Le nouveau rapport chiffré sur l'Eglise catholique belge met l'accent sur la place " déterminante " des femmes dans ses structures. N'est-ce pas une façon de faire oublier la misogynie séculaire de l'institution ?
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Le nouveau rapport chiffré sur l'Eglise catholique belge met l'accent sur la place " déterminante " des femmes dans ses structures. N'est-ce pas une façon de faire oublier la misogynie séculaire de l'institution ? Catherine Chevalier : Ce " zoom " sur l'implication des femmes dans l'Eglise a été décidé à la suite d'une enquête réalisée en Flandre sur le sujet. Les évêques se sont dit que cela valait la peine de disposer de chiffres pour tous les diocèses du pays. Arnaud Join-Lambert : Il y a sans doute une part de stratégie dans cette mise en exergue des femmes. Mais ce choix n'est pas que de la communication. Il correspond aussi à une réalité. La féminisation de l'Eglise catholique est étroitement liée à la diminution vertigineuse du nombre de prêtres en Belgique. Les changements observés dans l'Eglise se font donc sous contrainte. Le rôle croissant des femmes dans l'Eglise est aussi la conséquence d'une nouvelle attitude au sein de l'institution, qui s'efforce de valoriser les personnes en fonction de leurs compétences, et non plus de leur sexe. Peut-on parler d'un tournant dans le fonctionnement de l'Eglise en Belgique ? A. J.-L. : Nuançons : il y avait déjà une majorité de femmes parmi les laïcs en charge des activités paroissiales, des soins aux malades... De plus, les femmes d'Eglise n'ont aujourd'hui aucun pouvoir de décision, sauf dans les lieux 100 % féminins, comme les monastères de religieuses. Leur pouvoir reste consultatif. Cela dit, des femmes accèdent désormais à des postes de premier plan occupés autrefois par des hommes. Elles sont à la tête de certaines unités pastorales, ces entités qui regroupent plusieurs paroisses fusionnées. Cela signifie qu'elles ont des prêtres sous leur responsabilité. Le Centre d'études pastorales du diocèse de Malines-Bruxelles, qui forme les animatrices et animateurs pastoraux et les diacres permanents, n'est plus dirigé par un prêtre, mais par une femme, l'exégète Catherine Vialle. Autre exemple : Myriam Gesché, inspectrice en religion catholique, est devenue en septembre dernier déléguée épiscopale, responsable du vicariat de l'enseignement, fonction importante remplie auparavant par un prêtre. Une certitude : sans les femmes, l'Eglise catholique belge ne tournerait pas. Sans les prêtres d'origine étrangère et les associations caritatives catholiques non plus, d'ailleurs. " C. C. : L'Etat fédéral finance un certain nombre de postes de ministres du culte, qui peuvent être des prêtres, des diacres ou des laïcs. Les prêtres étant de moins en moins nombreux en Belgique, la part des laïcs parmi ces ministres du culte augmente. Parmi eux, les femmes sont majoritaires. Ces femmes assurent la coordination du service de la catéchèse, sont responsables de la pastorale de la santé, des familles... Autrefois, les responsables de la coordination de la catéchèse étaient tous des prêtres en Flandre, et étaient très rarement des femmes du côté francophone. Aujourd'hui, il n'y a qu'à Liège où il y a encore un prêtre à cette fonction. De même, l'une des premières mesures prises par le nouvel évêque de Namur est la nomination de femmes dans son conseil épiscopal. Jusqu'ici, il n'y en avait pas. L'ordination des femmes n'est pas permise par Rome, mais les responsables de l'Eglise de Belgique ont la volonté de constituer des équipes mixtes. Les femmes pourront-elles un jour être ordonnées diacres ? C. C. : La question est sur la table. Quand on voit le nombre de femmes d'Eglise engagées dans la pastorale de la santé ou l'enseignement, leur ouvrir ce ministère aurait tout son sens. La question est posée au niveau international et soutenue par plusieurs mouvements et associations. L'ordination de femmes diacres ne devrait plus tarder. En revanche, l'accession des femmes à la prêtrise suscite des résistances énormes. On touche là au sacré, ce qui rend tout changement plus compliqué. A. J.-L. : Concrètement, permettre aux femmes aumôniers dans les hôpitaux, les maisons de soins et le monde carcéral de devenir diacre ne changera rien à leurs responsabilités et à leur rémunération éventuelle, mais l'octroi de ce titre aurait une importance symbolique. Les nommer diacres serait une forme de reconnaissance de leur travail et elles pourraient ainsi célébrer certains sacrements. On y viendra un jour, mais l'Eglise est une grosse machine. Cela prendra du temps. Quels sont les principaux enseignements à tirer du rapport chiffré de l'Eglise belge sur ses acteurs et ses activités ? A. J.-L. : Ce rapport met en évidence le large éventail de secteurs dans lesquels l'Eglise catholique s'investit et la diversité d'origines des personnes actives au sein de l'institution. Si d'autres cultes reconnus par les autorités belges entreprenaient une démarche similaire, on se rendrait compte que leurs activités sont nettement plus marginales. Le rapport est, à juste titre, présenté comme un exercice de transparence, puisqu'il comporte même des données dont l'Eglise ne doit sûrement pas être fière, comme le fait que quatre prêtres ont quitté l'institution en 2018. Ce travail a été salué au sein de l'Eglise catholique de France. L'Eglise belge apparaît comme un acteur important du vivre-ensemble en Belgique, alors que la dimension sociétale de l'Eglise en France est en net recul, surtout en milieu urbain. Le cardinal Danneels, décédé en mars dernier, a encouragé sous son mandat l'Eglise belge à se mettre au service de tous. Le catholicisme français, lui, est plus marqué par l'émergence d'un christianisme identitaire et d'une logique de confrontation. C. C. : Les évêques de Belgique se sont rendu compte que les Eglises catholiques d'autres pays avaient réalisé des radiographies de leur acteurs et activités et ils se sont inspirés de ces précédents. Leur souci est de montrer ce que l'Eglise belge fait et vit, au-delà du culte dominical et du catéchisme. Ils veulent aussi mettre en évidence le fait que les nombreux bénévoles associés à ses activités diverses multiplient l'impact de l'Eglise sur la société. Les organismes subventionnés doivent rendre compte de façon chiffrée sur leur fonctionnement. L'Eglise de Belgique, qui elle-même bénéficie du soutien financier des pouvoirs publics, doit donc, elle aussi, se professionnaliser. C'est une question de crédibilité. Le défi est de collecter des données fiables dans les diocèses, car les moyens de l'Eglise sont limités et les personnes qui y sont engagées n'ont pas pour habitude de " chiffrer " leur action.