"Vous savez, même si ma carrière doit beaucoup au hasard, j'ai quand même toujours suivi mes coups de coeur, c'est tellement important de suivre son coeur", s'enthousiasme Jacques Brotchi. Qu'il s'agisse des hautes sphères médicales ou politiques, c'est peu dire que le professeur a beaucoup donné. Pourtant, c'est un petit homme simple et humble, un peu timide, un peu réservé mais le regard tendre qui nous fait face aujourd'hui. Installé derrière sa table de travail, il est entouré de ses 78 années d'existence. Cette pièce de 7 m2 tient plus du musée bric-à-brac que du mausolée pompeux. Il passera d'ailleurs une bonne vingtaine de minutes à nous expliquer que bien qu'il soit retiré de la scène, en coulisse, il ne chôme pas. Jacques Brotchi continue à donner des avis et des conseils médicaux ou politiques et se plaît à "ouvrir des portes pour des collègues", entendez leur permettre d'accéder aux grands noms de la neurochirurgie - "les intouchables exerçant à l'étranger" - et tout ça, évidemment, sans oublier les conférences, le golf, la famille et le livre qu'il vient de publier, Dis, c'est quoi l'euthanasie? (1).
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"Vous savez, même si ma carrière doit beaucoup au hasard, j'ai quand même toujours suivi mes coups de coeur, c'est tellement important de suivre son coeur", s'enthousiasme Jacques Brotchi. Qu'il s'agisse des hautes sphères médicales ou politiques, c'est peu dire que le professeur a beaucoup donné. Pourtant, c'est un petit homme simple et humble, un peu timide, un peu réservé mais le regard tendre qui nous fait face aujourd'hui. Installé derrière sa table de travail, il est entouré de ses 78 années d'existence. Cette pièce de 7 m2 tient plus du musée bric-à-brac que du mausolée pompeux. Il passera d'ailleurs une bonne vingtaine de minutes à nous expliquer que bien qu'il soit retiré de la scène, en coulisse, il ne chôme pas. Jacques Brotchi continue à donner des avis et des conseils médicaux ou politiques et se plaît à "ouvrir des portes pour des collègues", entendez leur permettre d'accéder aux grands noms de la neurochirurgie - "les intouchables exerçant à l'étranger" - et tout ça, évidemment, sans oublier les conférences, le golf, la famille et le livre qu'il vient de publier, Dis, c'est quoi l'euthanasie? (1). Sénateur libéral puis président du Sénat, Jacques Brotchi est de ces gens qui sortent du lot mais qui, fait rare, sont toujours parvenus à faire l'unanimité. Fait tout aussi rare, il compte également parmi ceux qui ne cillent pas lorsque vient le moment de raccrocher les gants. "Question d'habitude", assure-t-il, lui qui a occupé tellement "de postes à responsabilités à durée limitée que lâcher le pouvoir pour retourner dans l'ombre n'a jamais été un problème". Ce qui lui pèse, en revanche, c'est le manque d'interactions et de contacts sociaux, une situation aggravée par la pandémie. Il insiste d'ailleurs sur l'importance capitale des rapports humains, cette chaleur exprimée lors des pauses café durant des colloques, qui lui permettait de nouer des liens avec des collègues du monde entier. Tombant soudain du nuage de ses souvenirs, Jacques Brotchi réalise avec effroi qu'il ne nous a pas offert de café et s'empresse d'aller vers la cuisine, d'où il revient avec un joli plateau ornementé d'un bouquet de roses. Il reprend le cours de sa pensée et insiste: sa vie tient peut-être en une phrase, "savoir saisir la chance quand elle se présente mais, surtout, se laisser aller aux coups de coeur". Et de la chance, il reconnaît en avoir eu, déjà en échappant deux fois à la mort avant ses 7 ans. Né à Liège durant la Seconde Guerre mondiale, il échappe de justesse à une rafle grâce à sa mère qui avait beaucoup insisté pour que son mari l'accompagne promener le poupon. A leur retour, des voisins les préviennent: "La Gestapo est là, surtout ne rentrez pas." Les Brotchi trouvent alors refuge chez des connaissances et, ensuite, à Comblain-au-Pont, dans une famille très simple, où ils attendront la fin de la guerre. "Le plus extraordinaire, c'est que les deux cents villageois savaient que nous étions là mais personne ne nous a jamais dénoncés, ils nous ont toujours aidés." Dix ans plus tôt, les parents avaient déjà dû prendre la fuite et laisser derrière eux leur pays, la Roumanie, où l'accès à l'enseignement supérieur était interdit aux juifs. Alors, direction Liège, où ils se rencontreront, une ville réputée autant pour son accueil des étrangers que pour l'excellence de son université. Munis chacun d'un dictionnaire, ils étudieront l'un la médecine, l'autre la dentisterie. De la guerre - et de son passé d'enfant caché - , Jacques Brotchi confie ne pas en avoir gardé de souvenirs, "une force de caractère, peut-être", "de la résilience, sans doute". A l'époque, expose-t-il, on ne parlait pas de ces choses-là et ce n'est qu'à partir de ses 10 ans que la parole se libère dans sa famille. On vient alors d'apprendre que sa grand-mère maternelle, déportée dans un camp en Sibérie, est toujours vivante. Comme son grand-père paternel, que l'on retrouve sept ans plus tard, "prisonnier" de l'autre côté du rideau de fer. Le régime communiste n'autorisera qu'une seule fois Jacques Brotchi et