Tous les deux m'ont fait rêver. Chez Pirlo, tout est de l'inspiration pure, avec une illusion d'aisance totale. On a l'impression qu'il fait des passes inimaginables comme si c'était la chose la plus simple au monde. Henri de Montherlant disait que le football était l'intelligence en mouvement : cette phrase a été inventée pour Cruijff et Pirlo. Les artistes ont une vision, c'est ça qui fait un grand cinéaste ou un grand peintre. Le meilleur joueur belge, c'est Eden Hazard, mais mon joueur belge préféré, c'est Kevin De Bruyne parce qu'il voit des choses que des joueurs " normaux" ne voient pas. L'humoriste Guillermo Guiz a déclaré un jour : "De Bruyne, quand il fait une passe au mois de novembre, je la comprends en février". Je ne peux pas mieux dire. " Stephan Streker énumère alors tous les artistes qui font partie de son panthéon personnel. Les sportifs : outre Cruijff et Pirlo, Mohammed Ali, Michael Jordan et John McEnroe. " Rien d'original, lâche-t-il. Parmi les cinéastes, je citerais Martin Scorsese, Stanley Kubrick, Brian De Palma, James Gray, Bong Joon-ho, Sergio Leone, Jean-Pierre Melville, Terrence Malick, Orson Welles, Billy Wilder, Michael Mann ou M. Night Shyamalan... Le problème d'une telle liste, c'est que l'on pourrait y passer la journée. " Sa passion pour le football nourrit-elle sa pratique du cinéma ? " Oui ! Dans les deux, il y a de la dramaturgie. Mais au cinéma, le scénario est écrit, tandis que dans le sport, il ne l'est pas. Si quelqu'un avait écrit celui d'Ajax-Tottenham, on aurait sans doute considéré que les ficelles étaient un peu grosses : la jeune équipe, que tout le monde aime, mène à la mi-temps, rayonne, mais un doute s'installe, la peur de gagner, elle encaisse, recule et à la 95e, c'est 2-3. Comme c'est dans la vraie vie, en direct, c'est inouï, ahurissant. J'ai ouvert des yeux grands comme ça quand c'est arrivé. Comme tout amateur de foot, j'étais subjugué par l'Ajax qui véhicule toutes les valeurs que je chéris. J'étais détruit par son élimination. Mais je le sentais. Pendant les dix dernières minutes, j'étais debout tout le temps en répétant "ça ne va pas le faire" et ça ne l'a pas fait... " Devenu consultant à la télévision, sur RTL-TVI puis à la RTBF, Stephan Streker confirme que le football n'est en rien une science exacte. Il le rappelle régulièrement au milieu des analystes et tacticiens. " Je trouve que c'est très facile de tout réécrire quand on connaît l'événement et de faire croire qu'il y avait une sorte de déterminisme. J'irais même plus loin : si on me prouvait que l'avant-veille des demi-finales retour Ajax-Tottenham et Liverpool-Barcelone (4-0), un grand connaisseur du foot avait prédit par sa science du jeu et de la tactique que les Anglais se qualifieraient dans les deux cas, je serais prêt à l'écouter. Mais cet homme n'existe pas. Si, avant la Coupe du monde 2002, alors que la France était la meilleure équipe du moment, championne du monde et d'Europe en titre, avec dans ses rangs les meilleurs attaquants des championnats européens, un seul expert avait indiqué que cette équipe ne marquerait pas un seul but de tout le tournoi, je l'aurais salué, mais il n'existe pas. " Ce sport est autant psychologique que tactique, même à l'heure où tout est professionnalisé. " Tout réside dans ce lien qui unit mental et émotionnel, considère le cinéaste. Tout ! La différence est là. La tactique est une valeur importante, on peut gagner ou perdre des matchs tactiquement, mais c'est une valeur surestimée. Personnellement, je crois davantage au karma, il y a d'ailleurs quelque chose de ce type dans la plupart des événements. Si tel n'était pas le cas, ce serait moins facile, cela nous intéresserait moins. Une des raisons pour lesquelles on apprécie le foot, c'est que sur un match, tout le monde peut battre tout le monde. Il y a peu de sports où c'est comme ça. Un des éléments qui est bien trop minimisé par ceux qui veulent analyser, c'est la part aléatoire. Il n'est pas faux de dire que le football, c'est énormément de hasards, avec beaucoup de faux discours a posteriori pour les expliquer. " En tant que consultant, Stephan Streker a pu paraître comme un extraterrestre à ses débuts : volubile, lettré, décalé... " Je suis certain que d'aucuns ont dû le penser, même si personne n'est venu me le dire, sourit-il. Je ne correspondais pas du tout au profil habituel. Mais je n'ai rien demandé, c'est Stéphane Pauwels qui est venu me chercher après une émission de radio au cours de laquelle je présentais mon film Le Monde nous appartient. Comme il y avait un peu de football dedans, on m'a présenté à lui, il m'a interviewé et en direct, il m'a fait parler des matchs du week-end. C'était parti. La saison suivante, 2013-2014, je suis venu tous les dimanches, avant d'intervenir régulièrement au Journal télévisé. C'est de là que datent mes costumes noirs et ma tête rasée : on me surnommait le François Lenglet du foot (NDLR : en référence au chroniqueur économique de TF1). A peine quelques semaines plus tard, la RTBF est venue me faire une offre impossible à refuser, avec tous les matchs des Diables Rouges. J'adore ça. Pour moi, c'est la plus belle parenthèse qui soit. "