L'actrice et comédienne Anne-Pascale Clairembourg était la maîtresse de cérémonie de la 7e édition des Magritte du cinéma, qui récompensaient le meilleur du septième art belge, le 4 février dernier, au Square à Bruxelles.

Durant son speech de présentation, dans la salle privée dédiée à la presse, en présence d'une vingtaine de journalistes, l'un des plus célèbres critiques cinéma du pays, Hugues Dayez, de la RTBF, s'écrie : "A poil !". C'est le journal Le Soir qui révèle la saillie, le lundi 6 février sans citer le journaliste. Nos sources nous l'ont confirmé : il s'agit bien de Hugues Dayez. Et Thomas Gunzig, sur La Première, le mercredi 8, dans son Café serré, revient sur l'épisode : "On nous dira que c'était pour rire ! Ah bon sang ! "A poil" ! ce que je hais cet humour de harceleur du fond du tram, cet humour de mecs en bande, cet humour de peloteur de troisième sous-sol..."

Anne-Pascale Clairembourg n'a pas entendu la phrase. "Tout ça s'est passé en salle de presse, explique-t-elle. Pas dans celle du spectacle. Moi, je n'ai pas suivi du tout ... J'ai plutôt passé une bonne soirée et je crois que les gens dans la salle aussi. Je n'ai pas spécialement envie de revendiquer un point de vue sur quelque chose à quoi je n'ai pas assisté. Je peux juste dire que moi à la lecture de l'article dans 'Le Soir' qui fait état de ce qui s'est passé, je trouve ça déplorable et blessant. C'est un travail qu'on fait pendant quatre mois avec toute une équipe et de savoir que les journalistes belges qui sont censés nous soutenir et défendre ..."

Sexiste, ce "A poil !" ? Pour Julie Huon, qui a relaté les faits dans Le Soir et qui était présente dans la salle de presse durant la cérémonie, "la frontière est ténue... Si le journaliste avait dit "Suce-moi salope", c'était clairement du sexisme : c'est la femme-objet, on est en plein dedans, c'est nul, etc. Ici, "A poil", c'est vraiment le mec avec sa bande de potes qui oublie qu'il est avec 50 autres journalistes en salle de presse. Pour moi, ici, c'est moins du sexisme".

Selon Béa Ercolini, journaliste et Présidente de l'asbl TPAMP contre le harcèlement de rue et les insultes sexistes, crier "À poil" "c'est un classique de la blague potache du XXe siècle. Humour vintage ? Comportement sexiste ? Ce qui est sûr, c'est que c'est obsolète. Si ce n'était pas d'un autre temps, vous ne poseriez pas la question." Pour Martine Simonis, secrétaire générale de l'Association des Journalistes Professionnels (AJP), c'est "du sexisme ordinaire. Et de la grossièreté assez courante à l'égard des femmes. Dayez aurait-il réagi s'il s'était agi d'un homme, et qu'aurait-il dit ? Le sexisme ordinaire a ceci de commun avec le racisme ordinaire : si on ne réagit pas, si on le laisse s'installer, le propos en vient à paraître "normal"."

Selon Aurore Mary Colombo Delforge, conseillère en communication politique : "Cette réaction d'Hugues Dayez représente un manque de considération vis-à-vis de la fonction de Maîtresse de la Cérémonie des Magritte. C'est en quelque sorte une façon détournée - et pourtant ô combien lamentable - de décrédibiliser le fait que ce soit une femme qui endosse la fonction de "Chef d'orchestre" de la cérémonie. Comme si elle ne représentait qu'un corps sexué, et non une fonction respectable...". Opinion similaire recueillie auprès de Fabienne Bradfer, journaliste au Soir : "Pour moi, le terme "A poil !" est une insulte. C'est un manque flagrant de respect et d'éducation. C'est une attitude primaire et primale. Cela relève du sexisme, car cela ramène la femme à un objet, nie son individualité et sa capacité à être l'égale de l'homme. Si la femme se met à poil -comme les Femen par exemple-, elle le décide ! Pas sûre que si on inversait les rôles, une femme crierait "A poil" devant un maître de cérémonie....".

Hugues Dayez, contacté par nos soins, n'a pas souhaité réagir. Mais nous avons pu obtenir une réaction de Nathalie Pierard, porte-parole de la RTBF : "Cela a bien été dit par Hugues Dayez. Maintenant, c'est dans un contexte un peu particulier dans le sens où ce n'est pas dans un lieu public, c'était dans une salle de presse, dans une ambiance un peu potache comme peut l'être ce type de cérémonie. D'ailleurs, ce n'est le seul qui a émis des critiques sur l'une ou l'autre chose pendant la cérémonie dans cet espace-là. Il s'avère qu'on épingle juste son propos. Maintenant, en effet, ça manque peut-être d'un petit peu de tact, ça on peut le reconnaître. Mais il dit que c'était vraiment du quarante-quatrième degré.".

