Il y a aujourd'hui peu de scientifiques dans le monde politique. C'est particulièrement vrai dans le monde démocratique, au contraire des pays plus autoritaires, notamment la Chine. Quelles en sont les conséquences, en particulier sur l'opinion publique ?

Constat : les scientifiques sont encore peu écoutés par le monde politique démocratique

L'ancien Président français Valéry Giscard d'Estaing (Polytechnicien) et la Chancelière allemande Angela Merkel (Docteure en chimie quantique) sont des exceptions. Non seulement le monde politique démocratique est-il pauvre en dirigeants éduqués en sciences, mais les scientifiques sont également peu écoutés par les dirigeants en exercice. Prenons l'exemple des agences d'évaluation françaises : lorsque leurs avis s'écartent des choix politiques, elles sont régulièrement marginalisées.

Lors de grands débats nationaux comme le Grenelle de l'environnement, la place des scientifiques est minime. Le monde politique français s'appuie davantage sur de hauts fonctionnaires qui sortent de l'ENA (Ecole Nationale d'Administration) ou de Sciences Po, mais qui sont moins au fait des modes de raisonnement scientifiques.

Citons Valéry Giscard d'Estaing (VGE), s'adressant aux élèves de l'Ecole Polytechnique en 2014, six ans avant sa mort : "L'importance de la science s'est un peu affaiblie dans la reconnaissance publique française au cours des dernières décennies. Or, réfléchissez un instant ! Le plus grand pays du monde (...) est la Chine. La Chine est gouvernée par sept personnes. Sur ces sept personnes, il y a sept ingénieurs et ce sont eux qui ont fait de ce pays (...) en quelques années, une des premières puissances technologiques et industrielles mondiales."

Les sept personnes auxquelles VGE fait allusion sont les membres du Comité permanent du Politburo chinois, et le principe est plus large : la qualité de scientifique ou d'ingénieur est très prisée pour faire carrière au sein de l'appareil communiste chinois. Le président de la république populaire de Chine Xi Jinping, le premier des sept et déjà l'un des plus grands dirigeants de la Chine communiste alors qu'il est probablement loin d'avoir terminé sa carrière politique, est ingénieur en génie chimique.

Manque d'esprit de synthèse et communication chaotique

La crise actuelle liée à la pandémie (Covid-19) a mis en lumière, en France, en Belgique et dans beaucoup de démocraties, des divergences entre les décisions prises par les gouvernements en matière de mesures sanitaires et les préconisations, souvent plus strictes, qui avaient été faites par les experts. Les experts eux-mêmes ne sont certes pas toujours totalement d'accord entre eux ! C'est fréquent sur des points scientifiques non encore bien établis. Cependant, c'est justement un point essentiel de la culture scientifique et encore plus de celle d'ingénieur d'accepter de laisser une place au doute. L'absence de culture scientifique des dirigeants politiques les empêche souvent de faire la synthèse la plus raisonnable des informations, même contradictoires, qui leur sont fournies. Le résultat malheureusement bien visible est un mélange de tergiversation et de communication chaotique. Inutile d'en dire trop sur les exemples déplorables des masques et des tests dont les scientifiques prônaient depuis le début la généralisation, ce qui a pourtant pris des mois en Europe.

Des décisions politiques nécessitant l'avis des experts

Le fait que le monde politique démocratique soit doté d'un nombre assez faible de scientifiques laisse-t-il entrevoir une confiance faible du public et des autorités en la science ainsi que des décisions peu rationnelles ?

Les choix politiques concernent aujourd'hui de plus en plus des sujets scientifiques et/ou techniques. Leur complexité en est plus importante. La prise de décisions rationnelles par le monde politique nécessite dès lors de s'appuyer sur les connaissances scientifiques et donc de faire appel à des experts... mais aussi de comprendre ces experts et d'avoir un bagage suffisant pour pouvoir leur faire confiance et communiquer pour expliquer leurs recommandations surtout si elles ne sont pas populaires.

Les citoyens font davantage confiance aux scientifiques qu'aux politiciens

Sous la présidence française d'Emmanuel Macron, mais également sous les gouvernements précédents, nous avons vu l'entrée de la société civile dans les sphères du pouvoir. Il s'agit pour la plupart de professionnels ayant atteint de hautes fonctions dans leur domaine. Les vrais scientifiques restent cependant rares, mais on peut citer Cédric Villani, mathématicien réputé, titulaire de la Médaille Fields, équivalent du Prix Nobel en mathématiques.

Contrairement aux partis et aux dirigeants politiques, les experts jouissent d'une certaine confiance des citoyens : selon un sondage Harris Interactive publié en juillet 2019, 91% des Français interrogés déclarent faire confiance à la science. Des exemples, trop rares, comme Angela Merkel combinent le meilleur des deux mondes.