son père à se rendre au pays pour lui rendre visite. Là, sur un quai de gare, le père dit: "Papa, je te présente mon fils, Jacques." Jacques a alors 17 ans, l'âge de son père lorsqu'il a quitté son pays pour Liège. Terminant son café, Jacques Brotchi signale que le choix de ses études de médecine ne relève pas d'une tradition familiale mais de la rencontre avec un médecin de famille qui, alors qu'il avait 6 ans, l'a soigné à coup d'injections de pénicilline pour le sauver d'une très mauvaise pneumonie. Trois mois alité à lutter contre la maladie, dont Jacques ressort avec la conviction qu'un jour, lui aussi, sauvera des vies. Pas de plan de carrière plus précis ; d'ailleurs, au début de son cursus universitaire, il ignore carrément que la neurochirurgie existe. C'est en suivant son "coup de coeur" pour le cours d'anatomie du cerveau qu'il se retrouve à approfondir le sujet dans un labo, avant - enfin - de faire son internat "à l'essai" chez un neurochirurgien qui le teste pour savoir ce qu'il sait faire de ses dix doigts.En parallèle, Jacques Brotchi se marie avec Rachel, qui quitte Paris pour Liège. Là aussi, il n'a pas laissé passer sa chance. Rachel et lui s'étaient rencontrés des années auparavant, lors de vacances à la neige, mais ni l'un ni l'autre n'étaient libres. L'histoire aurait pu s'arrêter là, sauf que les copains d'unif avec qui Jacques avait prévu de partir en Turquie pour les vacances se retrouvent tous en seconde session. Alors Jacques se propose d'aller voir la famille à Tel-Aviv et, sur la plage, par hasard, il croise un ami qui lui dit: "Tu ne devineras jamais qui je viens de croiser." Et là, "sans arrière-pensée", le jeune homme ramasse sa serviette et se dit qu'il se doit d'aller la saluer. "Sans arrière-pensée" pourrait être le leitmotiv de la vie de Jacques Brotchi. Parce que la neurochirurgie, comme Rachel, comme ses succès, ses responsabilités médicales ou politiques ensuite, non seulement il ne les avait pas "calculés" mais ils ne correspondaient à aucun plan de carrière. Lui se voyait bien médecin de famille, peut-être professeur à l'université de Liège mais jamais fondateur et chef du service de neurochirurgie de l'Hôpital Erasme. D'ailleurs, à l'époque, il n'avait jamais entendu parler d'Erasme et ne connaissait personne à Bruxelles. La première fois qu'on lui demande de postuler, le professeur n'en parle même pas à son épouse et ce n'est que plus tard, ayant eu vent de la proposition, que Rachel lui glisse "va voir quand même". Et que dire de ce coup de fil de Louis Michel, alors que Jacques sort d'un avion qui le ramène d'Afrique où, pour la Fédération mondiale de neurochirurgie (qu'il présidera par la suite), il vient de donner cours à des confrères n'ayant pas les moyens de participer aux colloques internationaux? Le ministre lui déclare sans détour que le "parti a besoin de lui" et qu'il a 48 heures pour "s'engager". Ce qu'il fera durant quinze ans, sans jamais arrêter de s'occuper de ses patients pour autant. Sa plus grande fierté politique? Sans doute d'avoir amélioré et étendu la loi relative à l'euthanasie pour les mineurs. Même le principal, à ses yeux, reste incontestablement de n'avoir en aucun cas abandonné ses patients. "Je n'ai jamais dit à personne, "merci d'être venu mais je ne peux rien faire pour vous". Jamais. J'ai toujours pensé que la médecine n'était pas une science exacte mais un art, il n'y a pas de réponse 100% positive ou négative, ni de diagnostic définitif. La médecine progresse tellement vite qu'à terme, il y a toujours de l'espoir. Si aujourd'hui on ne sait pas vous guérir, demain peut-être...". Si la médecine est un art, on ne résiste pas à l'envie de lui demander quel est, selon lui, son talent personnel. L'homme rougit, on sent ses méninges qui turbinent. Et de lâcher: "La patience et sans doute beaucoup d'obstination, lorsque je me fixe un but, peu importe le temps que cela me prendra, j'y arriverai." Des nuits noires et des drames, il en a observé beaucoup au cours de sa carrière mais il a "tenu grâce aux sourires de ceux que l'on sauve", précise-t-il en posant le regard sur la photo d'un ancien patient accrochée au mur. La mine réjouie, il pose dans un tee-shirt sur lequel on peut lire "Jacques Brotchi made it possible." "Possible", oui. Il ne cesse de le répéter aux jeunes: en Belgique, tout est possible! "Si vous travaillez et que vous respectez les lois, toutes les portes vous sont ouvertes. Je suis un enfant d'immigré, mes parents ne parlaient pas le français et n'avaient pas d'argent ni de famille mais ils ont pu faire des études, des gens nous ont sauvés pendant la guerre et j'ai créé le service de neurochirurgie avant de participer au développement de ma discipline dans le monde. Je suis même devenu président du Sénat, le premier juif à occuper cette fonction ici et peut-être même l'un des seuls neurochirurgiens de la planète à l'avoir été!" C'est certain, jamais Jacques Brotchi n'aurait imaginé la vie qui fut la sienne, encore moins sa femme, mais ce qu'il trouve le plus beau, c'est de l'avoir fait avec son coeur comme seule boussole et beaucoup d'émotions dans les voiles.(1) Dis, c'est quoi l'euthanasie?, par Jacques Brotchi, La Renaissance du livre, 91 p.