Chez RTL-TVI, Stéphane Rosenblatt, directeur de l'Information au sein de RTL Belgium, estime qu' "on n'est pas amené à porter un jugement sur tout geste qui peut être posé, qu'il le soit par un confrère ou par toute autre personnalité. Nous sommes journalistes, pas juges. En revanche, en tant que Directeur de la Rédaction de RTL Info, je me dois de veiller à ce que chaque personne qui y travaille soit le garant d'un comportement irréprochable, du respect que tout interlocuteur est en droit d'attendre. Parce que dans le cadre de leur travail, les journalistes de la rédaction sont les premiers représentants des valeurs de RTL, dont le sexisme ne fait bien entendu en aucun cas partie".

Et dans les rédactions ?

Au-delà de cet incident, le sexisme est-il répandu chez les journalistes ? Pour Julie Huon, la question ne relève pas tant des propos qui peuvent être tenus au sein des rédactions : "Ce qui me heurte plus, c'est lorsque dans une réunion il n'y a que des hommes autour de moi. Ils prennent tous la parole, ça pue la testostérone, tu n'arrives pas à en placer une parce qu'on te coupe la parole tout le temps... A un moment, tu dois taper du poing sur la table ! J'ai 46 ans et j'ai l'impression que je dois passer mon temps à me faire entendre, à me faire écouter parce que je suis plutôt rigolote, blonde. Ça, c'est du sexisme au quotidien et ça, dans les médias, il y en a encore beaucoup".

Ayant travaillé dans la presse, Aurore Mary Colombo Delforge prolonge : "Dans le monde des médias, en tant que femme, il faut sans cesse devoir se justifier. Ce que j'ai décidé de ne plus faire afin de résister à la pression machiste. J'estime ne pas avoir à me justifier. Mais ça me ferme certaines portes. Aussi, soyons clairs, lorsqu'on est médiatisée, ça nous apporte aussi un lot d'incivilités, voire de "gringue", pour parler vulgairement, et dont on se passerait certainement. Je vise par exemple les propositions indécentes à répétition et avec parfois une certaine insistance à laquelle il faut pouvoir résister. C'est également le cas avec les remarques déplacées, telles que celle d'Hugues Dayez. En général, je rétorque avec un humour plutôt acerbe, ce qui fait vite retomber "l'étalon"...".

Béa Ercolini, elle, enfonce le clou sur le sexisme médiatique : "Sur 20 experts interrogés dans la presse belge francophone, seuls 4 sont des femmes (Étude AJP, 2015). On a vu des débats sur le voile islamique sans une seule femme sur le plateau..." Martine Simonis ajoute : "Il y a du sexisme au sein des rédactions belges comme dans tous les milieux professionnels. Il se traduit à l'engagement (dans certaines rédactions, on évite les engagements de jeunes femmes, vues comme des "futures mères"), dans les promotions et dans le différentiel salarial, tout aussi présent dans les médias que dans les autres entreprises.". Pour Fabienne Bradfer, il existe encore un presse majoritairement masculine : "Personnellement, je n'ai pas été victime de sexisme. J'ai été protégée de ça peut-être parce que j'ai eu la chance d'avoir comme collègues des personnes éduquées, respectueuses d'autrui. Mais je constate que la profession (le monde des critiques cinéma) est plus masculine que féminine. Je le remarque ici mais aussi quand je fais des reportages à l'étranger. On est encore dans le schéma : presse féminine = des filles / grands médias = des garçons."

Au sein de RTL-TVI, Stéphane Rosenblatt explique qu'"il n'y a pas à ma connaissance de journalistes qui aient eu à se plaindre de sexisme au sein de la rédaction. Ça ne veut pas dire que ça ne peut pas arriver. Mais nous disposons d'une série de règles qui édictent clairement les valeurs que les journalistes de la rédaction se doivent de porter. Si celles-ci ne sont pas respectées, les personnes concernées prennent le risque de sanctions, ce qui est normal." A la RTBF, la porte-parole nous assure que "le sexisme est banni".

Ce qui fait conclure Martine Simonis : "Je pense que les femmes doivent d'abord compter sur elles-mêmes, être solidaires entre elles. Il ne faut rien laisser passer. Une société sans sexisme est une question d'éducation et de valeurs. Beaucoup d'hommes l'ont bien compris, qui peuvent être des alliés précieux pour ce combat. Il faut aussi imposer, dans les médias, le respect de plans d'égalité, chiffrés et justifiés. Nos médias ont tout à gagner à promouvoir une gestion plus égalitaire." Message reçu.