Stéphanie HENG, politologue franco-belge et experte en communication et Alban de la Soudière, polytechnicien, fonctionnaire international

Il y a aujourd'hui peu de scientifiques dans le monde politique. C'est particulièrement vrai dans le monde démocratique, au contraire des pays plus autoritaires, notamment la Chine. Quelles en sont les conséquences, en particulier sur l'opinion publique ? Constat : les scientifiques sont encore peu écoutés par le monde politique démocratiqueL'ancien Président français Valéry Giscard d'Estaing (Polytechnicien) et la Chancelière allemande Angela Merkel (Docteure en chimie quantique) sont des exceptions. Non seulement le monde politique démocratique est-il pauvre en dirigeants éduqués en sciences, mais les scientifiques sont également peu écoutés par les dirigeants en exercice. Prenons l'exemple des agences d'évaluation françaises : lorsque leurs avis s'écartent des choix politiques, elles sont régulièrement marginalisées. Lors de grands débats nationaux comme le Grenelle de l'environnement, la place des scientifiques est minime. Le monde politique français s'appuie davantage sur de hauts fonctionnaires qui sortent de l'ENA (Ecole Nationale d'Administration) ou de Sciences Po, mais qui sont moins au fait des modes de raisonnement scientifiques. Citons Valéry Giscard d'Estaing (VGE), s'adressant aux élèves de l'Ecole Polytechnique en 2014, six ans avant sa mort : "L'importance de la science s'est un peu affaiblie dans la reconnaissance publique française au cours des dernières décennies. Or, réfléchissez un instant ! Le plus grand pays du monde (...) est la Chine. La Chine est gouvernée par sept personnes. Sur ces sept personnes, il y a sept ingénieurs et ce sont eux qui ont fait de ce pays (...) en quelques années, une des premières puissances technologiques et industrielles mondiales."Les sept personnes auxquelles VGE fait allusion sont les membres du Comité permanent du Politburo chinois, et le principe est plus large : la qualité de scientifique ou d'ingénieur est très prisée pour faire carrière au sein de l'appareil communiste chinois. Le président de la république populaire de Chine Xi Jinping, le premier des sept et déjà l'un des plus grands dirigeants de la Chine communiste alors qu'il est probablement loin d'avoir terminé sa carrière politique, est ingénieur en génie chimique.Manque d'esprit de synthèse et communication chaotiqueLa crise actuelle liée à la pandémie (Covid-19) a mis en lumière, en France, en Belgique et dans beaucoup de démocraties, des divergences entre les décisions prises par les gouvernements en matière de mesures sanitaires et les préconisations, souvent plus strictes, qui avaient été faites par les experts. Les experts eux-mêmes ne sont certes pas toujours totalement d'accord entre eux ! C'est fréquent sur des points scientifiques non encore bien établis. Cependant, c'est justement un point essentiel de la culture scientifique et encore plus de celle d'ingénieur d'accepter de laisser une place au doute. L'absence de culture scientifique des dirigeants politiques les empêche souvent de faire la synthèse la plus raisonnable des informations, même contradictoires, qui leur sont fournies. Le résultat malheureusement bien visible est un mélange de tergiversation et de communication chaotique. Inutile d'en dire trop sur les exemples déplorables des masques et des tests dont les scientifiques prônaient depuis le début la généralisation, ce qui a pourtant pris des mois en Europe.Des décisions politiques nécessitant l'avis des expertsLe fait que le monde politique démocratique soit doté d'un nombre assez faible de scientifiques laisse-t-il entrevoir une confiance faible du public et des autorités en la science ainsi que des décisions peu rationnelles ? Les choix politiques concernent aujourd'hui de plus en plus des sujets scientifiques et/ou techniques. Leur complexité en est plus importante. La prise de décisions rationnelles par le monde politique nécessite dès lors de s'appuyer sur les connaissances scientifiques et donc de faire appel à des experts... mais aussi de comprendre ces experts et d'avoir un bagage suffisant pour pouvoir leur faire confiance et communiquer pour expliquer leurs recommandations surtout si elles ne sont pas populaires. Les citoyens font davantage confiance aux scientifiques qu'aux politiciensSous la présidence française d'Emmanuel Macron, mais également sous les gouvernements précédents, nous avons vu l'entrée de la société civile dans les sphères du pouvoir. Il s'agit pour la plupart de professionnels ayant atteint de hautes fonctions dans leur domaine. Les vrais scientifiques restent cependant rares, mais on peut citer Cédric Villani, mathématicien réputé, titulaire de la Médaille Fields, équivalent du Prix Nobel en mathématiques. Contrairement aux partis et aux dirigeants politiques, les experts jouissent d'une certaine confiance des citoyens : selon un sondage Harris Interactive publié en juillet 2019, 91% des Français interrogés déclarent faire confiance à la science. Des exemples, trop rares, comme Angela Merkel combinent le meilleur des deux mondes.Stéphanie HENG, politologue franco-belge et experte en communication et Alban de la Soudière, polytechnicien, fonctionnaire international