Notre société a t-elle un problème avec la mort au point d'être obsédée par le risque zéro? La question mérite d'être posée et elle n'est pas neuve. Elle se pose, par exemple, notamment depuis plusieurs années dans la question des réglementations de l'AFSCA parfois jugées excessives et absurdes et confinant à un hygiénisme déraisonnable.

L'idée est la suivante: vivre c'est accepter qu'on peut mourir et la vie qui voudrait totalement se protéger de la mort serait forcément morbide et sans saveur. Ainsi, il nous faut accepter un certain degré de risque pour que la vie reste la vie et qu'on ne tombe pas dans une tyrannie du risque zéro.

L'idée parait tenir la route et toute l'histoire de la philosophie rappelle d'ailleurs à quel point finalement être humain c'est être "pour la mort" comme le dira Heidegger. Et on ne peut que consentir au fait que refuser notre nature de mortel c'est forcément refuser notre nature d'être vivant.

Alors quid de cette question dans la crise du Covid que nous connaissons?

Couvre-feu, fermetures en tout genre, masques, etc? Toutes ces mesures sont contraignantes et interfèrent avec nos vies habituelles. Il est donc légitime de se demander si nous ne ferions pas mieux d'accepter que des gens meurent pour qu'une majorité vive pleinement. C'est bien l'idée défendue par André Comte-Sponville lorsqu'il dit que nous sommes en train de sacrifier la vie des jeunes pour maintenir quelques personnes âgées en vie.

Sauf que...

Si on regarde de plus près le propos de ces partisans de la vie, une question n'est jamais abordée: que fait-on concrètement dans les hôpitaux saturés lorsque de nouveaux patients arrivent? On aimerait savoir comment concrètement le discours qui se veut du coté de la vie se traduit dans les arbitrages sanitaires tels qu'ils ont lieu dans les services en question. Faut-il renvoyer les patients chez eux? Faut-il les mettre dans le couloir? On ne peut pas s'en sortir simplement en disant qu'il faut plus de moyen parce que le problème est là, dans la complexité du présent, avec des vrais humains qui ne sont pas bien et qui veulent encore vivre.

Mais le problème est encore plus vaste. S'habiller des habits de la puissance du vivre ça suscite forcément une forme d'approbation facile mais comment cette puissance de vivre est-elle sensée s'incarner? Elle ressemble à quoi la vrai vie qui ne craint pas la mort? Si on creuse la proposition telle qu'on l'entend, on s'aperçoit qu'elle se résume tout simplement, en fait, à retourner au monde d'avant. Ce monde qui avait ses gagnants et ses perdants, ce monde qui détruisait la planète aussi mais surtout un monde définit par sa norme économique. Car oui, il semblerait que bien souvent, le retour à la vie s'apparente essentiellement au retour au boulot...

Et l'on découvre que la défense de la vie ressemble en fait à un refrain conservateur exhortant à vite tout refaire comme en pré-crise en n'ayant quasi pas de mots ou d'attention pour ceux qui, comme les soignants, payent le prix plein de cette crise. Il est en fait question, de nier le covid, nier le problème pour retourner à la vie d'avant, celle qui me permettait à moi de faire ce que je veux quand je veux en bénéficiant des avantages de la place dont j'ai hérité.

Il y a aussi dans cette mouvance une promotion de la liberté qui s'apparente à une absence de contrainte individuelle mais qui nie complètement cette autre définition de la liberté qui consiste, pour une société, à se choisir démocratiquement un destin, une répartition des peines et un système sanitaire égalitaire. Finalement cette défense de "la vie qui accepte la mort" ressemble fort à de l'ultra-individualisme déguisé en défense de la jeunesse vivante.

Il ne doit pas y avoir de tabou et on peut poser la question du coût de la vie et/ou de l'obsession mortifère pour le risque zéro mais, de grâce, faisons-le avec un projet commun qui dévoile un futur qui ne nie pas l'épidémie et qui propose autre chose que de simplement revenir au point de départ en faisant semblant de rien. Nous avons appris plein de choses de cette crise et il serait dommage d'écraser le débat avec un cri qui ne demande finalement rien d'autre que de faire semblant que rien ne se passe.

Ce qui nous attend derrière la crise du Covid, c'est la crise climatique, la proposition de simplement ne pas s'arrêter, ne pas se contraindre et ne rien changer est tout simplement inaudible. On ne reviendra pas au monde d'avant et il va nous falloir vivre avec des contraintes alors peut-être une autre urgence se dessine: celle de choisir le monde d'après qu'on veut.

Ce discours soit-disant en faveur de la vie pré-suppose une norme que rien, pas même quelques milliers de morts ne devrait remettre en question. Hors cette norme est fragile et elle est actuellement en train de vaciller. Un discours sur la vie devrait, en conséquence, proposer tout autre chose qu'un retour aveugle à la norme.