Aurore Van Opstal

L'actrice et comédienne Anne-Pascale Clairembourg était la maîtresse de cérémonie de la 7e édition des Magritte du cinéma, qui récompensaient le meilleur du septième art belge, le 4 février dernier, au Square à Bruxelles.Durant son speech de présentation, dans la salle privée dédiée à la presse, en présence d'une vingtaine de journalistes, l'un des plus célèbres critiques cinéma du pays, Hugues Dayez, de la RTBF, s'écrie : "A poil !". C'est le journal Le Soir qui révèle la saillie, le lundi 6 février sans citer le journaliste. Nos sources nous l'ont confirmé : il s'agit bien de Hugues Dayez. Et Thomas Gunzig, sur La Première, le mercredi 8, dans son Café serré, revient sur l'épisode : "On nous dira que c'était pour rire ! Ah bon sang ! "A poil" ! ce que je hais cet humour de harceleur du fond du tram, cet humour de mecs en bande, cet humour de peloteur de troisième sous-sol..."Anne-Pascale Clairembourg n'a pas entendu la phrase. "Tout ça s'est passé en salle de presse, explique-t-elle. Pas dans celle du spectacle. Moi, je n'ai pas suivi du tout ... J'ai plutôt passé une bonne soirée et je crois que les gens dans la salle aussi. Je n'ai pas spécialement envie de revendiquer un point de vue sur quelque chose à quoi je n'ai pas assisté. Je peux juste dire que moi à la lecture de l'article dans 'Le Soir' qui fait état de ce qui s'est passé, je trouve ça déplorable et blessant. C'est un travail qu'on fait pendant quatre mois avec toute une équipe et de savoir que les journalistes belges qui sont censés nous soutenir et défendre ..."Sexiste, ce "A poil !" ? Pour Julie Huon, qui a relaté les faits dans Le Soir et qui était présente dans la salle de presse durant la cérémonie, "la frontière est ténue... Si le journaliste avait dit "Suce-moi salope", c'était clairement du sexisme : c'est la femme-objet, on est en plein dedans, c'est nul, etc. Ici, "A poil", c'est vraiment le mec avec sa bande de potes qui oublie qu'il est avec 50 autres journalistes en salle de presse. Pour moi, ici, c'est moins du sexisme".Selon Béa Ercolini, journaliste et Présidente de l'asbl TPAMP contre le harcèlement de rue et les insultes sexistes, crier "À poil" "c'est un classique de la blague potache du XXe siècle. Humour vintage ? Comportement sexiste ? Ce qui est sûr, c'est que c'est obsolète. Si ce n'était pas d'un autre temps, vous ne poseriez pas la question." Pour Martine Simonis, secrétaire générale de l'Association des Journalistes Professionnels (AJP), c'est "du sexisme ordinaire. Et de la grossièreté assez courante à l'égard des femmes. Dayez aurait-il réagi s'il s'était agi d'un homme, et qu'aurait-il dit ? Le sexisme ordinaire a ceci de commun avec le racisme ordinaire : si on ne réagit pas, si on le laisse s'installer, le propos en vient à paraître "normal"."Selon Aurore Mary Colombo Delforge, conseillère en communication politique : "Cette réaction d'Hugues Dayez représente un manque de considération vis-à-vis de la fonction de Maîtresse de la Cérémonie des Magritte. C'est en quelque sorte une façon détournée - et pourtant ô combien lamentable - de décrédibiliser le fait que ce soit une femme qui endosse la fonction de "Chef d'orchestre" de la cérémonie. Comme si elle ne représentait qu'un corps sexué, et non une fonction respectable...". Opinion similaire recueillie auprès de Fabienne Bradfer, journaliste au Soir : "Pour moi, le terme "A poil !" est une insulte. C'est un manque flagrant de respect et d'éducation. C'est une attitude primaire et primale. Cela relève du sexisme, car cela ramène la femme à un objet, nie son individualité et sa capacité à être l'égale de l'homme. Si la femme se met à poil -comme les Femen par exemple-, elle le décide ! Pas sûre que si on inversait les rôles, une femme crierait "A poil" devant un maître de cérémonie....".Hugues Dayez, contacté par nos soins, n'a pas souhaité réagir. Mais nous avons pu obtenir une réaction de Nathalie Pierard, porte-parole de la RTBF : "Cela a bien été dit par Hugues Dayez. Maintenant, c'est dans un contexte un peu particulier dans le sens où ce n'est pas dans un lieu public, c'était dans une salle de presse, dans une ambiance un peu potache comme peut l'être ce type de cérémonie. D'ailleurs, ce n'est le seul qui a émis des critiques sur l'une ou l'autre chose pendant la cérémonie dans cet espace-là. Il s'avère qu'on épingle juste son propos. Maintenant, en effet, ça manque peut-être d'un petit peu de tact, ça on peut le