Énormément de gens subissent une forte pression de travail, mais ne gagnent qu'un piètre salaire. Il suffit de penser aux aides ménagères qui ont manifesté en masse jeudi dernier 28 novembre à Bruxelles. Celles-ci ont un travail particulièrement lourd et ne touchent qu'un salaire minimum misérable de 11,5 euros de l'heure. C'est malheureusement une réalité pour beaucoup trop de travailleurs et travailleuses. Dans notre pays, le salaire minimum légal est aujourd'hui de 9,84 euros bruts de l'heure. Pour un travailleur au statut d'isolé qui travaille à temps plein, cela revient à quelque 1 366 euros nets par mois, ce qui suffit à peine à payer les factures pour (sur)vivre. Les chiffres sont clairs et nets : plus d'un Belge sur cinq a aujourd'hui de grandes difficultés à nouer les deux bouts.

Avec notre proposition de loi, nous voulons relever le salaire minimum à 14 euros de l'heure (ou 2 300 euros bruts par mois), ceci afin de garantir un salaire décent pour chacun. De plus, les personnes qui travaillent à temps partiel, souvent parce qu'elles n'ont pas d'autre choix - en toute grande majorité des femmes -, seraient ainsi également mieux protégées contre la pauvreté.

La réaction de l'organisation patronale FEB ne s'est pas fait attendre. Elle a fustigé la proposition de loi en employant les grands mots : "inacceptable", "économiquement destructrice", "une attaque sur la sécurité sociale", "du chômage organisé".

La proposition serait économiquement destructrice. La FEB cite une étude américaine selon laquelle une augmentation du salaire minimum produit un effet négatif sur le volume de l'emploi. Elle aurait aussi pu se référer à une étude de 2016 du Conseil central de l'économie, qui conclut que, vu "la quantité d'études et la grande diversité des méthodes utilisées, il n'existe pas dans la littérature scientifique de consensus quant aux effets du salaire minimum, ou une augmentation du salaire minimum, sur l'emploi."

Quant au handicap salarial par rapport à nos pays voisins, la FEB devrait également oser présenter une image complète de la situation. Depuis 2009, une politique de modération salariale est en vigueur. Dans une période d'à peine quatre ans, la part des salaires dans le PIB a baissé de 2,06 % : une conséquence du saut d'index, d'années de modération salariale, d'emplois précaires et de durcissement de la loi sur la norme salariale.

Et le tax-shift ? Avec d'autres réductions des cotisations patronales, celui-ci a surtout représenté un gigantesque cadeau pour les employeurs. Selon l'économiste Gert Peersman, la réduction du coût salarial n'a pas amené d'emplois supplémentaires, mais bien une augmentation des marges de bénéfice des entreprises. Les patrons n'ont donc pas saisi cette occasion pour faire faire baisser le chômage.

Il est donc particulièrement cynique que la FEB affirme qu'il n'y aurait pas beaucoup de marge pour accorder des augmentations salariales. Plus tôt cette année, les calculs du service d'études du PTB ont démontré que la part des bénéfices dans le PIB n'a jamais été aussi élevée. En quatre ans de temps (entre 2014 et 2018), nous avons perdu plus de 9 milliards d'euros dans les salaires. De l'argent parti en droite ligne aux bénéfices des entreprises, qui ont atteint des niveaux record absolus.

Sur ces 20 dernières années, le salaire minimum a augmenté d'à peine 3,5 %. Dans la presse, la FEB vilipende aujourd'hui une "augmentation aussi spectaculaire" du salaire minimum. Ce n'est pas exact : il s'agit d'un indispensable mouvement de rattrapage.

L'augmentation du salaire minimum est une revendication légitime pour faire en sorte que toute personne qui travaille en Belgique se voie garantir un salaire correct. Relever le salaire minimum contribue à réduire l'écart salarial et à augmenter le pouvoir d'achat, ce qui stimule à son tour la demande intérieure. Une publication de la Foundation for European Progressive Studies (FEPS) confirme cela et conclut que renforcer la part des salaires dans le PIB est pour l'Europe une manière de renouer avec la croissance durable. Les salaires des travailleurs constituent LE moteur de la demande intérieure en marchandises et services. Chaque euro gagné en plus par les plus bas salaires est réinjecté directement dans l'économie. En effet, ces travailleurs-là ne placent pas leur salaire dans des paradis fiscaux.

Dans la réaction des organisations patronales résonne surtout un écho des temps passés. Agiter aujourd'hui l'épouvantail d'un chômage massif parce qu'une proposition de loi veut relever les plus bas salaires s'inscrit dans la lignée des scénarios catastrophes brandis à l'époque des luttes pour la semaine de 5 jours, les congés payés, les pensions et la sécurité sociale. Or le résultat de ces luttes a à chaque fois été plus de prospérité et une répartition plus équitable de la richesse.

Pour finir, nous voulons souligner que rien n'est impossible. Partout dans le monde se fait entendre la même revendication d'un salaire minimum pour garantir à chacun une existence digne. Et partout dans le monde, les travailleurs se mobilisent. Prenons l'exemple du mouvement de lutte dans le secteur du fast-food aux États-Unis. Adriana Alvarez est une jeune mère de 27 ans qui travaille chez McDonalds et a lancé la lutte. En 5 ans, son salaire horaire a augmenté pour passer de 7,25 à 13,75 dollars. Sous la pression du mouvement de lutte "Fight for 15 $", sept États américains se sont engagés à doubler le salaire horaire minimum pour que celui-ci soit de 15 dollars. La pression d'en bas est payante.

Nadia Moscufo et Steven De Vuyst, députés fédéraux du PTB