Matthieu Peltier

Philosophe - Chroniqueur à RTBF, La Première

Notre société a t-elle un problème avec la mort au point d'être obsédée par le risque zéro? La question mérite d'être posée et elle n'est pas neuve. Elle se pose, par exemple, notamment depuis plusieurs années dans la question des réglementations de l'AFSCA parfois jugées excessives et absurdes et confinant à un hygiénisme déraisonnable.L'idée est la suivante: vivre c'est accepter qu'on peut mourir et la vie qui voudrait totalement se protéger de la mort serait forcément morbide et sans saveur. Ainsi, il nous faut accepter un certain degré de risque pour que la vie reste la vie et qu'on ne tombe pas dans une tyrannie du risque zéro. L'idée parait tenir la route et toute l'histoire de la philosophie rappelle d'ailleurs à quel point finalement être humain c'est être "pour la mort" comme le dira Heidegger. Et on ne peut que consentir au fait que refuser notre nature de mortel c'est forcément refuser notre nature d'être vivant. Alors quid de cette question dans la crise du Covid que nous connaissons? Couvre-feu, fermetures en tout genre, masques, etc? Toutes ces mesures sont contraignantes et interfèrent avec nos vies habituelles. Il est donc légitime de se demander si nous ne ferions pas mieux d'accepter que des gens meurent pour qu'une majorité vive pleinement. C'est bien l'idée défendue par André Comte-Sponville lorsqu'il dit que nous sommes en train de sacrifier la vie des jeunes pour maintenir quelques personnes âgées en vie.Sauf que...Si on regarde de plus près le propos de ces partisans de la vie, une question n'est jamais abordée: que fait-on concrètement dans les hôpitaux saturés lorsque de nouveaux patients arrivent? On aimerait savoir comment concrètement le discours qui se veut du coté de la vie se traduit dans les arbitrages sanitaires tels qu'ils ont lieu dans les services en question. Faut-il renvoyer les patients chez eux? Faut-il les mettre dans le couloir? On ne peut pas s'en sortir simplement en disant qu'il faut plus de moyen parce que le problème est là, dans la complexité du présent, avec des vrais humains qui ne sont pas bien et qui veulent encore vivre. Mais le problème est encore plus vaste. S'habiller des habits de la puissance du vivre ça suscite forcément une forme d'approbation facile mais comment cette puissance de vivre est-elle sensée s'incarner? Elle ressemble à quoi la vrai vie qui ne craint pas la mort? Si on creuse la proposition telle qu'on l'entend, on s'aperçoit qu'elle se résume tout simplement, en fait, à retourner au monde d'avant. Ce monde qui avait ses gagnants et ses perdants, ce monde qui détruisait la planète aussi mais surtout un monde définit par sa norme économique. Car oui, il semblerait que bien souvent, le retour à la vie s'apparente essentiellement au retour au boulot...Et l'on découvre que la défense de la vie ressemble en fait à un refrain conservateur exhortant à vite tout refaire comme en pré-crise en n'ayant quasi pas de mots ou d'attention pour ceux qui, comme les soignants, payent le prix plein de cette crise. Il est en fait question, de nier le covid, nier le problème pour retourner à la vie d'avant, celle qui me permettait à moi de faire ce que je veux quand je veux en bénéficiant des avantages de la place dont j'ai hérité. Il y a aussi dans cette mouvance une promotion de la liberté qui s'apparente à une absence de contrainte individuelle mais qui nie complètement cette autre définition de la liberté qui consiste, pour une société, à se choisir démocratiquement un destin, une répartition des peines et un système sanitaire égalitaire. Finalement cette défense de "la vie qui accepte la mort" ressemble fort à de l'ultra-individualisme déguisé en défense de la jeunesse vivante. Il ne doit pas y avoir de tabou et on peut poser la question du coût de la vie et/ou de l'obsession mortifère pour le risque zéro mais, de grâce, faisons-le avec un projet commun qui dévoile un futur qui ne nie pas l'épidémie et qui propose autre chose que de simplement revenir au point de départ en faisant semblant de rien. Nous avons appris plein de choses de cette crise et il serait dommage d'écraser le débat avec un cri qui ne demande finalement rien d'autre que de faire semblant que rien ne se passe. Ce qui nous attend derrière la crise du Covid, c'est la crise climatique, la proposition de simplement ne pas s'arrêter, ne pas se contraindre et ne rien changer est tout simplement inaudible. On ne reviendra pas au monde d'avant et il va nous falloir vivre avec des contraintes alors peut-être une autre urgence se dessine: celle de choisir le monde d'après qu'on veut. Ce discours soit-disant en faveur de la vie pré-suppose une norme que rien, pas même quelques milliers de morts ne devrait remettre en question. Hors cette norme est fragile et elle est actuellement en train de vaciller. Un discours sur la vie devrait, en conséquence, proposer tout autre chose qu'un retour aveugle à la norme.Matthieu PeltierPhilosophe - Chroniqueur à RTBF, La Première