reconnaître. Mais il dit que c'était vraiment du quarante-quatrième degré.".Chez RTL-TVI, Stéphane Rosenblatt, directeur de l'Information au sein de RTL Belgium, estime qu' "on n'est pas amené à porter un jugement sur tout geste qui peut être posé, qu'il le soit par un confrère ou par toute autre personnalité. Nous sommes journalistes, pas juges. En revanche, en tant que Directeur de la Rédaction de RTL Info, je me dois de veiller à ce que chaque personne qui y travaille soit le garant d'un comportement irréprochable, du respect que tout interlocuteur est en droit d'attendre. Parce que dans le cadre de leur travail, les journalistes de la rédaction sont les premiers représentants des valeurs de RTL, dont le sexisme ne fait bien entendu en aucun cas partie".Au-delà de cet incident, le sexisme est-il répandu chez les journalistes ? Pour Julie Huon, la question ne relève pas tant des propos qui peuvent être tenus au sein des rédactions : "Ce qui me heurte plus, c'est lorsque dans une réunion il n'y a que des hommes autour de moi. Ils prennent tous la parole, ça pue la testostérone, tu n'arrives pas à en placer une parce qu'on te coupe la parole tout le temps... A un moment, tu dois taper du poing sur la table ! J'ai 46 ans et j'ai l'impression que je dois passer mon temps à me faire entendre, à me faire écouter parce que je suis plutôt rigolote, blonde. Ça, c'est du sexisme au quotidien et ça, dans les médias, il y en a encore beaucoup".Ayant travaillé dans la presse, Aurore Mary Colombo Delforge prolonge : "Dans le monde des médias, en tant que femme, il faut sans cesse devoir se justifier. Ce que j'ai décidé de ne plus faire afin de résister à la pression machiste. J'estime ne pas avoir à me justifier. Mais ça me ferme certaines portes. Aussi, soyons clairs, lorsqu'on est médiatisée, ça nous apporte aussi un lot d'incivilités, voire de "gringue", pour parler vulgairement, et dont on se passerait certainement. Je vise par exemple les propositions indécentes à répétition et avec parfois une certaine insistance à laquelle il faut pouvoir résister. C'est également le cas avec les remarques déplacées, telles que celle d'Hugues Dayez. En général, je rétorque avec un humour plutôt acerbe, ce qui fait vite retomber "l'étalon"...".Béa Ercolini, elle, enfonce le clou sur le sexisme médiatique : "Sur 20 experts interrogés dans la presse belge francophone, seuls 4 sont des femmes (Étude AJP, 2015). On a vu des débats sur le voile islamique sans une seule femme sur le plateau..." Martine Simonis ajoute : "Il y a du sexisme au sein des rédactions belges comme dans tous les milieux professionnels. Il se traduit à l'engagement (dans certaines rédactions, on évite les engagements de jeunes femmes, vues comme des "futures mères"), dans les promotions et dans le différentiel salarial, tout aussi présent dans les médias que dans les autres entreprises.". Pour Fabienne Bradfer, il existe encore un presse majoritairement masculine : "Personnellement, je n'ai pas été victime de sexisme. J'ai été protégée de ça peut-être parce que j'ai eu la chance d'avoir comme collègues des personnes éduquées, respectueuses d'autrui. Mais je constate que la profession (le monde des critiques cinéma) est plus masculine que féminine. Je le remarque ici mais aussi quand je fais des reportages à l'étranger. On est encore dans le schéma : presse féminine = des filles / grands médias = des garçons."Au sein de RTL-TVI, Stéphane Rosenblatt explique qu'"il n'y a pas à ma connaissance de journalistes qui aient eu à se plaindre de sexisme au sein de la rédaction. Ça ne veut pas dire que ça ne peut pas arriver. Mais nous disposons d'une série de règles qui édictent clairement les valeurs que les journalistes de la rédaction se doivent de porter. Si celles-ci ne sont pas respectées, les personnes concernées prennent le risque de sanctions, ce qui est normal." A la RTBF, la porte-parole nous assure que "le sexisme est banni".Ce qui fait conclure Martine Simonis : "Je pense que les femmes doivent d'abord compter sur elles-mêmes, être solidaires entre elles. Il ne faut rien laisser passer. Une société sans sexisme est une question d'éducation et de valeurs. Beaucoup d'hommes l'ont bien compris, qui peuvent être des alliés précieux pour ce combat. Il faut aussi imposer, dans les médias, le respect de plans d'égalité, chiffrés et justifiés. Nos médias ont tout à gagner à promouvoir une gestion plus égalitaire." Message reçu.Aurore Van Opstal